LIVRE YINGT ET UNIÈME LA GUERRE
QUE c'est l'art de LA GUERRE ET NON PAS LA TERREUR QUI A SAUVÉ LA FRANCE
Ne parlons plus tant de nos gloires ; nos héros nous ont coûté trop cher. Cependant, il est temps d'embrasser ici, d'un regard, l'esprit des guerres de la Révolution, au plus fort de la crise.
En 1792, on avait eu contre soi la Prusse et l'Autriche. 1793 déchaîne l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne.
Le caractère que montra la Convention à l'Europe est au-dessus de l'éloge : Toulon livré, Lyon révolté, Mayence tombée, la Vendée soulevée, les armées du Nord, des Alpes, du Rhin, des Pyrénées partout battues, l'Assemblée plus fière que jamais; il ne s'était rien vu d'aussi grand depuis Annibal. Ceux qui ont donné l'idée la plus haute du Comité de salut public, ce sont ses ennemis :
de Maistre, Mallet-Dupan, Jomini. A travers leurs haines, quelle admiration pour ce prodige de force! Le duc de Brunswick fit plus; il se démit devant ce pouvoir qu'il jugea invincible, après l'avoir bravé.
Ce fut d'abord une guerre de tirailleurs. Tant de mouvements incertains dans les commencements de 1793 ôteraient quelque intérêt à ces campagnes, si la grandeur de la cause ne rachetait les fautes et les indécisions des militaires. Avec quatorze grandes armées, on faisait partout la petite guerre ; les idées nouvelles se montraient en chaque chose, excepté dans les armes. Les généraux, aussi inexpérimentés que les soldats, s'ignoraient encore. Ils sont découverts à euxmêmes par les représentants en mission ou par le Comité.
Parmi les causes de la Terreur, comptez celle ignorance des grands secrets de la guerre. Tanl de sacrifices magnanimes, et si peu de résultats, cela portait le trouble dans les esprits. Chacun était tenté de croire que de tels efforts ne pouvaient être stérilisés que par la trahison.
Combien un seul homme de plus ou de moins change la face des choses ! On pourrait diviser la campagne de 1793 en deux époques, avant et après l'entrée de Carnet dans le gouvernement. Avant lui, tous les mouvements sont indécis; la fureur
n'aboutit qu a des chocs de détail, sans plan et sans ensemble. Depuis le 14 août 1793, la fureur devient art. Et c'est l'art, et non pas la Terreur, qui a sauvé la France. De la défensive on passe à l'offensive. Auparavant la plupart croyaient qu'il fallait s'étendre sur des lignes immenses, pour tout occuper à la fois. On apprend subitement à se resserrer pour se précipiter en force supérieure et faire la trouée sur un point. La tradition des Turenne, des Frédéric, revit chez les révolutionnaires ; cette tradition fit plus pour l'affranchissement du territoire que tous les échafauds du monde. Les grands résultats sont immédiats : Hondschoot, Watignies, Fleurus.
Le moment le plus périlleux, sans contredit, avait été 1792, puisqu'on ne comptait alors que des volontaires sans discipline. Pourtant l'art, même imparfait, vainquit sans guillotine dans l'Argonne. Depuis le milieu de 1794, les armées françaises atteignent une perfection qu'elles n'ont plus jamais dépassée. Elles opposent dès lors, par leur organisation, une barrière que l'étranger est incapable de rompre.
Et, dans cet intervalle, qui a vaincu à Watignies, le 16 octobre 1793 ? Ce n'est pas le décret exterminateur du 9 décembre ; c'est le plan de Carnot.
Qui a pris Toulon, le 19 décembre 1793 ? Ce ne
sont pas les mitraillades et les funérailles ordonnées par Fréron. C'est l'idée de placer la batterie au fort de rÉguillette.
Qui a vaincu le 8 messidor 1794 à Fleurus ? Ce n'est pas la loi du 22 prairial et le redoublement des échafauds. C'est l'idée de la concentration des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse.
Jusque-là harcelée dans ses lignes et faisant tète de tous côtés, la Révolution s'épuisait en mille combats. Elle débouche, enfin, en masse par la bataille de Fleurus ; cette grande brèche une fois faite, il en sort la campagne de Hollande. L'armée française, sous Pichegru, se trouve portée par les glaces à Amsterdam ; premier pas vers la conquête.
Napoléon viendra trop tard. Il voudra en vain contester l'évidence et tout dater de lui. Les choses ont parlé plus haut et le doute aujourd'hui est impossible. Ce n'est pas lui qui retrouvera le premier le secret des grandes guerres modernes. Ce secret a été retrouvé dès 1794 par Carnot et par les généraux républicains qui viennent de surgir.
Le militarisme suffit pour porter la guerre au loin et faire des conquêtes. Mais quand l'étranger est déjà assis à votre foyer et qu'il y a des points d'appui, soit par une possession antique, soit par la complicité de quelques-uns, les troupes de ligne sont impuissantes à le chasser. Comme l'ennemi
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est partout, c'est partout qu'il faut lui susciter des adversaires et il n'y a que le peuple entier qui puisse délivrer le peuple ; l'armée seule succombe à cette tâche. Voilà pourquoi le plus grand mal que vous puissiez faire à une nation est d'y nourrir la jalousie ou la haine entre les volontaires et les troupes réglées. Mieux vaudrait pour elle lui faire perdre une bataille.
Il n*est pas de nation qui ait été affranchie d'une invasion déjà ancienne sans qu'on y ait fait appela toutes les forces spontanées ; c'est en quoi l'exemple de la France peut servir à tous les peuples. Ils y verront que la première règle, pour délivrer un pays envahi par l'étranger, est d'établir une union parfaite entre les troupes de ligne et les troupes de volontaires. Jamais union plus intime que dans les guerres de la Révolution. La fusion de la ligne et des milices s'accomplit sans provoquer un sentiment de jalousie et de répugnance d'aucun côté. Le bataillon des volontaires de l'Ain devint plus tard la fameuse trente-deuxième demibrigade ; et l'histoire de ce bataillon se répéta pour tous les autres.