MORAL DES ARMÉES DE LA RÉVOLUTION
Par la création des quatorze armées, la Convention avait assuré le salut de la France. Mais dans le salut était le péril, s'il est vrai qu'après le malheur d'être envahi par l'étranger, le plus grand danger pour un peuple est de devenir la proie de ses propres soldats. C'était la première fois que la France avait armé de si grandes forces militaires. Comment maintiendra-t-elle le citoyen dans le soldat ? Comment portera-t-elle la cité dans l'armée ? Après que les quatorze armées auront repoussé l'ennemi, qui empêchera que, selon l'habitude des victorieux, elles ne traitent leur pays en maîtres ?
Dans un jour d'enthousiasme, elles s'étaient levées et avaient affranchi le sol. Mais l'enthousiasme passé, résisteront-elles à leur pente naturelle ? Ne prendront-elles pas un esprit particulier de corps ? Après tant de victoires ne mépriserontelles pas les autorités civiles, sitôt qu'elles les verront sans défense'? L'habitude de commander au
dehors ne leur inspîrera-t-elle pas le désir de commander au dedans ? Le succès même les corrompra ; etce jour-là, qui pourra leur résister? On n'aura donc vaincu que pour être déjpouillé du prix de la victoire. Tombée sous le joug de ses libérateurs, la France aura conquis l'indépendance et perdu la liberté.
Les pays qui dans le monde sont restés libres ont pris contre leurs propres armées des précautions presque aussi défiantes que contre l'ennemi. Chez les Romains, elles ne pouvaient s'approcher de Rome au delà du Rubicon. A Venise, il était défendu aux flottes et aux équipages d'entrer dans le port intérieur sous peine de mort. Quel fut le Rubicon que la Convention assigna pour limite à ses armées ?
Ce Rubicon fut la Terreur, jointe au sentiment exalté de la patrie. Il est certain que ces hommes si intrépides devant l'ennemi osaient à peine regarder en arrière dans l'intérieur de la France. Pour un grand nombre, l'armée fut un refuge autant qu'une occasion de gloire ; et, à ce point de vue, le régime de 1793, funeste au dedans, nuisit moins qu'ailleurs sur les champs de bataille. A des troupes formées d'hier, il tint lieu de discipline. La fureur de l'avancement, par où se corrompent si vite les armées, était impossible là où il y allait de la tète pour une simple erreur de dé-
lail. En ramenant les maximes impitoyables des Romains aux temps des Brutus et des Manlius, on se fit de nouvelles armées romaines, non moins dociles que les anciennes.
Les généraux y étaient plus modestes que les soldats. Joubert, Ney, Gouvion-Saint-Gyr, refusaient leur avancement. Par là se retrouvèrent les vieilles vertus militaires que les modernes ne connaissaient plus, religion de la loi, abnégation, scrupule, soumission delà force au droit, véritable héroïsme patriotique qui ne peut guère se passer de la crainte civile.
Si ces masses énormes allaient un jour retomber de tout leur poids sur la liberté intérieure ; si les volontaires de 1792 rentraient dans leur pays, chargés de gloire, pour y établir le régime militaire et chasser de leurs sièges les représentants du peuple !... Peu d'hommes avaient alors des appréhensions de ce genre. C'est l'honneur de Saint- Just d'avoir clairement aperçu l'avenir à travers tant de trophées : « Tu fais trop mousser les victoires, » avait-il dit à Barrère.
Pour moi, ce que j'admire autant que la victoire, ce fut la modestie imposée aux vainqueurs. De toutes les œuvres de la Convention, la plus belle, selon moi, a été de mettre le frein à ces invincibles. C'est à quoi servirent merveilleusement les représentants envoyés en mission. Ils person-
nifiaient ce que Ton est trop tenté d'oublier dans le sang et la mêlée : l'autorité du magistrat et la crainte de la loi. Ils tenaient fièrement et continuellement en bride ces impétueux et les empêchaient de s'emporter.
C'est ainsi qu'ils ôtèrent à l'héroïsme l'occasion de dégénérer, comme il arrive presque toujours, en militarisme ; deux choses que confondent d'ordinaire les contemporains, et que la postérité seule distingue, quand elle n'est plus ébloiiie par l'épée.
