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UNITÉ ET DISCIPLINE

Bazarof, le héros du célèbre roman de Tourguenieff : Pères et Fils et l’ancêtre des Nihilistes, dit à son romantique ami Kirssanof : « Je t’en supplie, ne sois pas éloquent ! » En effet, les grands mots sont souvent la cause de nos maux les plus insupportables. Ils dissimulent les petits intérêts et les grandes ambitions.

Un de ces mots trompeurs est l’Unité que l’on invoque chaque fois qu’il s’agit de sacrifier la réalité à l’apparence, la proie à l’ombre .

C’est au nom de l’Unité que le ministérialisme avait cherché, en 1900, à remplacer le socialisme. Tous les Wrangel du parti, avant leur retraite du socialisme, brandissaient l’Unité comme un drapeau destiné à les protéger contre les Lénine et les Zinoviev de l’époque : contre Jules Guesde, Lafargue, Vaillant, Dubreuilh et Bracke. On nous menaçait de terribles conséquences des « néfastes divisions ». A quoi Bracke répondait, avec bonne humeur :

Quand ils seront à Carcassonne,

Il n'y restera plus personne.

Le Parti a survécu au départ de MM. Millerand, Viviani, Briand, Breton et autres. Qui pense, aujourd’hui, à les rappeler au bercail ? Ils sont bien là où ils sont. Ils ont fait l’unité avec la classe capitaliste. Et tout le monde s’en félicite. Un corps sain ne cherche pas l’unité avec un membre gangrené : il préfère la division, et s’en sépare — s’il peut.

Un Parti n’est pas une Académie où l’on discute de toutes choses et du reste. C’est une armée qui se bat et qui n’aime pas que l’on manœuvre avec l’ennemi en pleine bataille. Elle n’admet même pas qu’on la lance, en pleine offensive, dans deux directions différentes, selon des plans opposés : ce serait travailler à sa perte. L’unité d’action est son principe vital, la condition de la victoire.

Toutes les formules vagues et abstraites, aboutissent, dans la pratique, à l’incohérence et à la contradiction. C’est le cas de la fausse unité flétrie par Frossard lui-même comme « le manteau de l’hypocrisie ». En réunissant dans le même Parti des éléments opposés, on est acculé, au moment le plus critique de la lutte, à une division mortelle. Mieux vaut se séparer à l’amiable que de se diviser devant V ennemi, au moment du combat...

L’unité de nom ne suffit pas. « Nous sommes aujourd'hui, tous socialistes », disait déjà avant la guerre un ministre capitaliste anglais. Le marquis de Gallifet lui-même se voyant à côté de son collègue M. Millerand, a dit un jour : « Je suis un bon socialiste. Tout le monde est socialiste comme tout le monde est chrétien, à la condition de faire le contraire de ce qu’enseigne la doctrine. Briand, quand

il était secrétaire du Parti socialiste unifié , racontait un jour à ses amis en riant : « Un député se déclarait devant moi socialiste à la condition qu’on laisse la propriété privée intacte. »

Dans ce cas, notre devoir est de déchirer le voile, d’arracher le masque et de dire ce qui est. Si tous ceux qui ne sont pas socialistes se disent socialistes, le sort du socialisme est réglé. Il est mort avant d’avoir vécu.

Ce qui est vrai pour « le but final » l’est également pour la tactique. Nul de nous ne doute que Longuet, Paul Faure, Pressemanne, Blum et leurs amis soient des socialistes, qui ont un but final. Ils sont partisans de la suppression du régime capitaliste. Mais ils déclarent eux-mêmes qu’il y a un « abîme » entre leur tactique et la nôtre. Ils sont réformistes, évolutionnistes et défense nationale. Ils préparent la révolution en en dénonçant les périls et les imprudences. Ils tiennent le même langage qu’avant la guerre et avant la Révolution russe. Rien n’est changé pour eux. Us suppriment l’époque la plus importante de l’histoire moderne. Ils ne tiennent compte ni de l’expérience de la guerre, ni de celle de la IIe Internationale, ni de celle de la Révolution russe. Si cela dépendait d’eux, « la IIe » ferait encore la loi internationale. Us n’ont rien oublié et rien appris. Us ne veulent pas adapter leur mentalité à une nouvelle situation. Us veulent que l’histoire s’adapte à leur mentalité, obéisse à leur tempérament, à leur << bon garçonnisme »,

Or, l’Histoire a ses lois, ses crises de nerfs. Et il faut se soumettre à ses lois ou se démettre. La « IIe » fut aimable et diplomate. Elle vivait et laissait vivre chaque Parti national à sa fantaisie. Résultat : 4 août igi4 et le « déménagement » des chefs dans le camp ennemi. La « IIIe » dit brutalement la vérité par la bouche de Zinoviev.

Mieux vaut une dure vérité qu’un doux mensonge. La « IIIe » mène un combat à mort. Son langage est rude. Mais sa lutte l’est également. C’est la guerre — sociale ! Il faut en prendre son parti, mes chers amis de l’Unité à droite !...

22 novembre 1920J

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