FETE DE L ETRE-SUPREME
Deux jours après la mort de Danton, Gouthon annonce un projet de fête à F Éternel. Déjà, après le supplice de Ghaumette, tout se tourne officiellement chez les Jacobins vers les questions religieuses ; le mot d'ordre est donné par Robespierre. Gouthon, qui servait à libeller les volontés du maître, se jeta le premier dans cette carrière par une suite d'invectives contre les monstres qui ont prêché l'athéisme \ Il prend à partie les philosophes déjà dénoncés par Rousseau. « Où sont-ils, ces prétendus philosophes ?... mais non, ils ne paraîtront pas ! » Saint-Just et même Rillaud- Varennes (le patriote rectiligne), dans son langage géométrique et barbare, continuent de faire le procès aux incrédules.
Rien de plus étrange que de trouver dans la bouche de ces hommes l'ancien interdit prononcé par les anciens clergés contre le^ penseurs de tous
< Ce nom d'athée a été prodigué plus lard aux idéologues, à M. de Tracy, etc., etc.
les siècles. Il s'agissait ici, après avoir écrasé les partis les plus audacieux, d'anéantir leur mémoire ; le procédé le plus simple parut encore celui des pouvoirs de l'ancien régime. Les noms « d'apôtres fougueux du néant, de missionnaires fanatiques de l'athéisme, » tant de fois employés et usés par l'Église, reparurent, rajeunis, dans la bouche des Jacobins.
Tous ceux qu'ils avaient condamnés, les Girondins, les Danton, les Ghaumette, que le peuple pouvait regretter, se trouvèrent ainsi maudits au nom du passé et du présent. Après les avoir tués, il sembla utile de les mettre au ban de l'espèce humaine.
Gependant le culte de la Raison, noyé sitôt dans le sang de ses auteurs, avait appris quelque chose à Robespierre ; en le proscrivant, il se promit de le remplacer. Rousseau lui fournit le fond de l'idée ; avec son illusion sur le catholicisme, il eût pu emprunter à Bossuet le sermon sur le culte dû à V Être- Suprême,
Il est vrai que Robespierre, dans son système qui porte tous les caractères de la secte et de l'imitation, se contredit à chaque mot. « Toutes les sectes, dit-il à la Gonvention, doivent se confondre dans la religion universelle de la nature... Le véritable prêtre del'Être-Suprême, c'estla nature. . » Ge mot de nature revient incessamment. Qu'est-ce
que cela, si ce n'est le naturalisme qu'il va maudire dans les lignes suivantes ?
Le système de Robespierre retombe dans celui de Ghaumette. Le prescripteur rentre dans la religion du proscrit ; il n'y a entre eux de vraie barrière que l'échafaud dressé par l'un contre l'autre. Le déisme jacobin, commenté par la prêtresse nature, a beau conserver l'intolérance de la vieille Église où il a pris naissance : il est de la même famille que ce qu'il tue. C'est à ces systèmes qu'il faut appliquer le mot de Danton : « Ce sont tous des frères Gain ! »
Si on les presse, ils vont de l'un à l'autre ; la différence n'est que de surface. Jamais les stoïciens adorateurs de Dieu n'ont entrepris de tuer les adorateurs du grand Tout ; ils savaient qu'ils étaient de la même Église. Gette vue claire a manqué aux hommes de la Révolution. Personne n'a mieux servi à les aveugler sur ces prétendues incompatibilités que Robespierre. Ou plutôt les haines, les ressentiments, les soupçons, les projets implacables se sont dissimulés à leurs yeux sous de profonds semblants de différences religieuses et métaphysiques, qui se sont évanouies pour la postérité.
La dévotion de Gouthon, de Billaud, de Saint- Just, le lendemain de l'auto-da-fé de Ghaumette et de Gobel, n'a jamais pu convaincre personne. C'est là, trop évidemment, une homélie officielle,
une profession de foi gouvernementale, faite, comme le dit Gouthon, pour être affichée sur les guérites.
