COMMENT LA REACTION DEVIENT LA CONTRE- REVOLUTION
J'ai parlé de la corruption du Directoire ; parlons de celle de ses adversaires.
La Terreur avait brisé les âmes sans les souiller. La réaction de 1797 à 1799 corrompit la nation jusqu'à la moelle. Auparavant on avait combattu franchement ; depuis cette époque, le mensonge devient l'arme principale. C'est en louant la Constittition qu'on se dispose à la renverser. On prête serment de haine à la royauté ; mais, comme le disent les historiens rovalistes, le serment n'est déjà plus qu'une formalité vaine. Tout devenait duplicité. Les Français se défirent de la véracité ancienne. Les passions, en se repliant, se cachaient pour mieux frapper. On n'avait pas réussi à accabler la liberté républicaine par une guerre ouverte. Il s'agissait maintenant de prendre le masque de ce que l'on voulait ruiner ; cette dépravation était au fond la meilleure préparation pour recouvrer la servitude perdue. Et que de gens appelaient cela d'avance : ordre, pacification ! Déjà la
Révolution n'était plus que « la faction révolutionnaire. »
Après soixante et dix ans, nous pouvons remettre la vérité à la place des fictions. Déshonorer tous les hommes de la Révolution, sans dire vers quel but on tendait ; ne pas prononcer encore le mot de monarchie, mais la rendre inévitable par une république sans républicains : cette tactique est éternelle; plie fut celle de 1797.
Le Directoire désarmé, impuissant, que de braves l'attaquent maintenant , magistrats , électeurs , écrivains ! C'est le hallali contre une Révolution exténuée et livrée. Que de Gâtons inébranlables qui s'étaient tus profondément quand la République était a^mée, et qui tonnent sur leurs chaises curules depuis que la République n'existe plus que de nom ! quelles sublimes audaces contre cette agonie ! Tous les coryphées futurs de l'Empire et de la Royauté sont là debout. Ce fut le réveil des Romains.
Le Directoire n'avait à donner que des places peu rétribuées et par là il demeurait saps influence sur les élections. Dans celles de l'an v, le principal titre aux faveurs de l'opinion était de saper la République. On prend pour mot d'ordre de n'accepter que des hommes étrangers à la Révolution, depuis le 10 août. Paris nomme des royalistes déclarés.
Un des directeurs étant à élire, les modérés choisissent Barthélémy ; la Révolution lui inspirait tant d'horreur qu'il refusait de s'asseoir à côté de Rewbel et de ses autres collègues. Partout s'établissait légalement l'ennemi dans la place. Le conseil des Cinq-Cents se fait présider par Pichegru ; belle occasion pour lui de couvrir ses trames, et de tenir loyalement sa parole au prince de Condé. Barras le devance , il correspond avec Louis XVIII. La contre-révolution entrait dans le pouvoir exécutif, tenait dans sa main le pouvoir législatif, régnait dans le pouvoir judiciaire. Restait l'armée, c'est-à-dire, après un peu de temps, le despotisme militaire.
Chez les constitutionnels, les plus sincères étaient les plus inconséquents. Il y avait parmi eux bien des hommes qui n'avaient pas un parti pris d'extirper sciemment la liberté dans le présent et dans l'avenir ; ils le croyaient, ils le répétaient. Mais ils étaient si impatients, si aveugles, qu'ils ne faisaient plus un pas qui ne fût une avance vers le despotisme d'un soldat. Corrigés de leur exaltation, l'ancienne servitude renaissait d'elle-même dans ces esprits légers.
La grande affaire était de ramener en masse les émigrés ; elle fut conduite avec prudence.
Puis, il s'agissait de relever le catholicisme. Les hommes les plus affamés de repos et d'obéis-
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sance étaient peu religieux. Mais Texpérience leur avait montré que le catholicisme devait êlre la pierre de fondation de toute contre-révolution, en France. Chacun voyait alors très-clair dans cette question capitale ; la subtilité ne s'y était pas encore mêlée. Amis et ennemis pouvaient se reconnaître à ce signe. Sur cela, les républicains avaient des idées justes que beaucoup ont perdues. Au contraire, les réactionnaires sont restés identiques à eux-mêmes, à soixante et dix ans d'intervalle.
Il ne manquait presque plus rien au filet pour enlacer la France : la contre-révolution dans les assemblées et dans le pouvoir ; le catholicisme à la fois humble et menaçant ; Pichegru président, la main dans la main du prince de Gondé ; les émigrés rentrés en foule ; tous les hommes de la Révolution exclus et insultés ; la presse entière royaliste, acharnée à restaurer le joug ; et pour faire têta à ces dangers, pour défendre la République, trois ombres discréditées, Rewbel, Barras, La Reveillère ! La science politique fournissait-elle un moyen de sauver légalement la liberté ? Y en a-t-il un de forcer un peuple à rester libre ? La Terreur l'avait essayé, et le moyen s'était retourné contre le but. Qu'y avait-il donc à faire ?
