QUEL FUT LE PREMIER EFFET DE LA SEPARATION
DE l'Église et de l'état en 1795
Nous touchons au moment où tout ce qui a été obscur dans les événements va s'éclairer. Le 20 septembre 1794, la Convention avait aboli le salaire des cultes. Quoi de mieux ? C'était le grand principe du monde moderne, la séparation de l'Église et de rÉtat. Le 3 ventôse an. III, nouveau progrès dans la loi. La Convention proclame solennellement la liberté de conscience. Au point de vue juridique, qui n'applaudira ? Ces lois serviront de modèles à l'avenir, quand il établira la liberté réelle, en affranchissant l'une de l'autre la religion et la politique.
La formule est trouvée ; elle est claire, décisive, complète. C'est tout un code lumineux en peu de mots. Il n'y a qu'à le reprendre des mains de la Convention à sa dernière heure comme son testament religieux. Rien de plus vrai. Et pourtant, voyez le résultat. Que s'en est-il suivi? Qu'à travers ces lois si libérales, l'ancien esprit a reparu aussitôt; qu'à la nouvelle de l'affranchissement de
consciences, quarante mille communes, c'est-àdire la France entière est revenue à l'esprit du moyen âge ; que la formule de tolérance a ramené incontinent la religion de l'intolérance ; que par la porte triomphale de la liberté est rentré le génie de l'ancienne servitude. Voilà les faits dans leur réalité. D'un côté une loi magnanime, de l'autre, la Réaction qui triomphe et la Révolution qui se livre.
Cette expérience est si grave, si étrange, qu'il vaut la peine de l'examiner de plus près. Elle veut dire que des idées libérales, aux prises avec des croyances et des mœurs absolutistes, se dénaturent bientôt et ne gardent que la superficie, jusqu'à ce que le pouvoir absolu les accorde toutes ensemble. Par les lois conciliantes de l'an III, la nation presque entière étant ramenée à la religion de l'ancien régime, la matière de la servitude se trouva toute préparée. A travers cette législation si éclairée, la nation française avait trouvé moyen d'éviter l'esprit moderne et de se river à l'Église du moyen âge. Une religion étant rétablie chez un peuple, il est à peu près immanquable qu'elle reprenne au bout de peu de temps son caractère et son génie propres. Quand viendra Napoléon, il aura besoin de peu d'efforts pour rendre au catholicisme son ancien tempérament. Ce sera la ruine de la Révolution. Mais cette ruine
H été préparée dès 1795 par le retour spontané, volontaire, libre, des masses du peuple à la religion, qui contredit et condamne tout ce qui s'est fait depuis 1789. La nation revient librement à la glèbe et au servage spirituels ; c'est la grande signification de l'année 1795.
Il est vrai que ce servage fut d'abord admirablement dissimulé ; c'est à quoi servit l'Église constitutionnelle. Comment n'a-t-on pas encore décrit le rôle étrange qu'elle joua de 1795 à 1802 ? C'est par elle que la France de la Révolution, croyant embrasser une réforme, retomba dans le' servage spirituel de l'ancien régime religieux. Tout est à dire sur ce point.
Les innocents de l'Église constitutionnelle depuis 1795, tels que Grégoire, ne travaillent jour et nuit que pour leurs ennemis acharnés , implacables, les non-assermentés ; et ils ne s'en aperçoivent pas, ce qui diminue beaucoup le mérite qu'ils oni de se livrer eux-mêmes. Au nom de la liberté, de la constitution civile et des serments de 1789, ils supplient la France de se rengager dans l'Église catholique. La France, attirée par ces voix de sirènes, les suit, passe le seuil, rentre dans le sanctuaire, s'y assied pleine d'espérance. En même temps les évêques, les prêtres de cette même Église constitutionnelle ne parlent que de leur soumission au pape ; ils gardent tous leurs liens avec le saint-
siège, et croient l'attirer à eux, ce qui montre plus de simplicité d'âme que de perspicacité et d'esprit. Les vrais saints n'ont jamais été dupes.
