EN QUOI LA RETRAITE DE MOREAU FUT UN TRIOMPHE
Moreau, à son arrivée en 1796 à Strasbourg, voyant le dénûment des troupes, ne put se défendre d'une inquiétude qui risquait de paralyser tous ses projets. Desaix le rassura ; il lui dit qu'avec l'armée qu'il allait commander, sans solde, sans équipements, nue, misérable, il pouvait tout entreprendre, qu'elle ferait aisément l'impossible ; d'ailleurs, si elle avait des revers, elle s'en tirerait d'elle-même. Sous ces auspices s'ouvre la campagne de 1796.
Les Français franchissent la frontière sous Jourdan et Moreau, et s'enfoncent au cœur de l'Allemagne et de l'Autriche. C'était là encore une guerre défensive, puisqu'il s'agissait non pas de conquérir, mais de porter la guerre chez l'ennemi pour l'obliger de lâcher prise sur notre propre territoire. Au fond, cette première guerre lointaine sur la Vistritz, le Danube, le Lech, . l'Ilm, n'était en réalité qu'un suprême effort pour nous dégager sur le Rhin.
LA GUERRE i203
L'armée de Jourdan et celle de Moreau, parties l'une de Dûsseldorf, l'autre de Strasbourg, étaient si éloignées à leur base, qu'elles pouvaient difficilement se joindre ; il aurait fallu que les deux généraux eussent désiré cette jonction par-dessus tout ; au contraire, chacun craignait, par la réunion des deux armées, une diminution d'autorité ou de gloire.
D'ailleurs la campagne de 1796 paraît comme une menace au cœur de l'Europe, et cela suffisait au génie d'une république. C'était assez de se montrer si loin impunément sur le Danube. Qu'avait-elle besoin de conquérir? Voilà pourquoi la retraite de Moreau lui compta pour une victoire. C'en était une, en effet, que d'avoir montré l'armée républicaine à travers les montagnes Noires, sur le haut Necker, à Stuttgard, à Neresheim, deux fois sur le Danube, et aux portes de Munich, pour la détourner ensuite par Augsbourg, Ulm, sur Tlller, l'appuyer au lac de Constance, aux gorges qu'on jugeait infranchissables du val d'Enfer, et la ramener à Huningue, derrière le Rhin qu'elle avait passé à Strasbourg.
Les contemporains regardèrent cette retraite comme une marche triomphale à travers les ennemis qui ne purent l'entraver. Nulle part ce ne fut une prise d'occupation. Peut-être est-ce la seule
armée qui dans une si grande campagne soit restée absolument la même dans la victoire et dans les revers, et qui ait montré autant de résolution et de fierté en se retirant qu'en marchant en avant. Le patriotisme, l'àme d'airain de ces armées expliquent seuls ce prodige militaire que l'on n'a revu dans aucune de nos guerres.
En réalité, ce fut l'apparition du génie de la nouvelle République à des contrées éloignées qui en doutaient encore. Et qu'était-il besoin de s'imposer en maîtres à des peuples si reculés ? N'étaitce pas assez de se montrer à la Bavière et aux cercles d'Autriche? On n'avait pas alors attiré contre soi la passion de vengeance des peuples envahis. Ils avaient osé attaquer le territoire de la France ; la France républicaine les châtiait, en parcourant, au mépris de l'archiduc Charles, les États héréditaires de l'Autriche ; puis, contente de ces représailles, elle revenait dans ses foyers. Voilà une expédition essentiellement conforme à l'esprit républicain.
Plus tard, on rentrera, en 1805, sur les pas de la République, à Augsbourg et à Ulm ; on verra des journée plus éclatantes, faites davantage pour éblouir, et qui pourtant devront finir par des retraites plus précipitées. On recueillera plus de butin, on portera plus haut ce qui s'appelle la gloire ; mais je doute, malgré cela, qu'on revoie un spectacle plus
grand, mieux fait pour honorer à jamais une nation que celui que présenta l'armée, lorsqu'au retour de la campagne de 1796 elle défila sur le pont d'Huningue. Elle n'était pas chargée de trophées, de décorations, de titres féodaux, de blasons d'anoblis. Les hommes exténués par six mois de bivac ; plus d'habillement militaire, ni de chaussure ; nul autre vestige d'uniforme que la buffleterie ; nulle défense contre le froid et la pluie que des haillons de paysans ; les pieds nus, la tète nue, protégés seulement par des fusils et des sabres ; mais dans cette nudité, une démarche imposante, des regards fiers et même farouches, un aspect plus martial qu'après aucune victoire ; une âme de fer, qui défiait la fortune ; jamais vertu militaire n'avait été portée plus loin ; dans chacun de ces soldats était un citoyen. Ils avaient réalisé la cité dans les camps.
Lorsque pour la première fois se montra à cette armée un général de l'armée d'Italie, chamarré d'or jusque sur ses bottes, ce fut une stupéfaction universelle. Les soldats demi-nus de Rhin-et-Moselle accouraient comme à un spectacle sur les pas d'Augereau ; mais de la surprise on devait passer trop vite au désir d'imiter une si belle merveille.