Les caractères fiers n'existaient plus ; le personnel de la Révolution était détruit ; restaient des hommes qui, comme Sieyès, avaient répondu : J'ai
vécu. Ceux-là ét.aient bien décidés à vivre encore à la même condition, c'est-à-dire en se taisant sous un maître. Ils le cherchaient des yeux ; ils ne pouvaient manquer de le trouver.
Celui qui veut étudier la loi des réactions ne peut trop étudier ce temps ; ce sera toujours un modèle à suivre pour les temps à venir. Une république étant donnée, comment peut-on la détruire sans lui déclarer la guerre et même en lui jurant obéissance ? Ce problème reçoit là toutes les solutions qu'il comporte ; je ne pense pas que l'avenir y puisse rien ajouter.
La plupart des hommes, quand ils sont arrivés au but personnel de leurs désirs, s'arrêtent dans la jouissance, dont ils font la chose sacrée. Alors ils prennent en horreur ceux qui persévèrent dans la justice et l'humanité. La haine intelligente des partis pharisiens contre les amis de la liberté vivante ne peut être désarmée. Le temps, le dévouement, le malheur, les anciens services rendus ne font que l'aviver davantage. C'est l'aversion éternelle de la mort contre la vie, du faux contre le vrai.
11 n'y avait pourtant pas d'hommes dans la Réaction doués d'un génie extraordinaire. Mais l'instinct les conduisait admirablement ; ajoutons que la longue tradition du pouvoir absolu leur enseigna tous les chemins pour y rentrer.
Entre les amis et les ennemis de la liberté, la partie devenait, de jour en jour, plus inégale. Les premiers avaient tout à innover ; comment ne se seraient-ils pas fréquemment égarés ? Les autres, au contraire, n'avaient rien à créer ; ils trouvaient sous leurs mains les pièces toutes préparées de l'ancienne servitude. Elles se tenaient par un lien intime. En ressaisir une, c'était les ressaisir toutes. Le système était éprouvé par les siècles. Ils pouvaient y rentrer par mille voies. Aussi, dès qu'ils se mirent à rebâtir l'ancie'a édifice du pouvoir absolu, ils l'achevèrent en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour le détruire.
L'art que l'on mit à empoisonner la liberté au nom de la liberté est tout d'abord achevé. La théorie n'a rien à enseigner à une pratique qui se montra d'emblée si accomplie. Pas un mouvement perdu ; pas une décision qui ne serve au résultat ; les plus honnêtes se prêtant aii mensonge avec une simplicité qui aida beaucoup à l'embûche. Dans une seule chose ils devaient être trompés. Ils voulaient l'ancienne dêpëndarlce sous un nom nouveau ; ils l'obtinrent ; mais ils voulaient de plus la paix ; et dès qu'ils eurent un maître et qu'il leur prescrivit la guerre, ils se passionnèrent pour la guerre.
Pendant que la Réaction suivait ainsi la grande route royale, tout était obstacle aux républicains ;
l'accusation la plus fréquente contre eux est qu'ils voulaient faire un peuple pour la République. Il n'est que trop vrai que, pour retenir la liberté, il fallait contrarier les habitudes des Français, puisqu'ils n'avaient pu contracter, d'autres mœurs que celles de la dépendance. A ce point de vue, le raisonnement des ennemis de la Révolution était certainement sans réplique. La nation française avait les mœurs d'une servitude immémoriale ; c'était violer les coutumes les plus sacrées que de la convier à être libre. Que répondre à cela ? Encore aujourd'hui, ce raisonnement, si l'on s'en tient aux mots, a toute sa force. Mais l'on pourrait dire également que, chez un peuple corrompu, vouloir corriger sa corruption, c'est le tyranniser.
Apres que la Terreur a cessé, je m'attends à trouver un peuple libre. Tout au contraire, il ne reste que des débris de partis, une nation disloquée par la torture, des membres disjoints et épars, des caractères brisés, méconnaissables, qui s'échappent par lambeaux. Dans cette déroute morale, quand les anciens conventionnels de la Montagne, traqués par le Directoire, séparés par leurs propres mécomptes, se rencontraient, ils s'abordaient avec le ricanement de Hamlet parmi les fossoyeurs du cimetière \
i * « Quelque temps après la Convention nationale, je rencon- •trai Legendre à la promenade des Champs Élysées, marchant