L'héroïsme est de tous les moments, de toutes les situations, parce qu'il a son siège dans l'àme ; il ne connaît ni fatigues , ni découragement , ni dégoût ; toujours le même, toujours prêt, toujours en éveil.
Le militarisme, au contraire, a ses moments , ses heures, tantôt exalté, tantôt abattu. C'est une profession , le métier des armes , non pas un état de l'âme ; et de là, il est soumis aux divers changements que tout métier entraîne avec lui ; il se Jasse, il s'use, il se dépite. Il n'est pas au-dessus des découragements qui suivent les désastres.
Dans les campagnes de 1793^ vous voyez , au début, des armées presque toujours battues, qui s'effrayent d'elles-mêmes, tant elles sont novices. Ce que vous ne voyez jamais, au milieu des défaites, des maladies, de la famine, delà mort, c'est une armée découragée.
Il faut être bien aveugle pour ne pas reconnaître que les soixante représentants en mission, hier inconnus, et demain retombés dans l'oubli, ont soutenu, comme le destin, les armées contre toutes les causes qui les ruinent ordinairement. Gomme ils parlaient de haut, en souverains', à cette plèbe de fer ! Louis XIV ne fut pas plus altier dans les camps. « Nous avions, disaient-ils 2, le pouvoir de l'éloquence et les baïonnettes au bout. » Avec eux, il n'y eut plus de différence dans les saisons. L'hiver ne fut plus une barrière. Leur conseil stratégique ne fut pas toujours le meilleur, quoiqu'à n'en pas douter, on l'ait trop rabaissé systématiquement dans la plupart des cas. Mais ce qui est impossible au militarisme, ils le firent. Merlin de Thionville , Saint-Just , Baudot à la tète des colonnes, ne souffrirent pas qu'il y eût dans le moral des armées , du haut et du bas, du fort et du faible ; ils imprimèrent un mouvement toujours égal, ne permettant ni hésitation dans le péril, ni abattement après les revers, ni lassitude après la victoire. Dans un temps où la science de
1 « L'aulcup de la réfulalion de l'hisloire de l'abbé Moulgaîllard parle sans cesse des instructions données aux représentants du peuple et que souvent ils dépassaient. C'est une erreur. J'ai été plus de deux ans en mission près des armées ou dans les départements. Je n'ai jamais eu une instruction d'une ligne. Les pouvoirs étaient illimités en fait et à la lettre. » — Mémoires inédits de Baudot.
« Ibid,
la grande guerre était perdue, le salut se trouva dans cette nécessité de vaincre que personnifiaient les représentants en mission.
Des armées qui ne connaissent ni la faim, ni le sommeil, ni le chaud, ni le froid, ni la fatigue, ni la maladie, c'est là un miracle que le militarisme seul ne produit jamais, et ce prodige se faisait chaque jour. Aussi n'a-t-on vu aucun désastre véritable dans ces troupes ; elles pouvaient être battues, elles ne pouvaient être désorganisées ; les revers doublaient leur audace , plus nombreuses plus elles étaient décimées. Jamais une seule ne se fondit par les marches ou par les hôpitaux, comme cela se vit plus tard. « Un grenadier est malheureux, écrivait Joubert, quand il est réduit au quart de la ration de pain ; » mais tout malheureux qu'il était, ce grenadier se savait invincible.
La désertion était chose inouïe. On n'apprit à la connaître qu'après la Convention. Un homme qui en 1793 ou 1794 eût quitté les rangs, eût trouvé derrière lui toute une nation indignée qui l'eût rejeté dans la mêlée. La France aurait fait comme celte mère roumaine d'Etienne le Grand , qui, le voyant fuir, le rejeta dans les bras de l'ennemi.
Ainsi, non-seulement les armées étaient indestructibles, mais elles se sentaient dans la main de la loi. Les terribles baïonnettes qui refoulaient
l'Europe s'inclinaient devant le plus obscur, le plus désarmé des hommes s'il représentait l'autorité civile; et indépendamment de leur héroïsme, c'est cette religion du droit, au milieu de l'ivresse de la force, qui donne aux armées de la République un caractère unique de grandeur.