Depuis 1795 jusqu'à 1802, tel est le rôle aveugle de l'Église constitutionnelle. Ses prêtres se prennent au sérieux, sans se douter un moment du personnage qu'ils jouent. Ils rédigent des encycliques, ils adjurent le clergé réfractaire, ils en appellent au pape qui les tient au bout de sa chaîne. Après cela, que voyez-vous ? Tout ce libéralisme dure aussi longtemps que la Révolution reste puissante et redoutée. Dès qu'elle est désarmée , la scène change. Les assermentés en ont appelé au pape ! Le pape les a entendus ; il se redresse, fait un signe. A ce signe tombent et s'évanouissent pour jamais ces fantasmagories d'Églises constitutionnelles, libérales, républicaines^ révolutionnaires, faux évêques, faux synodes, faux conciles, fausses encycliques. Tout cela n'était qu'une ombre, un appât. Reste Tancien absolutisme spirituel qui, avec Pie VII, d'accord avec Napoléon, rejette dans l'ombre ces songes décevants. Le peuple ne les connaît plus. La France est reconquise. Voilà l'histoire ecclésiastique de 1795 à la fm du siècle.
Dès que le catholicisme se montra, il retrouva sa place ancienne ; il régna seul, sans partage, sans examen, comme par le passé. Les révolutionnaires veulent poursuivre les prêtres qui « formaient des
convocations au son des cloches ». Tentative vaine! Le tintement rustique de cette petite cloche suffisait pour éveiller de tous les bouts de l'horizon l'ancien écho. Au nom de la tolérance, la nation entière rentre volontairement dans la religion de l'intolérance. La porte de l'Église se ferme ; la Révolution est prisonnière.
Remarquez ici le tempérament du libéralisme, tel qu'il s'est montré bien souvent parmi nous. C'est Boissy d'Anglas qui, le 3 ventôse an m, a proposé de décréter la liberté des cultes ; il affecte de répéter que sa proposition est faite en mépris du catholicisme, que la liberté achèvera de l'extirper, que sa motion est destinée à ramener la religion de Socrate, de Gicéron, de Marc-Aurèle. Voilà ce que Boissy d'Anglas ne se lasse de redire. Sa motion eut aussitôt l'effet tout contraire ; et quand, au lieu du culte philosophique qu'il annonçait, il vit renaître et refleurir l'ancien catholicisme, il n'en montra ni surprise ni mécontentement.
Ce stratagème a été trop souvent celui des amis de la liberté en France. Ils jouent trop aisément avec les grandes choses ; le dénoûment est presque toujours le même, duperie ; seulement il faut croire qu'ils ne sont dupes qu'à moitié. Après avoir évoqué solennellement la religion de Socrate et de Marc-Aurèle, ils se réconcilient sur-le-champ avec celle de l'abbé Maury, si c'est elle qui apparaît.
Au fond, les hommes qui proclamèrent ces nobles lois ^ de tolérance appartenaient en majorité au parti qui n'aspirait plus qu'au repos ; et les dons de la Réaction enfantèrent la Réaction. On eut la forme de la liberté dans la loi, et le fond de l'absolutisme renaissant dans les croyances. C'est le moment où vous pouvez, si vous le voulez, toucher du doigt les plaies de la Révolution française et le cercle vicieux dans lequel elle se meut en désespérée. Elle n'avait rien fondé dans les âmes qui, à la première occasion, se livrent au premier occupant. L'arc se détend et revient à son premier état. En retournant au droit, on retourne au passé. Impuissance des législations les meilleures, quand le fond de l'homme n'est pas changé !
Il est donc vrai qu'on a beau faire les lois les plus sages du monde ; tout cela est néant, si l'esprit lui-même n'est de moitié dans l'œuvre. Vous arrivez ainsi aux plus surprenants mécomptes. La liberté ouvre la porte à l'esclavage, la philosophie à la théocratie, l'Église constitutionnelle à l'Église ultramontaine, l'abbé Grégoire à M. de Maistre. Vous ne touchez que des surfaces, des écorces, sans atteindre à la vie. Mais l'àme do la nation vous échappe et se dérobe ; elle se garrotte avec 'VOS formules d'émancipation. Vous croyez l'avoir
1 20 septembre 1794, 3 ventôse an m (21 février 1795), 22 fructidor an m (8 septembre 1795).
sauvée par des mots magnifiques ; ces mots deviennent des chaînes d'airain. Le Concordat le montrera bientôt.
