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SYNDICALISME ET REVOLUTION

Dans tous les pays les organisations ouvrières syndicales ont eu, au début, un caractère réformiste. Elles se donnaient comme but l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière dans les cadres du régime capitaliste : un peu plus de beurre sur un peu plus de pain !

Les capitalistes, qui considèrent la force ouvrière « payée » par eux comme leur propriété dont ils cherchent à tirer le plus de profit possible, l’ouvrier salarié comme leur ouvrier qu’ils font vivre, c’est-àdire travailler pour le capital, déclarèrent dès le début une guerre à mort aux syndicats. Un esclave n’a pas d’autres droits que celui de servir son maître et — de l’enrichir. Pour s’assurer une exploitation illimitée de la force ouvrière, le patronat réclamait, la loi à la main, la suppression du syndicat. Une lutte fut engagée entre la classe patronale et la classe ouvrière pour le droit syndical. Elle dura près d’un siècle et se termina par la victoire du syndicat. Le droit de coalition fut accordé au prolétariat. *

La victoire ouvrière fut non seulement le résultat de la résistance héroïque des ouvriers et de sacrifices sans nombre de la part des producteurs, mais aussi l’effet d’une évolution dans les esprits d’une catégorie des représentants des classes dominantes à la suite de la croissance du mouvement socialiste et révolutionnaire.

Les bourgeois les plus intelligents ont compris qu’il faut jeter du lest si l’on veut sauver le régime capitaliste et qu’il vaut mieux accorder quelques réformes ouvrières qu’ouvrir la porte toute grande à la Révolution sociale.

C’est alors que le savant professeur allemand Brentano fît la découverte des Trade-Unions anglaises. Il glorifia leur œuvre qui, disait-il, n’a rien de révolutionnaire et d’ « utopique ». Il les opposa- notamment aux socialistes et aux révolutionnaires qui « demandent la lune »•. En France, c’est Waldeck- Rousseau, le père spirituel de notre réformiste Paul- Boncour, qui refît cette même découverte d’ailleurs assez populaire pendant les dernières années du Second Empire. Ces grands bourgeois rêvaient de faire du syndicat une arme antisociale et contrerévolutionnaire.

La bourgeoisie a réalisé son rêve, pendant un certain temps, en Angleterre et aux Etats-Unis et dans quelques autres pays. En Allemagne, les syndicats furent historiquement et organiquement liés au Parti socialiste. Ils n’ont pas combattu le socialisme, mais ils lui ont communiqué le virus réformiste et ont passé, pendant la guerre, avec armes et bagages, à la bourgeoisie.

En France, le mouvement syndical eut son développement propre. Après une période de marasme purement corporatiste, le syndicalisme français, sous Tinfluence des libertaires, prit un caractère nettement révolutionnaire et lutte de classe. La lutte quotidienne pour l’amélioration des conditions de vie lui servait de moyen pour réaliser le but final — * la Révolution sociale. Les grèves partielles devinrent des périodes préparatoires à la grève générale révolutionnaire. Le syndicalisme prêchait l’horreur du « politicien » se servant de la classe ouvrière pour < se créer une situation enviable. Le syndicalisme révolutionnaire, malgré quelques erreurs de doctrine et de fait, contribua puissamment à développer la conscience de classe, l’esprit d’indépendance et le sentiment de la dignité dans la classe ouvrière française.

Vint la guerre mondiale. Elle a mis la lutte de classe en sursis d’appel. Les chefs du syndicalisme révolutionnaire, — sauf quelques honorables exceptions dont Merrheim et Dumoulin première manière — ont troqué le drapeau rouge contre le drapeau tricolore. Ils conclurent l’union sacrée avec les massacreurs du prolétariat et promirent une guerre de droit, la suppression du militarisme par la dernière guerre.

Une minorité ayant Merrheim, Monatte, Rosmer et Dumoulin comme chefs, résista à la chute du syndicalisme révolutionnaire et indépendant. Une lutte s’engagea, dans le sein de la C. G. T., entre les deux « tendances )).

Malgré la faillite honteuse et indiscutable de la guerre du droit, de « la dernière guerre », certains chefs de la minorité pendant la guerre passèrent à la majorité confédérale qui, dans la personne de ses . chefs, a en fait abandonné la lutte des classes. Le changement de front de Merrheim et de Dumoulin continue à être pour moi une énigme. Car je ne peux pas me résoudre à douter ni de leur intelligence, ni de leur probité.

A Orléans, je m’attendais à une argumentation sérieuse de la part de ces néo-majoritaires. Or, rien que des attaques personnelles et des ricanements. Quand un Merrheim est réduit à brandir contre la plus grande révolution de tous les siècles des coupures de journaux et à déterrer de vieilles polémiques entre militants socialistes d’avant-guerre, on a l’impression d’une véritable déchéance intellectuelle et morale. Et Dumoulin pour combattre l’opposition restée fidèle au syndicalisme révolutionnaire d’avantguerre, ne trouva rien de mieux qu^ d’employer contre elle les « trucs » qu’un Briand faisait jouer, dans les congrès socialistes, contre « les guesdistes » et qui consiste à dire à un contradicteur : « Vous m’accusez de tel ou tel forfait. Mais, tel jour, vous en avez fait autant. » Cela, évidemment, désarme l’adversaire, mais ne prouve absolument rien.

Comparez les discours de la minorité avec ceux de la majorité. Vous trouverez chez les Tommasi, les Girault, les Mayoux, les Sirolle, les Verdier, les Bouët, une doctrine, des idées, une appréciation de la situation mondiale actuelle. Bien de pareil chez Jouhaux, Merrheim, Dumoulin et Rey. Malgré leur

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talent oratoire incontestable, tous leurs discours ne sont qu’un cri de protestation contre les innombrables crimes de lèse-majesté majoritaire commis par la minorité. C’est un peu pauvre pendant la période de la Révolution mondiale qui intéresse le monde un tantinet plus que la personne des collaborateurs de la presse de V Information et des rédacteurs du Temps. (Qu’auriez-vous dit, Merrheim, d’un socialiste attaquant la Commune dans les journaux des Versaillais de 1871?)

J’oublie pourtant un discours : la profession de foi réformiste de Jouliaux s’appuyant sur Jaurès , et qui se trouve en contradiction complète avec certains passages de la résolution d'Orléans habillée en rouge.

J’y reviendrai.

7 octobre 1920.

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