Robespierre avoue clairement qu'il poussa au supplice de ceux qu'il appelle les athées, dans le désir de satisfaire à l'opinion des princes coalisés. Si ce fut un calcul, jamais il n'y en eut de plus faux sur la terre. Les révolutionnaires, pour plaire au monde, eurent beau verser le sang des révotionnaires ; le monde les laissa faire ; il les encouragea même dans cette œuvre. Quand elle fut achevée, il ne mit guère que l'épaisseur d'un cheveu entre les tueurs et les tués, entre Robespierre et Ghaumette, Gouthon et Gobel, Saint- Just et Anarcharsis Glootz. Quel est aujourd'hui l'homme du monde qui en fait la différence ? Où est le croyant orthodoxe qui préfère de beaucoup le culte de l'Être- Suprême au culte de la Raison?
Le peintre David fut chargé par Robespierre de composer le plan de la fête du 20 prairial. Il ne put échapper à une mythologie qui touchait de trop près à celle qui venait d'être punie par le sang des Hébertistes. Ges monstres figurés dans le jardin des Tuileries, l'Athéisme, l'Épicurisme, la Fausse Simplicité, que Robespierre, armé du flambeau de la vérité, va réduire au néant, n'étaitce pas la même décoration, le même esprit théâtral, avec la naïveté de moins ?
Les Conventionnels, amis de ceux qui avaient péri, se demandaient s'il avait fallu verser ce sang pour refaire sitôt les mêmes imitations de TOpéra. En quoi ces personnifications grossières valaientelles mieux que celles qui avaient été proscrites avec tant de cruauté ? Idole pour idole, en quoi la Sagesse au front calme et serein était-elle si différente de la Raison inaugurée par Ghaumette ? Dans la procession de la fête de l' Être-Suprême, l'obéissance mit d'abord un certain intervalle entre Robespierre et le reste de la Convention. A mesure que l'on marchait, la répulsion, la haine augmentèrent cette distance. Il s'avançait seul pendant que, derrière lui, on profitait de son éloignement pour passer de la critique à l'imprécation.
Le peuple partagé en masses profondes, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, voilà le spectacle que Ton n'avait pu gâter. Mais pourquoi le tribunal révolutionnaire se montrait-il rassemblé aux fenêtres de Villatte ? Était-ce pour signaler de nouvelles victimes, jusqu'au milieu de la joie publique ? Pourquoi chaque sentiment, chaque geste, chaque impression étaient-ils marqués et imposés d'avance dans le programme de David? On y reconnaissait à chaque mot l'empreinte du maître. Ne pouvait-on donc jouir du soleil que suivant ses ordres, et autant qu'il y consentait ? Pourquoi ce luxe de contrainte au milieu d'une
fête ? Pourquoi marquer le moment où les mères doivent sourire à leurs enfants, les vieillards aux adolescents et à leurs petits-fils? Avait-on donc oublié la liberté à ce point que l'allégresse et les larmes de joie et les caresses et les sourires même dussent être commandés et décrétés par avance ? On voyait bien que tout avait été concerté par le séide de Robespierre pour lui faire un triomphe d'orgueil ! C'est à lui que tout se rapportait ; et ce n'est pas sans intention qu'il précédait de si loin la Convention, tandis qu'elle marchait confusément en troupeau derrière lui. Comme il s'avançait en maître ! Entendait-on les cris du peuple ? Ils s'adressaient tous à Robespierre, et pas un seul à l'Assemblée. Ainsi c'était un maître que l'on s'était donné.
Comprenait-on maintenant la secrète intention de ce culte nouveau si péniblement inventé ? A quoi bon ces nouveaux autels, quand les anciens menaçaient encore ? Voilà donc le secret de tant de ménagements, de tant de caresses pour les superstitions passées ! On brûlait de les faire renaître. Déjà on les imitait pour s'en faire un nouveau droit divin.