Quand un peuple a tenté une réforme religieuse et qu'il l'abandonne, son découragement est pour ainsi dire infmi. C'est la chute des Titans précipités sur la terre ; ils désespèrent d'escalader le& cieux, et ils se creusent de grands tombeaux jusqu'au fond des enfers^
LES MUETS RETROUVENT LA PAROLE. — LE 13 VENDÉ- MIAIRE. LE SOLDAT SE SUBSTITUE AU PEUPLE
Le 8 décembre 1794, la Convention avait rappelé dans son sein les soixante-treize députés qu'elle avait fait incarcérer en 1793. On rappela ceux-là mêmes qui avaient perdu le droit de siéger. Rien de plus juste, en apparence ; pourtant que devait-il s'ensuivre ? Au lieu delà justice, on fit entrer la vengeance.
Une assemblée qui, après avoir proscrit une partie de ses membres, les rétablit pour leur donner non-seulement la majorité, mais la toute-puissance, ne corrige-t-elle pas uni attentat par une faiblesse ? On parle toujours de la Convention comme si elle avait l'unité de caractère d'un individu, sans considérer que, par des révolutions intérieures, ce caractère varie absolument, suivant les différentes époques.
La Convention ainsi changeante donne plutôt l'idée de plusieurs assemblées essentiellement diverses, qui se détruisent l'une l'autre : successivement girondine, dantoniste, robespierriste, anti-
jacobine, thermidorienne, puis, comme un volcan qui s'affaisse et s'éteint, descendue brusquement de la Montagne à la Plaine, et maintenant, avec Sieyès, rendant la parole aux muets, mais à des muets las de tout, principalement d'eux-mêmes, croyant à peine encore à la liberté, déjà tout à fait incrédules à la République. Était-ce un fondement solide à l'avenir que le spectacle et l'héritage de tant de chocs opposés et d'éléments inconciliables entre eux? Ce grand corps s'était continuellement ravagé, détruit,, refait lui-même. En avait-il acquis plus de maturité et de vigueur ? Ses métamorphoses avaient toutes été des mutilations ; et depuis qu'il s'était rattaché quatre-vingts membres ex-girondins, il semblait n'avoir acquis, dans sa vieillesse, que de nouveaux ressentiments, une nouvelle ardeur à se combattre, et de nouveaux bras pour se déchirer.
Les muets de la Convention remplissent là tribune ; leurs langues se sont déliées depuis qu'ils ont cessé de craindre. Mais quel service politique rendront-ils désormais ? Il est presque impossible que des hommes qui ont cédé à la peur puissent encore servir la liberté. Après cette épreuve, ils ne comptent plus sur eux-mêmes ; ils savent leur propre mesure, ce sentiment les anéantit. D'eux, il ne reste que l'ombre.
Les Sieyès, les Gambacérès ont beau retrouver
la parole ; qu'en feront-ils ? elle a perdu chez eux sa puissance et sa fécondité. D'un mot, ils auraient pu, en 1793, écraser le pouvoir terroriste qui leur laissait la tête pour avoir leur vote ; ils l'avaient maudit en secret et servi publiquement jusqu'au bout dans toutes ses barbaries. Jugez par là du peu d'estime que ces hommes gardaient d'eux-mêmes ; la plupart étaient pis que morts ; ils étaient décapités de leur honneur.
Déjà ils redoutaient, comme l'agonie, tout péril, tout orage, même toute agitation. L'expérience leur avait appris qu'ils y laissaient leur cœur. On n'a pas assez vu combien ce fut une excellente préparation au pouvoir absolu que ces âmes auxquelles la peur avait ôté la fierté. « Sieyès n'aimait ni les peuples, ni les rois, ni les hommes, ni les femmes ; il n'aimait que lui et l'argent ; d'autres disent : l'argent et lui^ . » Ces mots, qui eussent été une médisance en 1789, commencent à être vrais en 1795.
Il était difficile que la Convention ainsi vieillie enfantât une constitution durable. Celle de 1795 fut le testament des conventionnels ; elle plut d'abord parce qu'elle annonçait la fin de ce pouvoir gigantesque, qui semblait se survivre el dont ses membres mêmes étaient impatients de voir le terme. La prévoyance humaine crut avoir
* Mémoires inédits de Baudot.
