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LES UTOPIES

Ce n'est pas toujours une marque d'esprit de mettre la plus haute i)liilosopliie là où elle n'a que faire. Il y a des objets qu'il faut voir simplement à l'œil nu ; si à ceux-là vous appliquez le télescope, vous en faites un brouillard qui n'a pas même le mérite d'exister.

Le malheur est que nos utopies sont presque toutes nées dans la servitude ; elles en ont conservé l'esprit. De là vient qu'elles sont disposées à voir un alhé dans tout despotisme naissant. Nos créateurs de systèmes dédient leurs rêves au pouvoir absolu. Comme leurs idées contredisent souvent la nature humaine, ils se confient volontiers au despotisme du soin de les établir. Le cours des choses ne va pas à eux, il faut donc le contraindre par l'autorité arbitraire. D'où ce goût décidé pour le plus fort ; il ne l'est jamais assez à leur gré.

Hostiles au développement de l'individu, c'està-dire à la vie de l'homme moderne, ils vont se

briser contre le mouvement des nationalités élrangères qui se relèvent et se constituent sans prendre souci de ces fantômes. Nouvelle cause qui diminue l'expansion de nos systèmes hors de France. Ils ne franchissent guère nos frontières; Là ils semblent le produit avorté d'une Révolution qui a perdu sa voie.

On sent trop que nos théories sont nées exclusivement des sciences physiques, et mathématiques; d'où une ignorance presque absolue de l'homme moral qui n'existe pas pour elles. Ouand on traite les hommes comme une équation, il est aisé, sans doute, de résoudre le problème ; mais on peut arriver aux plus grands égarements , sans être averti jamais par un cri de nature.

L'un veut faire gouverner les peuples par des académies de géomètres, sans se douter que les plus grands géomètres ignorent par-dessus tout la nature humaine , parce qu'ils n'y pensent jamais.

L'autre veut que toutes les passions humaines se déchaînent à la fois ; et il promet que la Vénus- Uranie naîtra de l'universelle discorde. Frappez du même coup toutes les touches d'un clavier, vous verrez (piel céleste concert sortira du chaos.

Saint-Simon, Fourier et nos autres utopistes se sont formés dans l'isolement intellectuel de l'Empire. Ils croient découvrir tout ce qu'ils roncon-

trent, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne font souvent que répéter l'Europe. Le blocus continental intellectuel les a tous marqués d'un même sceau. Leur raison n'a pu résister à un si grand confinement de l'esprit.

Par quelques points ils touchent à la démence. Mais cette vaste déraison a donné l'attrait de l'inconnu à des idées qui n'étaient pas toujours nouvelles. Sans ce grain de folie, peut-être eussentelles passé inaperçues; la folie s'y joignant, elles devinrent pour beaucoup une merveille et bientôt une religion.

Je tiens pourtant que c'est se manquer à soimême que de jouer plus longtemps sa raison à croix ou pile dans de pareilles aventures. Elle y diminue infailliblement, ou bien elle y périt. Combien j'en ai vu y laisser la meilleure part d'euxmêmes ! ils consumaient le reste de leurs jours à chercher cet équilibre qu'ils avaient irréparablement perdu. D'autres, pour se racheter, passaient à l'autre extrémité de la timidité et de la tradition aveugle. Mais il faut traiter de pareilles maladies avec ménagement. Pour en parler à cœur ouvert, elles sont encore trop récentes.

Deux traits communs à tous : un dictateur et un pape, le plus souvent confondus l'un dans l'autre.

Ils n'ont pu s'émanciper du moyen-Age ; ils y rentrent par le pays des chimères.

Tous reviennent après quelques détours à une papauté, à un saint-siége où ils commencent par s'introniser eux-mêmes. Ils s'enchaînent à ce trône nouveau pour y enchaîner les autres. Saint-Simon, Auguste Comte ne font que rétablir la tyrannie spirituelle sous un autre nom.

Quand ils ont fabriqué une religion, ils exigent que l'esprit s'incline, et ils lui contestent l'examen. Vous les croiriez en plein avenir. Les voilà qui retombent au cœur du moyen-âge. Ils n'ont pu s'émanciper même par les rêves. Cerfs- volants qui percent les nues, une ficelle invisible les retient ; du haut des airs ils sont rejetés, en un clin d'œil, dans l'ancien gouffre; ils y restent empêtrés, ils y rampent ; n'allez pas les en arracher.

Que dirait-on d'un homme qui voudrait refaire pièce à pièce la vieille machine de Marly ? Il remplacerait chaque partie par une autre : poulies, moufles , tuyaux de fer ou d'argile , aqueducs , roues, ressorts. Après quoi, il s'imaginerait avoir fait quelque chose de très-neuf. Ce ne serait que la copie d'un système suranné. De pareils inventeurs ne s'apercevraient pas que le monde a découvert des instruments plus puissants et plus simples. Pendant qu'ils se perdraient dans l'admiration de leurs engins impuissants, la machine à vapeur passerait sous leurs yeux ; elle réduirait à néant et sifflerait le vieil et ridicule échafaudage.

i04 LA RÉVOLUTION

Voilà riiisloire de tant d'utopies qui aboutissent à recomposer l'ancien despotisme. Quittez, quittez ces chimères aux trois gueules ; elles empêchent le passage vers la lumière libre.

Eh bien ! me disent-ils, adorez donc l'Humanité. 0 le curieux fétiche î Je l'ai vu de trop près. M 'agenouiller devant celui qui est à deux genoux devant toute force triomphante ! Ramper devant cette béte rampante aux milliards de pieds ! Ce n'est pas là ma foi. Que ferais-je de ce dieu-là? Ramenez-moi aux ibis et aux serpents à colliers du Nil.

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