REVOLUTION ET BONNES MANIÈRES
Les hommes de Moscou ne sont pas polis avec ceux qui — soyons polis : nous sommes à Paris — qui pratiquent, en socialisme ou en syndicalisme, l’école buissonnière. C’est peut-être le plus grand reproche qu’on leur fait — soyons de nouveau polis, — les hommes des salons ouvriers, les 'derniers salons où l’on cause...
Moi aussi, je me suis souvent demandé si notre cause ne gagnerait à être défendue en style académique. Il y a tant de façons d’enfoncer un poignard dans le dos de l’adversaire sans enfreindre le moins du monde la plus exquise politesse. On n’a qu’à imiter, par exemple, Merrheim qui, lui, assassine à
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coups de citations. On n'a qu'à considérer toujours à la mode de Merrheim, comme un document historique le récit unilatéral d’un adversaire à mort du bolchevisme comme Martof relatant une parole — ou une boutade — prononcée par Trotsky sur Tannée rouge sur les bords du Rhin, qui aurait été prononcée on ne sait pas où, on ne sait pas quand ni dans quelles circonstances.
Si même cette boutade avait été prononcée, ce dont il est permis de douter, Merrheim sait très bien que cela ne prouverait absolument rien. Car Trotsky qui n’en est pas à sa première boutade, n’est pas, à lui seul, le gouvernement des Soviets, qui, dans les questions de paix et de guerre, fut souvent en désaccord avec son « ministre » de la Guerre (ceci arrive également dans d’autres pays, n’est-ce pas, mon cher excàmarade André Lefèvre P)
La politesse est une des formes les plus dangereuses du mensonge dont vit notre Régime d’exploitation de l’homme par l’homme. La dictature « démocratique » qui nous massacre pendant la guerre et nous ruine en temps de paix (et aussi en temps de guerre) est la domination d’une minorité au profit d’une minorité. Mais pour qu’une minorité puisse dominer et exploiter l’immense majorité, il faut trois choses : du mensonge, du mensonge et encore du mensonge !
Qu’on ouvre tous les dossiers, tous les tiroirs de nos maîtres ou que Ton trouve moyen de lire dans leurs pensées, et notre société ne subsistera même pas pendant quelques jours. L’exploitation de la majorité par la minorité ne peut durer qu’à la condi-
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iion d’être masquée, fardée, déguisée. Il y a même des systèmes de mensonges au service des classes dominantes : la religion, la philosophie officielle, la démocratie. Sans ces déguisements ou masques idéologiques dissimulant soigneusement la face hideuse de notre société de massacre et de misère, nous en serions débarrassés depuis longtemps.
La Révolution applique la méthode contraire. Elle dit ce qui est. Elle arrache les masques. Elle dénonce les mensonges, les hypocrisies. Elle purifie l’atmosphère. Dans cette œuvre .d’assainissement qui est, à elle seule, une révolution dans la révolution, il lui arrive naturellement de bousculer des autorités, froisser des amours-propres ou meme briser les idoles.
En dénonçant les scandales, la vérité scandalise, mais, ainsi qu’on l’a souvent noté, le scandale n’est pas dans la constatation du fait, mais dans le fait luimême.
L’opportunisme a de bonnes manières. Et il y tient. De nature plutôt alimentaire, il a comme règle : vivre et laisser vivre. C’est l’amabilité d’un épicier soignant sa clientèle, d’un député distribuant des poignées de main à droite et à gauche (surtout à droite) à ses éjecteurs réels ou éventuels. La sagesse populaire a depuis longtemps percé le secret de cette sorte de politesse en disant de certains : « trop polis pour être honnêtes ! »
La IIe Internationale pratiquait la politesse sur une vaste échelle internationale. Elle laissait dire et faire les sections nationales comme bon leur semblait. Comme chaque section avait quelque chose à se reprocher, elle pratiquait la tolérance vis-à-vis des autres
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selon la règle bien connue : « passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné ».
Moscou qui a changé tant de choses, renverse également la fausse politesse internationale. Il mène une bataille terrible. Dix-huit gouvernements capitalistes l’ont assailli sans compter Kerenski, Kaledine, Youdenitch, Semenoff, Denikine, Koltchack, Wrangel, Bourtzef et Hervé... On lui envoie, avec notre complicité, des mitrailleuses, des canons, des tanks, des gaz asphyxiants, et, eux, nous renvoient de temps en temps, quelques épithètes, qui ne blessent que notre amour-propre. Avouez que la lutte n’est pas égale.
Grâce à notre politesse et à notre tolérance, on a pu pendant des années traîner le socialisme et le syndicalisme dans le sang et la boue sans que nous ayons crié aux assassins du socialisme et du syndicalisme notre colère et notre indignation.
A l’époque des luttes épiques de Jules Guesde et de ses amis contre M. Millerand et même contre Jaurès, on était moins tendre : on appelait les choses par leur nom, et « le camarade » de Saint-Mandé un renégat. Le socialisme n’en est pas mort. Au contraire. Que Bracké et d’autres relisent leurs articles du Petit Sou. Et ils auront peut-être honte d’éplucher et de censurer les leaders révolutionnaires de Y Humanité...
J’avoue que, malgré quelques réserves qu’on est obligé de faire sur tel ou tel article de polémique bolcheviste, je goûte assez le langage mâle et véridique de Lénine — lorsqu’il écrit dans le n° 9 de Y Internationale Communiste en partant de la résolution des « reconstructeurs » proposée à Strasbourg par les amis de Longuet :
(( Si vous êtes, écrit Lénine, pour la dictature du prolétariat, cessez cette politique de souplesse, mitigée de conciliation à l’égard du social-chauvinisme, que vous menez et qui est exprimée dans les premières lignes même de la première grande résolution : la guerre, permettez de le voir, a « déchiré » la deuxième Internationale, elle l’a détournée de l’œuvre « d'éducation socialiste » et certaines de ses fractions « se sont affaiblies » en partageant le pouvoir avec la bourgeoisie, etc., etc...
« Ce n’est pas un langage d’hommes partageant consciemment et sincèrement l’idée de la dictature du prolétariat. C’en est un, soit d’hommes qui font un pas en avant et deux en arrière, soit de politiciens. Si vous voulez tenir un tel langage, et pour dire plus exactement aussi longtemps que vous le tiendrez et que votre politique sera la même, restez dans la deuxième Internationale, c’est là qu’est votre place. »
Aujourd’hui les reconstructeurs eux-mêmes ne diront pas que Lénine exagère.
ier novembre 1920.