atteint le comble de la sagesse, surtout par deux précautions : le pouvoir était divisé en parts égales entre cinq personnes, ce qui devait couper court à tout projet d'usurpation et de dictature. La Convention, effrayée d'elle-même, voulut empêcher que rien de semblable à ce qu'elle avait été ne se renouvelât jamais, et elle partagea le pouvoir législatif entre deux assemblées (Conseil des Cinq- Cents, Conseil des Anciens). Ceci devait maintenir un savant équilibre dans l'État. Vanité des prévisions humaines de ce genre, quand les mœurs ne les sanctionnent pas ! Personne ne pressentait alors que tout ce que l'on tirerait de ces deux assemblées, c'est que l'une vendrait l'autre, et que sur les cinq Directeurs trois livreraient le Directoire. On devait périr par les précautions que l'on prenait pour se sauvera
Les partis royalistes croyaient à la caducité de la Convention ; ils furent consternés du moyen qu'elle employa pour se survivre. Instruite par l'exemple de la Constituante, elle décrète que les deux tiers des conventionnels continueront de siéger dans les nouvelles assemblées. Ainsi elle voulait se perpétuer ; et, si on la laissait faire, sa dictature n'aurait pas de terme ; on croyait assister à
1 « La Constitution de l'an III était une pure abstration, une œuvre scolastique, une hypothèse idéale avec laquelle on prétendait faire de l'ordre et du bonheur, comme Procuste faisait de l'égalilé avec son lit. » — Mémoires inédits de Baudot.
la mort du vieux lion, et tout à coup il osait menacer de nouveau. L'étonnement, l'indignation, le désespoir et un commencement de mépris unirent les royalistes. D'ailleurs ils s'étaient accoutumés depuis longtemps à venir harceler le monstre dans sa bauge, à le provoquer de pétitions insultantes. Sans doute ils n'auraient qu'à se montrer pour l'achever ; il suffira de faire contre la Convention un 10 août royaliste. Tel fut le caractère du 13 vendémiaire.
Les sectionnaires ne paraissent pas douter de la victoire. Ils entourent les Tuileries avec une audace imprévoyante, et viennent sommer les sept cent cinquante rois de se démettre. Mais cette royauté fut plus intrépide que l'ancienne. Ce n'est pas comme au 14 juillet, au 6 octobre, au 20 juin, au 10 août, un pouvoir timide qui se voit envelopper sans oser se défendre. Si on laisse approcher l'insurrection royaliste, c'est pour qu'elle ait l'odieux des premiers coups; et en effet, ses tirailleurs s'étendent jusque sur le Carrousel. Mais aussitôt, tout change. La Convention se hérisse d'artillerie ; au centre du vaste carré qui la couvre est un homme de bronze, Napoléon Bonaparte. Sous la main de l'Assemblée sont formés en faisceaux huit cents fusils, pour qu'elle soit à elle-même sa propre réserve. Elle ne se contente pas, comme la royauté de Louis XVI, de se défendre par les fenêtres du palais. Ses co-
lonnes militaires, précédées des patriotes, débouchent des Tuileries dans tous les sens. Elles prennent audacieusement l'offensive. De loin, elles canonnent sur le quai Malaquais les sections du faubourg Saint-Germain. Sur la rive droite, même impétuosité. L'artillerie balaye la rue Saint-Honoré et le perron de Saint-Roch. Le reste des insurgés est enveloppé. On ne vit là rien du tâtonnement ordinaire des guerres civiles.
La stratégie qui devait être employée, plus tard, contre les Autrichiens, les Russes, éclate sur ce premier échiquier comme dans les plaines de Marengo et d'Austerlitz. Ni hésitation, ni colère, ni haine, ni pitié, mais le seul élan de l'esprit militaire. Les combats de rue sont régis avec la sûreté de plan qui préside à une bataille en rase campagne. A ces premiers coups foudroyants, connaissez Bonaparte.
Barras veut usurper cette gloire, mais il faut qu'il la cède à son second. On a vu Bonaparte impassible dans cette mêlée de citoyens, comme il le sera dans la guerre étrangère. C'est là une figure qui ne ressemble en rien à celles qui se sont montrées jusqu'à ce jour dans la Révolution. Le citoyen fait place au militaire.
Le 13 vendémiaire an m est, en effet, le premier avènement public du militarisme, le soldat substitué au peuple. C'est le soldat qui a défendu
la République ; il apprend par là qu'il peut la détruire.
Cependant, à mesure que la Convention approchait de sa fin, elle essayait de la clémence ; elle accorda une amnistie quand le pouvoir lui échappa. Se sentant près de comparaître devant ses juges, elle pensa que les peuples ne se souviennent que de la dernière scène, et qu'ils jugent les gouvernements sur leur manière de quitter la partie.
