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LES TRAHISONS MILITAIRES, — PICHEGRU

Deux fois, dans la campagne suivante, l'armée de Sambre-et-Meuse arrive trop tard pour faire sa jonction avec celle du Rhin. Celle-ci, livrée à elle seule, est forcée dans ses lignes, qu'elle abandonne. Après la bataille de Pfrim, un armistice est conclu. Qui eût cru que c'était là le plus grand danger pour cette armée ? Son propre général entreprend de la détruire dans cette fausse paix.

Les lignes de Mayence forcées par les Autrichiens, Manheim repris par eux, le Palatinat abandonné, ce n'était pas assez de désastres. Pichegru enferme son armée de Rhin-et-Moselle dans des cantonnements homicides pour l'affamer, la ruiner, la désespérer, la pousser ainsi à la révolte contre la République ou encore pour la livrer sans défense à la première démonstration de l'ennemi.

Il avait beau dire qu'il ne voulait pas être le second tome de Dumouriez. Il le fut néanmoins avec un degré de noirceur de plus. Seulement il garda mieux son secret, qui ne lui échappa que

par la faute du prince de Gondé, et par un hasard de fortune auquel il était difficile de parer : les papiers qui renfermaient les preuves de sa trahison furent saisis dans un fourgon dont Moreau s'empara. Appeler l'armée autrichienne et les corps d'émigrés sur la rive gauche du Rhin, faire battre volontairement ses troupes, les mater à force de défaites, profiter de leur découragement pour les corrompre, par des distributions de vin et d'argent, les entraîner à marcher de concert avec les Autrichiens contre la France républicaine, pénétrer avec cette masse dans Paris, disperser les assemblées, proclamer la contre-révolution avec la monarchie des Bourbons, tel était le système. Le général croit pouvoir faire de ses soldats tout ce qu'il veut. « La royauté, disait-il, est pour eux dans une bouteille de vin. » Par cette entreprise, Pichegru ne t^éussit qu'à excuser encore une fois, après Dumouriez, les sévérités exercées contre les généraux en chef. Au moment même où finissait la Convention, il prit soin de l'absoudre d'une partie de ses échafauds.

On a vu plus d'une fois des armées étouffer en un jour la liberté de leur pays, et y substituer l'esclavage. En se proposant ce but, Pichegru a tenté une chose qui a été exécutée par beaucoup d'autres, sans qu'ils aient été châtiés par la conscience générale. Mais ces révolutions militaires

s'accomplissaient sans le concours des armées étrangères. Pichegru voulut quelque chose de plus ; il voulut tourner contre son pays les armes de ses soldats, de concert avec l'ennemi; ce qui jusqu'ici n'a réussi à personne. Les yeux sont trop ouverts ; la vue, le voisinage de l'ennemi retiendront toujours les troupes dans le devoir. C'est loin des frontières, à l'intérieur, dans l'oisiveté de la paix, et non pas en face des bivacs étrangers, que de pareils projets ont chance de réussir, je ne dis pas seulement avec impunité, mais avec une certaine gloire, puisqu'il est si facile de couvrir de ce mot les plus mauvaises actions, dès qu'elles ont réussi. Le projet de Pichegru était en soi si mal conçu, que beaucoup d'habiles gens l'ont soupçonné de n'avoir pas été sérieux. Suivant eux, ce n'était qu'un moyen de se faire acheter par le prince de Gondé et par les Anglais. Mais tout ce qui a suivi a montré que la haine de la liberté et des choses nouvelles y entrait pour une aussi grande part.

Au reste, plus on suit sa trahison, plus elle étonne par le sang-froid, la persévérance, l'audace souterraine, les mille replis qui s'engendrent l'un l'autre. D'abord, il veut détruire son armée par le feu ennemi et par la famine dans les cantonnements. Plus tard, quand le commandement lui est ôté, il ne se décourage pas. Il s'établit auprès de

son successeur Moreau pour le perdre par ses conseils. Il réunit à sa table les généraux fidèles à la République et les espions de Wurmser ; et tout cela, au milieu d'éclats de rire à la lago, sur un fond incroyable de dissimulation et de taciturnité. Il établit un bureau d'espionnage autour de Moreau et de Desaix. Après chaque affaire, il fait dire ^u général autrichien où ses coups ont porté, où il convient de redoubler, tantôt caché, enterré dans ses pièges, tantôt hardi, téméraire jusqu'à la folie.

- Ses secrets étaient déjà surpris, qu'il continuait encore de présider en taciturne le conseil des Cinq-Cents. Cette confiance ne s'explique que parce qu'il comptait assez sur l'aveuglement ou la complaisance de la Réaction pour lui faire voir tout ce qu'il voudrait, et s'en faire un com* plice. Au moins est-il sûr qu'il aurait continué impunément sa trame infernale, si le Directoire n'eût pris le parti de l'arrêter. Car Moreau, Desaix, Régnier connaissaient sa trahison ; ils n'en dirent rien qu'après sa déportation, soit reconnaissance pour d'anciens services, soit crainte de ternir leurs armes, en montrant dans leur rang un si grand coupable.

Je m'étonne que des hommes qui risquaient, comme Dumouriez et Pichegru, un si gros jeu, n'aient pas été tentés de jouer pour leur compte,

et de se proclamer eux-mêmes. Ils ne goùtèrenl qu'une ambition, disons mieux, un crime de second ordre, et ne songèrent jamais à se porter sur le pavois ; ce qui ne leur eût pas été plus difficile, en 1793 et 1795, que de rappeler les Bourbons.

Quel si grand mal avaient donc fait à Pichegru la Révolution et la République ? Il était fils d'un vigneron d'Arbois ; sans la Révolution il restait à la glèbe. La République le combla, elle le prit maître d'école et le fit général d'armée ; elle lui donna une gloire longtemps sans rivale. Quand elle lui eut tout donné, Pichegru n'eut qu'une pensée, la détruire : il se fait son ennemi implacable. De gaieté de cœur, ce plébéien au pinacle n'aspire qu'à renverser les plébéiens. Il joue sa fortune pour le plaisir de rétablir l'ancien régime avec la royauté féodale de Goblentz.

A cette entreprise il met l'obstination sournoise, la ruse, le silence, que le paysan met à tout ce qu'il convoite.

Chose remarquable ! nous n'avons pu avoir de Marins en France. Nos paysans d'Arpinum, dès qu'ils ont eu la renommée ou la puissance militaire entre leurs mains, ont singé l'aristocratie de Sylla.

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