DES REFORMES CIVILES SANS LIBERTE
Les révolutions qui ne se proposent que le bienêtre matériel ne l'atteignent pas ; elles sont éternellement dupes.
S'il se trouvait par hasard dans le monde une classe d'hommes qui ne se souciât que du manger, du boire, du vêtir, du dormir, et qui renonçât à tout autre problème, elle deviendrait nécessairement la dernière de toutes ; elle resterait une caste intime et ne s'en douterait môme pas. Elle serait à' jamais « le peuple maigre » de Florence.
Si le prétexte de la liberté civile est excellent pour détruire la vie politique, reste à voir ce que devient la première quand la seconde a cessé d'exister. Rien n'est plus important que de montrer combien le droit privé est chose fragile quand la garantie politique a disparu. Je n'en citerai qu'un exemple.
Tout avait été sacrifié à l'égalité , divinité qui dévore toutes les autres; elle était inscrite en tête des lois. D'autre part, celte égalité est elle-même
détruite par la création d'une noblesse nouvelle, et les majorats ramènent les anciens privilèges. La noblesse de la vieille France ressuscite, reprend son prestige , à mesure que l'on voit les démocrates , impuissants à entrer dans ses rangs , se fabriquer des titres. D'abord les mœurs plébéiennes résistèrent à cette imitation gothique, que le sang des batailles parvenait à peine à empourprer et à faire pardonner ; mais bientôt on osa davantage. La contrefaçon du passé , minutieuse , féodale , apprit aux possesseurs des anciens titres quelle valeur y attachaient les hommes nouveaux. En donnant une telle pâture à la vanité des révolutionnaires, Napoléon efface autant qu'il le peut la rouille de la noblesse royaliste. Par la hâte que les Girondins et les Jacobins anoblis ont de changer de noms, ce n'est pas seulement une noblesse nouvelle qui se fonde, c'est l'ancienne qui reprend son lustre. L'égalité périt ainsi deux fois par le reniement des hommes nouveaux et par la restauration^ des noms anciens.
Quant on voit lant de révolutionnaires de 1792, au bout de leur carrière, se couvrir, en 1810, des blasons de la cour de Louis XIV, l'impression est étrange. Que diricz-vous si vous voyiez Luther, Calvin, Zwingle, à la lin de leurs guerres tliéolo-
1 Napoléon le déclare lui-même. « Son projet, dil-il, était de reconstituer l'ancienne noblesse de France. »
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giqiies, demander, comme prix de leurs travaux, à faire partie des caudataires de là cour papale ? L'effet serait le même.
Cela suffit i)Our montrer commeni, où le droit politique n'est qu'une apparence, le développement du droit civil lui-même ne présente que hasards ou contradictions. Et ce pressentiment que la Révolution française et trompé les espérances dans l'ordre civil et matériel, aussi bien que dans l'ordre politique et moral, cet instinct sourd, profond d'une déviation a enfanté d'a])ord les ulopies socialistes. Car , quelque idée qu'on attache à ce mot, il faut bien en revenir à ceci : que la Révolution française, dans la marche suivie jusque aujourd'hui, n'a point conduit les hommes où ils avaient hâte d'arriver ; (ju'elle n'a point satisfait aux désirs, aux besoins, aux volontés qui l'ont fait naitre ; d'où la pensée que, pour atteindre le but, il faut recourir à des voies extraordinaires, non encore explorées. Et ce mal, car c'en est un sérieux, ne vient pas d'autre eliose , sinon de ce que les hommes se sont laissé persuader qu'ils peuvent renoncer à la vie publique , et ({ue leur progrès n'en sera que plus sûr dans l'ordre civil.
Par cette contradiction, ils ont été entraînés à
une impuissance dont ils se désespèrent dés ([u'elle
leur est démontrée ; ils s'aperçoivent qu'ils sont
entrés dans un chemin ([ui ne peut aboutir. Après
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avoir renoncé à la vie publique , ils sentent bien souvent que la vie matérielle et privée est près de leur échapper. Alors, comme la réalité manque de toutes parts, il faut se jeter dans les utopies, rêves de la raison pratique captive. Les meilleures, à leur gré, sont celles qui peuvent faire cesser en un moment un régime établi depuis longtemps ; c'est-à-dire, ce sont les plus impraticables. Dans cette alternative de désespoir et d'exaltation subite, comment s'étonner que les plus violents ou les plus forts méditent d'ébranler les colonnes du temple sitôt que le frein de la peur est supprimé ?
Les peuples troquent avec leur gouvernement le droit politique contre le droit civil, et le pouvoir contre le bien-être ; ils restent convaincus que dans le marché ils ont là part du lion. Car les droits civils, ce sont la propriété, l'héritage, la distribution des richesses ; et la plupart des hommes , tenant infmiment plus au corps qu'à l'esprit, si vous leur promettez que le premier sera satisfait, à condition que vous leur livriez le second, croient volontiers qu'ils vous ont fait leur dupe en- acceptant le contrat. Toutefois le moment vient où le donnnage se découvre ; on s'aperçoit qu'on est lésé ; vous entendez alors dans le gouffre les gémissements d'Encelade»
Pour sortir de la misère, il faudrait que les
misérables pussent s'associer. Mais cela est interdit par la loi politique. Que reste-t-il donc à faire ? A rêver, à se retrancher dans les visions ; en sorte que, d'autres peuples ayant la réalité, bien souvent nous n'en avons eu que l'ombre ou la chimère dans nos systèmes. C'est dans la captivité que s'enfantent les utopies qui font oublier à quelquesuns la misère présente, mais qui, pour d'autres, sont la cause d'une misère plus grande encore, parce qu'effrénées comme l'imagination prisonnière, elles servent d'épouvantail , et font rentrer loale une nation sous la terre.