QU’EST-CE QU’UNE REVOLUTION
Surtout, méfiez-vous, en cette matière, de Larousse. La providence des journalistes et des hommes d’Etat, des mauvais journalistes, vous expliquera que révolution signifie changement , ou changement considérable. Or, Larousse se trompe. Tout « changement » n’est pas une révolution. C’est, souvent, même le contraire. La réaction la plus noire peut produire des « changements » les plus « considérables ».
Elle {Deut mettre un aventurier, comme Napoléon III, à la place d’une république démocratique avec « participation » socialiste (Louis Blanc, Albert). Elle peut substituer à une Commune prolétarienne et petite bourgeoise, « le premier gouvernement honnête », une république orléaniste sans républicains. Ce serait — et cela fut — du « changement ». Mais la révolution n’a rien à y voir, comme le socialisme
n’a rien de commun avec un gouvernement Scheidemann-Noske ou Thomas-Varenne. Non, changement ne signifie pas révolution, bien que toute révolution produise inévitablement « un changement », aussi bien du personnel gouvernant que de la matière à gouverner : des hommes et des choses.
La révolution n’est pas non plus une flaque de sang, une centaine d’agents de police et de manifestants mis à mal. C’est la conception de la Préfecture et de son homme d’Etat Mandel-Clemenceau. Les dernières trois ou quatre grandes révolutions (la Révolution russe, la Révolution allemande, la Révolution austro-hongroise) se sont faites presque sans effusion de sang. Tout le sang versé après le triomphe de ces révolutions est imputable à la contre-révolution qui ne pouvait pas digérer sa défaite.
Il ne faut pas confondre non plus la révolution avec la matraque nationaliste qui annonce la bestialité déchaînée, la réaction en marche. La violence réactionnaire tue la révolution et rend tout progrès, même démocratique, illusoire. Aussi voyons-nous, à notre époque lugubre, les éléments nationalistes conduits par le sinistre trio jésuite Dmowsky-Pichon- Ledechowsky, en train de déshonorer la jeune Pologne indépendante par des massacres de juifs qui auraient fait pâlir le tsar rouge lui-même. Qui dit violence ne dit pas encore révolution.
La guerre mondiale, qui fut le comble de la violence en détruisant les muscles et les nerfs de l’Europe transformée en mer de sang, marque en même temps la victoire de la réaction. C’est la réaction européenne qui avait médité, voulu et préparé la guerre.
Ce sont les hommes et les laquais de la réaction qui l’avaient dirigée. Et ce sont enfin les méthodes de la réaction qui président à sa liquidation destinée à nous fabriquer une Europe de guerre permanente.
Il est vrai que la guerre engendre la révolution. Mais elle est aussi peu révolutionnaire pour cela que le déspotisme outrancier qui provoque, lui aussi, fatalement la révolte. La guerre engendre la révolution non par sa nature, directement, mais par la haine et les mille misères qu’elle provoque. Si à ce compte, la guerre pouvait être déclarée d’essence révolutionnaire, il faudrait considérer comme les plus grands révolutionnaires le sultan Abdul-Hamid et le tsar Nicolas II, tous les deux « rouges » du sang de « leurs » peuples, sans oublier Guillaume le Sanglant. Non, la violence, en elle-même, n’est pas la révolution. Elle sert plus souvent la réaction. Ce sont deux sœurs jumelles.
La révolution est tout autre chose. C’est une transformation de principe, un bouleversement de fond, un changement radical dans les rapports sociaux et politiques, dans le sens de révolution progressive. C’est un changement de base au profit d’une idée ,ou d’une classe qui marquent une étape dans la marche ascendante de l’humanité. Elle n’a rien de commun avec l’œuvre des ramasseurs des mégots réformistes. Socrate fut un révolutionnaire parce qu’il remplaça le verbiage par le raisonnement avec des termes définis. Bacon et Descartes furent des révolutionnaires : ils mirent à la place des raisonnements scolastiques l’observation, l’expérience et le calcul. Copernic révolutionna nos conceptions du monde en détruisant, de fond en comble, nos idées fausses sur la terre, comme
centre immobile de l’univers. Darwin révolutionna la biologie et la zoologie en détruisant les fondements même des doctrines périmées : l’invariabilité des espèces et l’immortalité du régime capitaliste. Cependant, tous ces grands révolutionnaires qui ont fait verser tant d’encre, n’eurent pas leurs mains tachées d’une goutte de sang humain.
Les plus grandes révolutions s’accomplissent en silence par l’accumulation infinie des changements que l’on voit à peine. Cela nous ramène à ce que nous avons démontré dans le chapitre précédent, à savoir : pour qu’une révolution aboutisse, il faut que toutes les forces du présent et du passé, forces amies et forces ennemies, y conduisent. Toute révolution est un aboutissant, le dernier mot d’une évolution.
Mais cela ne veut pas dire qu’une révolution se fasse toute seule, sans révolutionnaires. L’Histoire n’enfante pas par le Saint-Esprit. L’enfantement social et politique n’a rien d’immaculé.
Nous arrivons à nous demander : « Quel est le rôle des facteurs techniques et du facteur humain dans la révolution? »
La force des choses prépare le terrain révolutionnaire, une situation révolutionnaire, la base de la révolution. Mais ce sont des hommes de raison et de volonté qui la font aboutir.
25 mai 1919.