LE CONCORDAT
La Révolution n'avait pas modifié un seul dogme ; mais elle avait tenté d'établir une garantie en établissant que chacun fit les frais de son culte. J'ai pu voir encore un prêtre presque centenaire qui allait, la besace sur l'épaule, recueillir les dons des croyants et vivait de l'autel. Il apparaissait sans parler à la porte de chaque chaumière ; les paysans lui donnaient un morceau de leur pain de seigle qu'il mettait dans sa besace. Telle fut, dans nos campagnes, la première forme de l'Église renaissante. Elle ressemblait à celle des apôtres, après que la terre avait tremblé et que le voile du temple s'était déchiré. Mais que cette ressemblance dura peu !
Qui n'eût cru que la séparation de l'Église et de l'État, ce principe essentiellement moderne, déjà établi dans la démocratie d'Amérique, accepté par la Réaction même, devait au moins s'enraciner chez nous? Mais non. Dans la pente qui entraînait à leur ruine toutes les réformes, celle-
ci fut la première à disparaître. Elle datait pour nous de 1795 ; elle était le mot d'ordre du monde moderne ; le premier consul l'efface d'un trait de plume, le 18 germinal an X ; et après cela, où s'arrêter ? La religion n'est plus qu'une partie de la haute et de la basse police ; la conscience est remise sous la main et le scellé de la politique. Nul ne peut prier son Dieu sans en avoir l'autorisation de l'Etat, et il n'autorise que les anciennes croyances qui ont la sanction du temps ; d'où l'impossibilité de rien innover dans la vie religieuse. C'est la mort que l'on régularise.
Toute croyance qui n'est pas salariée, tout dieu qui n'est pas fonctionnaire est supprimé ; et ce changement s'accomplit dès qu'il est commandé. Pas une âme ne résiste. Les cultes tenus pour officiels se réjouissent que d'autres soient rendus impossibles ; ce qui confond, est que ce régime de spiritualité, sous la surveillance continue de la police, ait pu s'appeler le régime de la liberté des cultes, tant la notion en avait été promptement extirpée.
Le clergé esclave devant le souverain, souverain devant la conscience ; l'Église despotique aux mains d'un despote, voilà le concordat. Quelle massue dans la main d'Hercule ! mais aussi elle peut se retourner contre lui.
Le discours de Porlalis qui sert d'introduction
au concordat de 1802 est l'origine de ce catholicisme de convention, que personne n'a vu, fabuleux, libéral, conciliant, sans ordres religieux, sans couvents, sans ultramontanisme, sans théocratie, presque sans pape, pure imagination d'un homme de loi qui sert les vues d'un grand capitaine. Que parlons-nous encore d'utopies? La première utopie est celle du concordat.
En voici la signification réelle. Dans la politique, la Révolution revenait à César; dans la religion, elle revient au pape. La France n'avait pu, dans le chaos qu'elle venait de traverser, dégager sa personne morale au milieu des traditions antiques dont elle était investie. N'ayant pu trouver en elle-même, dans sa conscience, son centre de gravité morale, elle restait, en partie, le satellite de Rome. C'est là ce qui se lit à chaque ligne de cette convention.
Ainsi se montra une chose dont l'enseignement ne devrait être perdu pour personne, je veux dire un peuple qui, après s'être proposé pour but la philosophie, la raison pure, se trouvant incapable de l'atteindre ou de se maintenir à cette hauteur, retomba, en un moment, au cœur même du moyen âge, sans ferveur et sans foi. D'où vous pouvez, ce semble, conclure ([ue dans l'état actuel de l'espèce humaine, si vous présentez à des masses d'hommes la vérité sous sa forme nue, elles peu-
T. iir. i^
vent bien un moment se passionner pour la suivre. Mais, bientôt, incapables de la saisir et de la posséder sous cette forme abstraite, elles s'en dégoûtent; et si vous ne leur laissez, au moins, le fil de leur tradition, elles restent suspendues dans le vide, et ne tardent pas à être précipitées dans l'ancien ordre de choses.
