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RECRUTEMENT ET REVOLUTION

Dans les chapitres précédents, nous . croyons avoir établi deux vérités nécessaires pour la compréhension de ce qui se passe — et de ce qui peut se passer demain — autour de nous : i° Une véritable révolution ne contredit pas l’évolution normale des choses. Au contraire. Une révolution sérieuse et durable est une évolution qui aboutit, une évolution non entravée, mais couronnée du succès final, une gestation féconde mettant au monde un enfant viable ; 2° la violence, à elle seule, ne fait pas l’essence même de la révolution. Pour qu’il y ait révolution, il faut que la société fasse peau neuve, qu’elle ne se contente pas d’un replâtrage et d’un raccommodage réformiste, mais qu’elle change de base, de principe directeur.

La Révolution sociale que nous appelons de toutes nos forces et qui est en train de bouleverser le monde, est une révolution-type. Elle nettoie à fond et fait œuvre solide. 11 ne s’agit plus d’un simple changement de surface, d’un remplacement des X + Y par Y + X, mais de la transformation fondamentale des conditions économiques, sociales et politiques de notre société en liquidation à la suite d’une faillite irrémédiable et évidente.

Comme la Révolution sociale fait du neuf, elle procède d’une nouvelle conception. Les révolutions poli' tiques, tout en ayant une base sociale, aboutissaient

ordinairement au changement de décor et de forme, au remplacement du personnel gouvernemental, mais toujours à la disposition des classes possédantes. Elles donnèrent naissance à la conception individualiste et héroïque de la Révolution, à celle des minorités agissantes et triomphantes. Quelques groupements énergiques bien organisés et bien stylés devaient s’emparer du pouvoir pour retourner la société comme un gant. Ce fut la conception des jacobins, de Babœuf, des sociétés secrètes de la première moitié du dix-neuvième siècle, des « blanquistes » (mais pas tout à fait de Blanqui lui-même), des terroristes russes de la Volonté du Peuple (« Narodnoia Voliia »).

Il est curieux que la chose ait parfois réussi. Il y eut des révolutions faites — par des minorités agissantes. Mais elles furént de courte durée. Ce que la minorité héroïque faisait, la majorité conservatrice défaisait. Notre régime est tellement mal équilibré qu’il suffit parfois d’une poussée violente pour le renverser — provisoirement.

La Révolution sociale ne saurait se contenter de succès passagers et éphémères. Elle veut vivre et faire vivre la société dont elle prend la charge. A la place de la conception individualiste et héroïque de la Révolution, elle met la conception collectiviste et organique. Elle veut détruire, et construire, détruire pour construire. Elle s’adresse aux classes entières dont les intérêts sont identiques, en dernière analyse, aux intérêts bien compris de toute la nation. Elle crée des institutions sur lesquelles elle s’appuie pour effectuer une transformation durable. Elle s’appuie sur des organismes solides qui ont fait leur preuve. La

Révolution sociale n’improvise pas. Elle a ses cadres, ses états-majors, ses troupes d’élite et d’assaut, ses réserves. (Elle a même des ^déserteurs et des transfuges.)

La Révolution sociale, ou, plus exactement, ses théoriciens et ses militants, ont mis à profit les leçons de l’Histoire. Ils ont étudié la défaite de la Conspiration des Egaux, les journées de juin, la Commune de Paris, l’échec des terroristes russes. Et ils ont conclu à la nécessité d’une longue période préparatoire, d’une période de recrutement.

La théorie de Marx avec son analyse géniale du régime capitaliste faisant sortir de son sein son « fossoyeur » — le prolétariat révolutionnaire, qui profite des forces productives accumulées — fut mise à la base de la nouvelle conception organique de la Révolution. Elle est devenue la philosophie de toute une période, celle de recrutement socialiste, syndicaliste et coopératif.

Mais toute vérité prise à la lettre risque de s’ossifier, de devenir une routine et un dogme avec toutes les erreurs que comporte toute stagnation théorique et pratique. Les militants de la période de recrutement ne voyaient que les besoins et les intérêts du recrutement. Ils cherchaient avant tout à gagner le nombre. Et ils évitaient tout ce qui est susceptible d’effrayer la foule des suiveurs. Ils étouffaient tout élan enthousiaste, tout appel à une action énergique. La politique socialiste est devenue une politique électorale ; on ne regardait pas la couleur des bulletins de vote : on les comptait — par millions sans se préoccuper si ces millions d’ « accourus », de suiveur?

avaient la moindre notion de nos principes fondamentaux.

Les syndicats — surtout eSn Allemagne, en Angleterre, en Amérique — < ont été, eux aussi, eux surtout, emportés par le vertige du nombre. Car, sur le terrain syndical — et coopératif — le nombre décide des victoires immédiates. Le syndicalisme est devenu corporatisme réformiste. La France syndicaliste résista longtemps, mais sa doctrine fut trop empreinte de la conception individualiste et « héroïque » que nous venons d’analyser pour que son succès fût durable. La guerre et la mauvaise influence de quelques meneurs assagis et peu clairvoyants menacèrent un moment, de précipiter la G. G. T. dans le modérantisme le plus mesquin. Elle est en train, comme le Parti socialiste, de se ressaisir. Les événements feront le reste. Nos ennemis sont à l’œuvre. Et l’on peut toujours compter sur eux... pour donner un coup de pouce au mouvement.

Les révolutionnaires furent' honnis pendant cette période de recrutement organique et méthodique qui fut, je le répète, une étape nécessaire. On ne récolte que ce qu’on sème. Mais le recrutement est un moyen, et non un but. Le but reste la Révolution sociale. Pendant la période de recrutement on sacrifiait souvent le but au moyen, la quantité d’adhérents à la qualité. On tolérait les théories les plus opportunistes, et l’on faisait la chasse aux révolutionnaires. La social-démocratie allemande exclut les Indépendants (Congrès d’Erfurt) et honora les von Volmar et Bernstein proclamant : la réforme est

tout et le socialisme n’est rien ! On excommunia les anarchistes en leur vouant une haine aveugle et quasi policière. Le Parti socialiste et les syndicats sont devenus le refuge d’une catégorie spéciale de gens qu’on peut appeler les brigades des gardiens de la paix — sociale.

Sous prétexte de la lutte contre l’anarchie, on prêchait une véritable haine de la Révolution. On se considérait comme une pépinière de futurs ministres et d’hommes d’Etat. La bourgeoisie, avec son instinct aigu de conservation qui ne trompe jamais, entourait les chefs du Parti et des Syndicats à gros effectifs, de mille flatteries et cherchait à les gagner à la cause de la conservation sociale. Et elle réussissait trop souvent. Inutile de citer les noms qui sont sur toutes les lèvres.

La guerre mondiale n’a fait qu’accentuer cette crise. Privées de véritables conceptions socialistes et révolutionnaires, les foules se livrèrent et se noyèrent dans les flots nationalistes. Les chefs suivirent. Pendant des années, nous assistâmes, impuissants, au suicide d’une classe, d’une doctrine, d’une idée.

Le cauchemar a passé. La Révolution russe sonna le réveil. Elle prouva, par le fait, que la Révolution est possible, réalisable. Quelles que soient ses destinées immédiates, l’ouragan russe purifia l’atmosphère. De là la haine féroce de tous les éléments de conservation sociale contre la Révolution russe, sous sa forme la plus intransigeante. Mais le fait reste acquis. L’heure des replâtrages a passé. L’heure de la Révolution sociale a sonné.

ier juin 1919.

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