SI UNE REFORME CIVILE PEUT TENIR LIEU D UNE RÉFORME RELIGIEUSE
Les peuples latins, qui ont perdu l'occasion de remettre dans le creuset leurs idées religieuses, ont cru arriver au même but par une voie détournée : sans rien changer à leurs dogmes , ils* ont changé leurs lois civiles. Mais l'expérience commence à montrer ce qu'il y a de superficiel et d'imparfait dans cette solution, qui ne résout rien, puisqu'elle laisse subsister intact l'ancien moule où l'avenir refait éternellement le passé.
On se figura, en 1792, que l'on dépossédait le clergé de son influence sociale en lui ôtant les registres de l'état civil. Rien de plus illusoire. On lui ôtait d'une main ce qu'on lui restituait de l'autre. Le prêtre, qui consacre la naissance, le mariage, la mort, sera toujours le maître de la vie humaine, qu'il tient par les deux bouts.
Ce n'est point par un artifice de légiste qu'une nation échappe aux conditions qu'entraînent en réalité ses croyances. Tant que celles-ci ne sont pas renouvelées, elles se jouent des moyens évasifs ;
elles continuent à être le foyer, le centre de gravité d'un peuple. Tout ce qu'il fait pour s'y soustraire, sans oser les changer, ne sert bien souvent qu'à le mieux garrotter. Le laïque a beau tenir le grand registre ouvert de l'état civil; le prêtre tient les âmes, il y grave l'avenir.
L'homme serait trop heureux si , sans faire aucun effort moral, il pouvait se soustraire au joug des vieilles idées qu'il n'ose rejeter. Tant qu'elles existent , même nominalement , elles pèsent sur lui, elles l'entraînent ; elles se substituent à sa conscience, elles vivent à sa place. Je vois des peuples qui veulent à la fois rester catholiques romains et avoir tous les bénéfices de la réformation. C'est trop d'ambition à la fois. Il faut au moins un moment de courage d'esprit en face de l'éternité ; sinon, obéissez.
Voulez-vous voir, par une démonstration éclatante, comment, malgré les formules générales du droit civil, une ancienne religion dominante reste souveraine, et dompte les esprits, les lois, les codes, sans avoir besoin de paraître? Considérez le mariage en F'rance.
Ne dites plus que l'on ne peut faire reculer l'esprit d'un peuple. La réaction de 1815 a fait reculer sur certains points la nation française, si bien qu'il a été impossible de l'y replacer au niveau de la société moderne. Depuis la législa-
tion du 17 novembre 1791, le divorce était admis en France ; les réactions de 1815 et do 1816 l'abolissent. Les libéraux protestent : ils le réclament sous la Restauration. Ils le réclament sous le gouvernement de Louis-Philippe , d'abord avec unanimité, plus tard avec quelques dissidences, jusqu'au temps de la grande conversion d'une partie du libéralisme français au catholicisme ultramontain. Alors les libéraux adoptent les conclusions des chambres introuvables qu'ils avaient combattues avec acharnement pendant trente années. Aujourd'hui, cette question élémentaire semble perdue. Les esprits même les plus audacieux se trouvent, à cet égard, ramenés et convertis à la réaction ultramontaine de 1815, qu'ils subissent 'sans même s'en apercevoir. En dépit de tous nos artifices de juristes et de nos lois sur les registres de l'état civil , c'est le prêtre catholique qui impose , dans le mariage et la famille, sa loi et l'esprit de son culte à tous les Français , quels que soient leur culte et leur croyance. Dans l'acte principal de la vie , l'ancien droit canon du moyen âge s'est substitué , chez nous, au droit civiP.
* Autre exemple. L'étal civil dépend du pouvoir laïque , les vœux perpétuels sont abolis, voilà le principe. Mais dans l'applicalion, le prêtre qui a prononcé des vœux a beau les rompre, il ne peut rentrer dans la famille civile; c'est-à-dire, encore une fois, que Tapplicalion abolit le principe, etc., etc.
Quand une nation voit ses lois en contradiction absolue avec sa religion, et qu'elle n'a plus l'énergie morale ou la jeunesse d'àme nécessaires pour une réforme, il lui reste à capituler par le sophisme, qui offre une' infinité de solutions toutes fictives, mais dont on se contente plutôt que de s'arrêter à la véritable.
A l'extrémité de l'Orient , je vois le rationalisme et une vieille religion immuable, le Bouddhisme , vivre à côté l'un de l'autre sans pouvoir se détruire ; ils se stérilisent mutuellement , et avec eux la société orientale. La philosophie et la théocratie romaine sont-elles destinées à répéter parmi nous cette vieille histoire de l'impuissance ^ ? C'est à la postérité de le dire.
Une seule chose est certaine. Si l'esprit français doit se stériliser, ce sera dans cette dispute désormais vide et close, où tout a été dit, où la pensée n'afilue que d'un côté, où, de l'autre, les mômes mots sont perpétuellement répétés sans former une réponse. L'éternel nasillement des Byzantins ou des Bouddhistes est, en comparaison , la vie et l'inspiration même.
* Je suis bien obligé de reconnaître que, depuis que je pense, toutes mes idées convergent l'une vers l'autre, s'appuient l'une sur l'autre; et cette unité, que j'ai tant d'occasions de voir se confirmer dans cet ouvrage, est mon meilleur refuge. Voir le Génie des /?e/tg »on«, page 224; Fondation de la Hépublique des Provinces- Unies, p. 68.
La science a découvert que trois ou quatre gaz impalpables donnent naissance à tous les corps organiques dont se composerunivers.il y a de même trois ou quatre idées religieuses répandues sur la terre et qui donnent naissance à tout le monde civil. Vapeurs, dites-vous, illusions, vaines fumées, qui nous échappent ! Je le veux bien, mais vapeurs qui se condensent et se déposent dans des lois, des codes , des institutions , des mœurs dont se forment partout les bases vivantes des sociétés humaines.
Les savants ont aussi leur chimère ; ils se figurent que la science remplacera prochainement la religion. C'est mal connaître l'homme. La religion et la science se rapprocheront indéfiniment ; elles ne se confondront jamais : elles sont les asymptotes de la grande courbe humaine. Ballotté de la naissance à la mort dans ce berceau qu'on appelle la vie, l'homme puisera, dans cet inconnu, des merveilles qui ne tariront pas ; il y aura toujours des questions auxquelles la science ne pourra répondre. Ce mystère formera le fond inépuisable des religions futures.