Soit enthousiasme, soit audace, les Français avaient méprisé tous les degrés intermédiaires du christianisme ; ils avaient prétendu s'élancer du fond même des superstitions romaines jusqu'à la possession de la vérité nue, sans passer par aucune des tentatives de réforme où d'autres nations s'étaient arrêtées. Ils ont voulu franchir d'un seul bond l'enceinte, non-seulement du catholicisme, mais du christianisme. Dans ce gigantesque effort, l'intervalle s'étant trouvé trop grand, ils ont manqué la route. Des hauteurs les plus hardies de la philosophie moderne, ils sont retombés en un clin d'œil dans la dévotion byzantine, de Voltaire à Pie VII, de l'Encyclopédie au concordat. Encore une fois Phaélon a été précipité, en un moment, de l'Empyrée dans l'Erèbe.
Même chose arrivera, je le crains, toutes les fois qu'à des peuples possédés par une ancienne religion vous présenterez, pour la remplacer, la raison dépouillée de tout mystère. Les peuples se tigureront, pendant un peu de temps, qu'ils mar-
chent sur vos traces ; bientôt cet effort les lassera. Au moment où vous croirez les avoir gagnes à ce que vous appelez la vie nouvelle, tournez la tête en arrière ; vous les verrez ensevelis clans leurs anciens tombeaux.
Déjà le clergé constitutionnel a disparu ; le clergé de l'ancien régime se relève seul. Le Vicaire savoyard de la constitution civile serepentet abjure sa philosophie. Du travail d'idées qui devait enfanter un nouveau monde moral, que reste-t-il? Quelques délimitations géographiques dans la démarcation des diocèses ; voilà ce que nous sommes réduits à appeler l'Église nouvelle et la conquête de la Révolution dans l'ordre religieux.
Quant aux cultes dissidents, lorsque après des siècles ils reparurent librement en France, cette liberté n'eut presque aucun effet de rénovation . sociale pour nous. Le protestantisme reparaissait, en effet, avec la fiction de l'égalité des cultes; mais, en dépit de cette fiction, combien finfériorité était immense pour lui ! Défense lui était faite de se répandre par le prosélytisme. Qu'est-ce donc que la liberté d'une croyance à qui il est interdit de se communiquer? Où étaient les synodes, les assemblées qui s'étaient maintenus dans leur indépendance jusqu'au fond des grottes des Gévennes? Dans le vrai, les réformés sortaient de terre, brisés, mutilés par deux siècles d'oppression. Que
3lG LA RÉVOLUTION
reste-t-il de ces indomptables huguenots qui avaient juré d'arracher la France à l'idolâtrie romaine, à la « captivité de Babylone » ? Désormais, ils sont trop heureux d'être tolérés, sans bruit, sans éclat, sans aucune des espérances passées.
Et, en effet, depuis ce temps-là, qui a entendu parler du protestantisme ? Combien son tempérament s'est trouvé changé ! Satisfait d'être surveillé, qu'il est loin de vouloir régner ! Je dirai même que l'épreuve l'a trop adouci, trop annulé; à peine s'il se plaint des coups qu'il reçoit. L'ilotisme où il a été réduit pendant deux siècles lui a trop bien appris à se contenter de vivre, sans ambitionner de reconquérir ce qu'il a perdu.
Que le retour du catholicisme, en 1802, est différent ! Il revient, dès le premier jour, la tête haute, se faisant gloire de ses persécutions ; car les années de terreur où il a été relégué remplissaient alors toutes les oreilles de la renommée de ses martyrs. Au contraire, les deux siècles et demi d'oppression, d'avanies, d'exil, de tortures, d'extermination des réformés, n'occupèrent pas une pensée.
Ainsi 1-e catholicisme, avec le concordat, rentre, non en suppliant, mais en maître. Il va bientôt le faire voir à son restaurateur lui-même.