SOMMES-NOUS PRÊTS
Il y a des profiteurs de Marx comme il y a des profiteurs de la guerre. Le profiteur de la guerre raisonne tout simplement: « La guerre comporte des sacrifices et des bénéfices ; à moi les bénéfices, aux autres les sacrifices. »
Le profiteur de Marx, qu’il s’appelle Compère- Morel ou autrement, raisonne de la même façon : « Le marxisme, l’algèbre de la Révolution, contient un côté opportuniste : il enseigne que la Révolution n’éclate qu’au moment opportun. Vite, mobilisons Marx contre Lénine ! » Marx marchant sous le drapeau dans le malentendu, à côté d’Hervé, Koltchak et Savinkoff, quel beau spectacle !
Toute la question est de savoir si l’on peut « faire marcher » Marx contre la Révolution la plus formidable que l’histoire ait jamais vue. Que dit, en effet, Marx ?
i° Le capitalisme précède et prépare le socialisme;
2° La Révolution ne se fait pas sur commande et sur mesure chez le tailleur du coin ;
3° La société ne se pose que le but qu’elle peut atteindre.
Or, oui ou non, le capitalisme existe-t-il en Russie comme dans les autres pays belligérants P Compère répondra, comme tout le monde, oui, mais il le déclarera insuffisamment développé. A quoi je réponds : Marx n’a jamais voulu ni pu prouver qu’il
fallait que toute la production industrielle et agricole soit absorbée par le capitalisme pour que le socialisme puisse se réaliser. Les opportunistes ressemblent, sur bien des points, aux socialistes de la période utopique. Charles Fourier attendait chez lui, à midi, le premier capitaliste qui lui avancerait le million nécessaire pour construire le modèle de la nouvelle société : la phalanstère. Compère-Morel n’ayant pas le génie inventif de Fourier, attend, lui aussi, le dernier capitaliste qui enlèverait aux producteurs industriels et agricoles le dernier outil, le dernier lopin de terre pour déclarer : Nous sommes mûrs pour le socialisme qui est digne d’entrer au Palais-Bourbon, avec la haute autorisation de M. Paul Deschanel.
Faut-il rappeler que capitalisme ne veut pas dire simplement concentration des richesses, des capitaux. Il signifie avant tout un mode de production susceptible de multiplier les richesses à l’infini. Or, si la guerre a pu détruire d’immenses richesses, elle n’a pas pu détruire le mode de production, l’outillage mécanique. Au contraire. Elle l’a développé dans des proportions inouïes, en Russie aussi bien qu’ailleurs. Qui nous empêche d’enlever ce merveilleux outillage qui servait la mort pour faire un instrument de vie et d’abondance. Serait criminel celui qui, sous prétexte de doctrine ou autre, s’opposerait à cette transformation qui seule peut encore sauver l’humanité d’une nouvelle vague de folie guerrière que les possesseurs actuels des instruments de travail nous préparent. Ou faut-il attendre, avec une résignation fataliste, que le nationalisme capitaliste,
la forme la plus sinistre du capitalisme, arrose, dans sa prochaine chevauchée aérienne, nos villes en tuant indistinctement hommes, femmes et enfants, combattants ou non P Devons-nous attendre, le Capital de Marx et la France Libre en main, que l’armée de chimistes capitalistes nous préparent, dans leurs laboratoires devenus homicides, d’immenses vagues de poisons exterminant des villes et des régions tout entières P
Je le répète. Le capitalisme devenu nationalisme destructeur a signé son arrêt de mort. Il faut arracher aux fous les plus merveilleux outils de la vie qu’ils ont transformés en atroces instruments de mort. Oui, le capitalisme est le père du socialisme. Mais quand le père, devenu fou, se suicide, on ne demande pas si le- fils est prêt à recevoir l’héritage. Qu’il le veuille ou non, l’héritage lui échoit. S’il est mineur, on lui donne, en attendant sa majorité, un tuteur qui s’appelle, en histoire, dictature...
A vrai dire, nous ne croyons pas que la classe ouvrière, non entravée, ne soit pas capable de diriger, en Russie comme ailleurs, avec la collaboration des éléments sains des classes déchues, la production socialiste dont les cléments techniques sont archi-prêts. Ce sont les dirigeants actuels et leurs porte-plumes qui, hélas ! se disent parfois socialistes, qui crient : « Vous n’êtes pas prêts ^ » A les entendre, nous sommes toujours prêts pour la destruction et jamais pour la reconstruction, sur de nouvelles bases, de la vie commune et enfin supportable.
Dans les prochains chapitres, je prouverai que jamais nous n’étions aussi prêts, humainement et techniquement, pour la Révolution socialiste ou communiste qu’à notre époque, où le peuple fait comme le philosophe de l’antiquité : il prouve le mouvement en marchant en avant , malgré les appels ridicules : « Halte-là ! La France Libre et la Victoire ne sont pas encore prêtes. Elles n’ont pas encore fait leurs malles. » La société, disait Marx, ne se pose que les buts qu’elle peut — et nous ajoutons : qu’elle doit — atteindre. Or, ce n’est plus X ou Y qui sont en mouvement, mais c’est la société capitaliste tout entière. Et si elle doit passer par une période de crise et de transition, nous rappelons à tous les Compères du monde que le chaos est la matière première de la création — dans la Bible et dans l’histoire. Ou, comme dit un proverbe oriental : « On ne montre pas à un imbécile l’ouvrage à moitié fait. » Or, les contemporains des plus grands événements historiques, naturellement non achevés, les regardent toujours à peu près comme des vaches regardent passer un trainexpress.
16 juin i c)i 9.