Les représentants en mission revenaient quelquefois aux mœurs antiques bien plus qu'ils ne le croyaient eux-mêmes. Saint-Just ordonne un jour aux Strasbourgeois de donner leurs manteaux et leurs souliers aux soldats en haillons de l'armée du Rhin. Le scandale en dure encore. Et pourtant Saint-Just n'avait rien ordonné que ce que les gens de Smyrme avaient fait spontanément en pleine assemblée pour une armée romaine ^
Quand les représentants avaient communiqué leur première ardeur, ils rentraient entre deux combats dans la Convention. Là ils se retrempaient de nouveau dans le fanatisme de l'Assemblée et du Comité. Ils allumaient leurs colères , leurs passions de vaincre à ce brasier ; et, courant à la frontière, ils y portaient l'étincelle nouvelle qu'ils venaient de puiser ; ainsi était continuellement entretenue et portée du centre aux extrémités la flamme inextinguible. Les généraux tentaient de reprendre haleine ou de suivre les anciennes rè-
1 « Omnes qui adslabani, detraxisse corpori tegmiria,nostrisque legîonibus misisse. » Tac, Annal. IV, 56.
gles méthodiques. Ils étaient tout à coup soulevés, emportés au combat par les représentants, que leur inexpérience mêYne de la guerre affranchissait de tout esprit de routine.
Les conventionnels changeaient souvent les généraux ; par là ils obtinrent ces deux résultats : d'empêcher les incapables d'aggraver leurs fautes , et les habiles de devenir les idoles de leurs soldats , c'est-à-dire de la patrie ; double écueil qui se rencontrait à chaque pas entre Luckner et Dumouriez , entre Dumouriez et Pichegru, entre Pichegru et Bonaparte.
Les hommes du métier s'étonnaient , frémissaient ; mais ils obéissaient. Un art supérieur se formait de l'inspiration et de l'instinct qui , plus tard seulement, devait se traduire en règles.
Les campagnes de 1793 marquent ainsi le moment où, les anciennes méthodes tombant en ruine , et la science nouvelle n'étant pas encore clairement aperçue, la guerre fut surtout chose d'inspiration. L'enthousiasme dut tenir la place de l'expérience. Un enthousiasme nouveau, tel que celui du Coran, régla les batailles.
En 1838 , je me trouvai au lit de mort de l'un de ces survivants de la Convention qui avait le plus agi dans les missions aux armées. C'était Baudot. Il me dit qu'avant de mourir il avait voulu me voir pour me confier ses Mémoires ,
qu'on y verrait un commentaire des actes et des pensées les plus secrètes des divers partis dans la Convention ; me retenant par le bras et réunissant toutes ses forces dans un dernier regard, il ajouta : « Croyez que le premier mot de notre histoire n'a pas encore été écrit. Saint-Just et moi nous mettions le feu aux batteries de Wissembourg. On nous en savait beaucoup de gré. Eh bien, nous n'y avions aucun mérite. Nous savions parfaitement que les boulets ne nous pouvaient rien. » Sur cela, il se tut, et je pris congé de lui pour toujours.
En réfléchissant plus tard à ces étranges paroles, je me suis expliqué bien des faits que je ne pouvais saisir auparavant. Ce qui me surprit quand je les répétai, elles n'étaient, plus comprises par nos contemporains. Même les révolutionnaires les plus ardents les rejetaient comme une superstition vaine. Le mot que ce mourant trouvait si simple devenait une risée pour les hommes les plus emportés de notre âge.
« Nous savions que les boulets ne nous pouvaient rien. » Quelle foi dans ce qu'ils appelaient les principes! Comme ils sentaient que c'était là une armure invincible non pour eux, mais pour la France ! Cette foi , cette armure magique, devint celle des armées. Ce fut d'abord toute leur stratégie , quand , vaincues , brisées , elles
rentraient en ligne, invulnérables et immortelles.