La misère héroïque se mêlait à lout. Un des députés de la Montagne proscrit, qui avait couru risque de la tête, et dont le domicile avait été dévasté, la mémoire condamnée, les biens séquestrés, reçut en rentrant chez lui, sur un mandat de Lanjuinais, « deux aunes de drap, pour se faire un habit, quelques livres de chandelle, un pot d'huile. » Était-ce là le prix que l'on mettait à la vie ? Je cite ce fait, écrit ce conventionnel \ à cause de la singularité du dédommagement, quand il y allait de la tête.
Enfin, le 26 octobre 1795, Timmorlelle Assemblée consentit à finir. « Quelle heure est-il ? demanda un député. — L'heure delà justice, » répond une voix inconnue. Et sur cela se disperse la Convention. Cette àme terrible s-évanouit en un instant, sans se transmettre à personne ; elle meurt sans renaître. Les membres en qui elle a vécu, ne
1 Mémoires inédits de Baudot. -
17/i LA RÉVOLUTION
savent plus qu'en penser ; ils ont pour la Convention tout à la fois de l'admiration, de la colère, de l'amour, delà haine; ils la bénissent et la maudissent, suivant que le Prêtée a changé de tête. Dans le fond, ils en sont fiers. Ils se glorifient de ses périls, de ses audaces, de ses fureurs plus qu ^humaines ; quelquefois ils s'étonnent d'avoir fait partie du monstre.
Bientôt aussi les petites passions firent oublier les grandes. J'ai vu des conventionnels passer le reste de leur vie dans l'intimité avec d'autres personnes et ne communiquer avec elles que sur le terrain commun de la frivolité. Jugeant les autres plus légers que le vent, ils eussent craint de commettre leurs souvenirs en les confiant. Ils eussent pu dire avec Bossuet qu'ils avaient voulu murer la caverne des cinq rois, « pour mémorial éternel de la postérité » . Mais leurs œuvres sans doute leur semblèrent parler assez haut ; ils mirent un doigt sur leur bouche ; et l'âme pleine d'échos tragiques, ils se turent pour toujours.
La justice ! nous l'attendons encore. Dans les histoires terroristes , la pitié est violée. Dans les histoires écrites au nom de la Réaction, c'est la vérité qui manque : autant d'insurrections populaires, autant de monstruosités ; mais l'insurrection de vendémiaire, par exemple, est la justice même. Le crime est de s'y opposer. Ceux qui défendent la
Convention et les lois, voilà les indignes. Tout devient légitime pour attaquer, ruses, violence, embûches. Si la Révolution entreprend de se défendre, malédiction ! c'est l'enfer.
Suivez le raisonnement des historiens contrerévolutionnaires : l'intérêt de la République, disent-ils, commandait de donner la direction aux modérés. Mais les modérés étaient les ennemis irréconciliables de l'esprit républicain ; ainsi la République eut tort de ne pas se livrer aveuglément à ses plus grands ennemis. Appliquez une logique et un langage de ce genre à des questions désintéressées, ne sera-ce pas le comble de la déraison ?
Soutenir que, pour établir une république, il £aut des gens qui n'en veulent pas, l'absurdité ne peut guère aller plus loin.
On dit encore : ce n'est pas le royalisme qui se montrait, car ce n'était pas en son nom que se faisait la Réaction. Mais l'exécration excitée contre tous les hommes qui avaient fait la République, ^ n'était-ce pas le commencement de la destruction de la République? N'y a-t-il donc aucun moyen d'écrire cette histoire sans accepter, l'un après l'autre, tous les sophismes, tous les mots d'ordre, royalistes ou terroristes, de l'esprit de parti d'il y a soixante-sept ans? Ne pouvons-nous nous affranchir au moins des thèmes convenus, des masques
de haines et des iniquités passées? Quand donc viendra la vérité? Déjà pour la République, c'était une forfaiture de se défendre. Pour soumettre la Réaction, il fallait se laisser battre par elle ; et l'on faisait à la Convention expirante les mêmes reproches de faiblesse et d'incapacité dont on va accueillir lé Directoire à sa naissance.
