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l’apologie systématique des crimës de tous les siècles commis contre les nations dites étrangères.
Je me rappelle avoir entendu, en 1890, à Berlin, un père social-démocrate se plaindre des leçons d’histoire données à son fils au lycée d’Etat prussien. Et il me cita, entre autres, cette parole d’un professeur : « Il faut aimer, disait ce professeur, tous les hommes, même les Français. » On pourrait aisément citer des exemples analogues, sinon pires, pris dans la pratique de l’enseignement public français et anglais, qui menace, surtout après la guerre, de devenir un enseignement de haine sauvage.
Des nations tout entières sont systématiquement et continuellement empoisonnées par la doctrine nationaliste, la contre-partie de l’Evangile officiellement et hypocritement maintenue. Car la doctrine nationaliste dit littéralement : « Fais aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse. » Tous les moyens sont bons pour la religion nationaliste exterministe. On mobilise les sentiments les plus élevés, les mots les plus sacrés (Justice, Droit, Civilisation, Liberté, Indépendance, etc., etc...), pour exciter à l’assassinat collectif, à la ruine des nations. On fait marcher les partis les plus avancés au nom des idées les plus rétrogades. En un mot, on fait flèche de tout bois pour servir la religion exterministe. Et surtout : on ment, on ment, on ment. Il arrive, parfois, qu’on s’étonne après coup de ne pas pouvoir remonter certains courants déchaînés à la légère. Il nous faudra plusieurs générations de Voltaires pour écraser définitivement YInfâme de notre temps : le nationalisme exterministe.
Mais, fidèles à notre méthode réaliste, nous ne voulons pas nous contenter de condamner et de flétrir l’immoralisme et la stupidité nationalistes, faits d’ignorance, d’imprévoyance et de sauvagerie. Il faut comprendre les raisons profondes de la vitalité et des progrès effrayants de cette barbarie nouvelle qui s’est emparée des nations les plus civilisées du monde. Non ridere, non lugere, sed intelligere, comme disait Spinoza. Ou, mieux encore : Comprendre d'abord , rire et pleurer ensuite !
Le nationalisme a des racines profondes dans l’égoïsme collectif qui est l’égoïsme individuel multiplié par le nombre des membres appartenant à la collectivité, l'égoïsme à millions de têtes et de bras. Cet égoïsme est d’autant plus funeste qu’il a toutes les apparences d’un égoïsme pour les autres, d’un égoïsme sacré. Tous les nationalistes ne sont pas des mercantis et des jouisseurs, des hommes embusqués dans les salons et des conseils de toutes sortes. Le nationalisme a ses fervents et ses martyrs, ses simples qui se font tuer pour leur religion. M. Heiïmann, déjà cité, ne se contenta pas, comme notre enfant terrible national, d’envoyer les autres à la mort : il s’est fait casser la figure en allant, avec un geste de comédien convaincu, « chez Hindenburg ». On croit défendre les intérêts supérieurs, les intérêts vitaux et permanents d’une nation en la vouant à l’anéantissement et à la ruine.
En effet, ces intérêts existent. Car les « emballements » collectifs ont toujours, à la base, un intérêt réel. C’est la lutte pour la possession du globe. Tant que les hommes et les nations auront besoin, pour
vivre, de posséder, en propriété exclusive, le sol et le sous-sol, ils se battront pour en avoir le plus possible. Contrairement au préjugé des historiens bourgeois, on ne fait pas la guerre — ou très rarement — pour des motifs ridicules ou futiles, pour « le nez de Cléopâtre » ou les caprices du Petit Caporal : on se bat pour la propriété du globe, pour la plus grande propriété. L’Allemagne impérialiste déclara la guerre au monde pour les mêmes raisons qui ont poussé le monde à faire la guerre continuellement, avec des trêves de paix, juste ce qu’il fallait pour se reposer des anciennes et pour se préparer à de nouvelles guerres. Le monde capitaliste et propriétaire n’a pas le droit de condamner l’agression militaire de tel ou tel peuple. Car, de tout temps, on n’a fait que cela.
On n’exterminera le mal qu’en s’attaquant à sa racine : la propriété privée et nationale. Tous les problèmes que le traité de guerre de Versailles cherche vainement à résoudre sont des problèmes de propriété qui, demain, feront surgir fatalement de nouvelles boucheries. Dans les cadres de la propriété nationale, le problème Adriatique, le problème Baltique, le problème Pacifique, le problème Atlantique sont absolument insolubles. Il ne s’agit pas seulement du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes : il s’agit surtout de la disposition des biens territoriaux et maritimes nécessaire à l’existence des peuples.
Et les grands bourgeois qui prétendent, sans nous consulter, fixer l’avenir du monde, sont obligés, timidement et en pleine incohérence capitaliste, de recourir au principe de l’internationalisation, des mandats internationaux. C’est le seul élément de pro-
grès et de révolution dans le fatras innombable de la diplomatie surannée cherchant à se survivre à ellemême.
Le socialisme seul, en internationalisant le globe, mettra fin à la nouvelle barbarie nationaliste, source certaine des nouvelles boucheries. En dehors du socialisme vraiment internationaliste, pas de paix possible. Le Traité de Guerre de Versailles en est une nouvelle preuve.
12 mai 1919.