Dans l'homme qui me parlait, cinquante ans de désastres privés, de reniements, d'exils, de malédictions n'avaient pas extirpé cette foi. Elle avait dû se cacher, s'ensevelir sous mille déguisements et surtout dans le silence. Mais à ce dernier moment elle éclatait de nouveau, comme le fond de la conscience, en présence de la mort imminente. Par là, je compris que ces hommes n'avaient été altérés qu'à la surface par le changement des idées et des passions d'un autre temps, comme le granit qui s'écaille au contact de l'atmosphère. L'ancien foyer qui semblait si bien éteint se rallumait et jetait encore des flammes sitôt que disparaissait l'oppression du monde. On trouve des paroles de ce genre dans le Coran ; elles ne surprennent pas , venant d'intelligences mystiques. Mais de la part d'hommes d'affaires et d'intelligences moqueuses, quelle merveille 1 Mahomet et Voltaire, Jeanne d'Arc et Candide ! Qui eût cru que des mondes si opposés pouvaient se réunir et se fondre dans un même esprit? Voilà un des traits uniques de la Révolution française ; et combien nous en sommes loin, aujourd'hui, puisqu'il nous faut expliquer ce qui était l'évidence même pour nos pères ! Leur héroïsme nous scandalise.
Dans la campagne de 1794, l'attaque des Fran-
çais se fit sur la ligne des Vosges, où tout se décidait par l'infanterie ; la supériorité des ennemis en cavalerie n'y était pas à craindre. La droite française, sous Desaix, longeait la plaine du Rhin et contenait les Autrichiens pendant que les vrais coups se portaient de Kaiserslautern à Hombourg etDurkheim. Les Autrichiens furent ainsi rejetés sur Manheim et les Prussiens sur Mayence.
Saint-Just punit Hoche d'avoir osé accepter, de la main de ses collègues Baudot et Lacoste, un commandement en chef qu'il réservait à Pichegru. Ne cherchez pas ailleurs la cause réelle de l'arrestation du vainqueur de Geisberg. La conquête de la rive gauche du Rhin ne put faire pardonner à Hoche d'avoir négligé la faveur de Saint- Just. Celui-ci l'eût poursuivi jusqu'aux enfers, de son orgueil et de son ressentiment.
Les Français souffrirent de l'hiver sous Mayence autant que l'armée de Russie en 1812 ; mais l'ordre, la discipline résistèrent à tout. Ce même froid qui a détruit l'armée impériale de 1812, ne put rien contre l'armée républicaine de 1795.
Après que tant de généraux avaient été arrachés à l'armée du Rhin, Gustines, Beauharnais, Meunier, Laudermont, il arriva que le commandement de cette armée fut regardé comme une préparation certaine à Téchafaud. Les héros tremblaient devant leur gloire ; tous voulaient obéir, nul ne voulait
commander. On vit des généraux contraints d'accepter le titre de général en chef (Meunier), se refusera donner aucun ordre, même au cœur des batailles. Ce mélange de terreur et de patriotisme donna à cette armée un tempérament qui la distingua longtemps de toutes les autres. On y regardait l'avancement comme une calamité. L'ambition y était si bien extirpée, qu'elle y paraissait tout à la fois un vice et une extravagance.
Cette armée était composée, pour les deux tiers, de volontaires. Partis pour défendre le territoire, nul péril ne les arrêta, aussi longtemps qu'ils sentirent la France sous leurs pieds. Mais lorsqu'ils eurent touché les bords du Rhin, leur tache sacrée leur parut accomplie. Par delà, ils ne virent que l'esprit de domination et de conquête, et ils refusèrent d'aller plus loin, craignant de servir les desseins d'un maître, et non plus les intérêts de la cause pour laquelle ils s'étaient armés. Leur répugnance fut telle à franchir ces frontières redoutables, qu'on dut la respecter. Et ne croyez pas que, dans ce refus de porter plus loin la guerre, il n'y eût que de la lassitude et le désir de revoir leurs foyers. Chez un grand nombre, il y eut aussi cet instinct que la vraie gloire est dans la justice, qu'en poursuivant de loin, dans les plaines d'Allemagne, un fantôme de bruit, on risquait de perdre les biens réels que l'on venait d'acquérir.
Ainsi l'armée du Rhin s'imposa le frein ellemême ; elle se bride, craignant qu'on n'abuse de sa victoire. Exemple unique de modération dans l'histoire militaire. Et qui oserait dire aujourd'hui qu'il n'eût pas mieux valu cent fois pour la postérité que cet instinct de justice eût prévalu dans tous, et que cette borne, un moment respectée, n'eût pas été fi^anchie ?
LA GUERRE i^'