Concluons que la Réaction de 1795 à 1800 peut être présentée comme la règle à suivre dans tous les cas semblables, où l'important, pour parvenir à un résultat, est de paraître s'en éloigner. Aucune réaction ne s'est trouvée dans des temps plus difficiles, puisque la Révolution avait encore des forces vives à lui opposer. Tout se fit par une puissance cachée qui se reniait elle-même. Jamais le nom de la chose à laquelle on allait aboutir n'était prononcé. A mesure que le parti terroriste présentait moins de dangers, on s'acharna contre lui. A mesure que le parti de la servitude fut plus a redouter, il fut plus respecté. La-Réaction sut se -•contenir (ce que n'avaient jamais su les révolutionnaires), d'autant plus irrésistible qu'elle n'avait pas une solution unique, mais qu'elle acceptait d'avance toutes celles qui la délivraient du droit nouveau. Par tout cela, il est permis de dire que la Réaction de 1795 peut servir de modèle aux réactionnaires de tous les temps, bien plus que la Révolution aux révolutionnaires. A la fm, la liberté
passa pour le joug le plus insupportable; elle se TOUTa minée quatre ans avant qu'il se rencontrât un maître ^ .
1 Ici trouve naturellement sa place le testament politique d'un conventionnel de la Montagne :
« Lecteur, voici sur la Convention nationale mon testament de bonne foi.
« On m'a dit et l'on me dira sans doute que je n'en fais pas toujours l'éloge. Non certes, je ne suis pas payé pour cela.
« J'ai été de l'avis de la Convention lorsqu'elle a renversé le système des Girondins qui la détruisait et lorsqu'elle a créé la République, J'ai été de l'avis de la Convention au 9 thermidor, pour renverser Robespierre qui aspirait à la dictature et dont les moyens d'ailleurs étaient odieux, insupportables, lors même que ses intentions républicaines eussent été pures. Mais huit jours après, lorsqu'il devint visible que cette journée était un prétexte pour produire une horrible réaction, je me séparai des réacteurs ; et je n'étais certes pas avec la Convention lorsqu'elle a souffert que les hommes de Lyon désignés sous le nom de Malhévons fussent impitoyablement jetés dans le Rhône et dans la Saône, sans autre forme de procès.
« Je n'ai pas été de l'avis de la Convention lorsque les réacteurs, fâchés de voir les événements de vendémiaire soustraire leur collègues aux cris de la vengeance, proposèrent et adoptèrent une proscription morale, faute de mieux.
« De glorieux dangers ne manquaient point aux membres de la Convention. Les séances du forum en offraient autant que les champs de bataille. Nous n'avions rien à envier aux braves des frontières; nous payions de plus d'une manière notre dette à la patrie.
a La Convention nationale n'a besoin d'autre justification que le temps. Plus nous avançons, plus le temps prend soin de notre gloire. Que pourrions-nous dire que le retour du même ton, des mêmes usages, des mêmes mœurs et des mêmes abus ne dise plus hautement que nous ?
« La part de la Convention faite en blâme et aussi large qu'on voudra, il reste assez de place pour l'admiration. On sent qu'on serait fier d'avoir siégé dans celte assemblée qui bravait les poignards de l'aristocratie et de l'Europe conjurée. Les ambassadeurs se vantaient à leurs souverains d'avoir assisté aux séances : « Et nous aussi, disaient-ils, nous y étions! »
« La grande question est de savoir si la Convention nationale pouvait être moins terrible sans risquer la victoire. Je suis tenté de croire que la haine qui nous a poursuivis n'est que le fruit de nos succès d'alors.
« La République, comme nous l'entendions, reposait sur le travail. Le peuple illettré accomplissait ce devoir avec ses bras, les gens de savoir avec leur intelligence; il n'était point question de palingénésie et de système abstrait. Notre donnée était positive. Nous prenions la société dans son existence actuelle.
« J'ai voulu la république de Périclès et non celle de Lycurgue. Comme toute la religion n'est pas dans la règle des moines de la Trappe, toute la république n'est pas dans les lois de Sparte.
« Nous voulions appliquer à la politique l'égalité que l'Evangile accorde aux chrétiens. Nous ne voulions pas pour cela l'égalité des biens, ni la loi agraire. Le grand mal du temps c'est que nous n'avons pas été compris. Nous avons été martyrs de nos croyances comme les apôtres le furent de la leur. Plus tard ils ont été sanctifiés. Nous n'arriverons pas jusque-là sans doute; mais on nous rendra justice et nous ne voulons que cela.
« Les uns fixent la décadence et la perte de la République au 9 thermidor ; d'autres pensent qu'elle n'a réellement périclité qu'à la mort de Romme et de Soubrany. Je suis de ce nombre;, jusque-là il restait encore des hommes de vertu et de caractère .
« Ils nous parlent de regrets; qu'ils s'examinent et qu'ils nous disent si nous devons avoir des regrets ! » — Mémoires inédits de Baudot.