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LES MASSES ET LES CHEFS

Il se creuse de plus en plus un fossé entre les mas* ses populaires et ceux qu’on appelle leurs « chefs ». La légende des « meneurs » lançant les foules, selon leur gré ou leur intérêt, dans des aventures n’est plus soutenue par personne, du moins pour certains pays, comme la France, l’Angleterre et l’Allemagne. C’est le contraire qui arrive.

Depuis la guerre, les « chefs » ont, pour la plupart, suivi le courant nationaliste. Ils adoptèrent le sophisme et le mensonge de la « défense nationale » et du « premier agresseur ». Ils conclurent un pacte d’unité avec le capitalisme, le véritable agresseur universel. et brisèrent criminellement la solidarité inter-

nationale du prolétariat. Si le mythe de la dernière guerre, de « la guerre du droit et de la civilisation » pouvait servir de justification au plus ignoble massacre de tous les âges c’est, en grande partie, grâce à la caution et aux efforts méthodiques des « chefs » socialistes ou syndicalistes qui ont sacrifié leur devoir international aux prétendus intérêts nationaux.

La guerre terminée, le désenchantement fut inévitable. Les mêmes puissances qui avaient envoyé des millions d’hommes à la mort au nom de la guerre à la guerre, de la destruction du militarisme et de l’établissement d’une paix solide, continuèrent la guerre en Asie, en Afrique, en Pologne et surtout en Russie pour des intérêts évidemment impérialistes et contrerévolutionnaires. Les masques tombèrent. La figure sauvage et cynique du Régime de l’exploitation et de l’assassinat de l’homme par l’homme se dévoila dans toute sa laideur.

Les masses furent déçues. Elles gémissent sous le fardeau écrasant des impôts. Elles souffrent de la vie toujours plus chère, de la crise du logement. Elles entrevoient des crises économiques et financières avec leur cortège inévitable de misères. Elles voient approcher, à pas de géant, l’inévitable banqueroute. Et les masses, fatalement, se disent : « Pendant la guerre nos directeurs de conscience, nos chefs ne nous ont rien dit de tout cela. »

Et la méfiance grandit, devient chronique. Tous les grands mouvements ouvriers de notre époque en Amérique, en Angleterre, en Allemagne et en France furent déchaînés contre la volonté et l’avis des chefs

réformistes et nationalistes qui faisaient le beau et le mauvais temps pendant « la dernière » guerre.

Nous sommes loin de nous réjouir de l’impopularitê des chefs qui sont autant de valeurs sociales nécessaires à l’organisation du nouveau régime communiste. Si nous les dénonçons, c’est à contre-cœur et parce que cela est nécessaire pour combattre le Régime dont ils sont les soutiens quasi officiels. Les chefs ouvriers sont eux-mêmes responsables de leur déchéance. Us se sont laissé prendre par la flatterie des classes dominantes. Us s’isolèrent des masses.. Us voulurent jouer un rôle dans les Conseils d’Etat bourgeois.

Pour maintenir leur prestige, les chefs déclarent la guerre à l’esprit révolutionnaire des masses. Us se gardent bien de faire leur mea culpa. Inutile d’attendre d’eux le mot : « Je me suis trompé » qui, selon Proudhon, est « toujours sublime ». La Révolution russe de novembre, est leur bête noire. Mais les masses aiment cette révolution. Elles y voient leur avenir, leur espoir, leur salut suprême.

Les chefs de la Révolution russe connaissant à fond les hommes et les choses du mouvement international, dédaignant toute diplomatie, disent la vérité, en véritables « barbares ». Us traitent les chefs défaillants de jaunes. Ces derniers crient au scandale, à la division. « Mais oui, répondent les Troisièmes, nous voulons ce que vous appelez « la division » c’est-à-dire la séparation des masses révolutionnaires des chefs opportunistes »,

Oui, l’unité e!st un intérêt vital pour le prolétariat international. Mais c’est l’unité des masses révolutionnaires agissantes qu’il nous faut. Tant pis poûr les mauvais bergers. Ce n’est pas à la Révolution à s’adapter aux chefs. C’est à ces derniers de se mettre au niveau de la vie. Les masses se trompent souvent, mais elles ne mettent pas leur amour-propre à persévérer dans l’erreur. Leurs erreurs sont involontaires, anonymes. Elles les payent très cher, de leur sang et de leur sueur. C’est ainsi qu’elles font leur éducation. Mais une fois l’expérience faite, elles marchent en avant avec la force d’un torrent qui emporte tout.

Malheur aux « chefs » qui, dans leur orgueil et leur vanité, s’entêtent dans leurs errements et sacrifient l’avenir aux préjugés du passé. A une nouvelle situation, des méthodes nouvelles, des hommes nouveaux !

29 novembre 1920.

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