Telles étaient les paroles que les Conventionnels échangeaient entre eux pendant cette longue marche qui leur parut un affront, des Tuileries au Champ de Mars, et du Champ de Mars aux Tuile-
ries. La liberté de la place publique, le bruit des hymnes, des symphonies, des chants du peuple qui couvraient leurs murmures et les assuraient contre la délation, le grand air, le mouvement, tout les encourageait à se montrer ce qu'ils étaient après un si long déguisement. Les plus téméraires parlaient ; les autres ne craignaient pas d'écouter. Emportés par ces conversations, ces confidences, Thirion, Ruamps, Montant, Duhem, ne gardèrent plus aucune mesure. En pleine révolte, ils élevèrent la voix de manière à être entendus de Robespierre. Ils commencèrent par le railler et finirent par l'insulter. Lecointre, de Versailles, l'appela plus de vingt fois dictateur, tyran, déjà il menaçait de le tuer.
Poursuivi par ces huées, au milieu de son triomphe, en vain Robespierre pressait le pas. Les malédictions le suivaient. Arrivé sur la place où la guillotine avait été voilée pour un jour, il comprit qu'elle était son seul refuge. Il se promit de la relever le lendemain plus terrible que jamais à la Convention ^ .
* « Robespierre était à la tête de cette procession, en qualité de président de la Convention nationale. Il était vêtu d'un habit couleur bleu céleste, suivant son usage, et tenait à la main un bouquet de fleurs. On remarqua qu'il y avait un intervalle considérable entre ses collègues et lui. Le fait de l'intervalle est vrai. Les uns ont attribué cet intervalle à une simple déférence, les autres ont pensé que Robespierre avait essayé par là une épreuve de souveraineté. Pour moi, je suis porté à croire que
Ainsi cette fête ne produisit que de nouvelles fureurs. De ces hymnes, de ces chants d'allégresse sortit la loi de prairial, faite pour terrifier les Terroristes.
c'est la haine que l'on portait à Robespierre qui détermina cette séparation. En effet, les anciens partisans de la Gironde ne pouvaient lui servir d'acolytes ; les indifférents ne voulaient point approcher le monstre de trop près; les Montagnards avaient en horreur la cérémonie et le pontife. Il ne faut pas croire qu'il y eût beaucoup d'encens pour le dieu du jour. J'entendis beaucoup d'imprécations proférées assez haut pour parvenir jusqu'aux oreilles du sacrificateur. On a dit qu'il aurait pu profiter de ce jour-là pour déclarer sa souveraineté. Il n'en faut rien croire : le mécontentement était partout, la satisfaction et la joie nulle part. Il est bien plus vrai de dire que sa perte fut jurée dans cette procession triomphale. Plusieurs ne s'en cachèrent point, et si l'intervalle n'en fut pas la principale cause, au moins les conjurés en profitèreht pour augmenter leur nombre et faire croire à la dictature. Du reste, la cérémonie fut terminée par un discours amphibologique, sans force, sans vigueur, et Robespierre ne retira de son prétendu triomphe que la haine des uns et le mépris des autres, n'ayant su donner ni caractère ni dignité à une si haute déclaration.
« 11 n'y avait pas entre Robespierre et moi plus de huit personnes de file ; j'ai entendu toutes les imprécations. Elles partaient de Thirion, de Montaut, de Ruamps, et surtout de Lecointre de Versailles, qui appela plus de vingt fois Robespierre dictateur, tyran, et menaça de le tuer. Robespierre s'en plaint dans ses discours. 11 faut remarquer que ces injures étaient adressées au dictateur, et point du tout à l'Êlre-Suprcme. Lccointre et les autres croyaient que Robespierre avait proposé celle idée, pour établir sur le droit divin le pouvoir qu'il voulait usurper. » — Mémoires inédits de Baudot.