UNE APOCALYPSE INDUSTRIELLE
Dans la conspiration de Babeuf, vous avez reconnu le spectre qui, sous le nom de communisme, a effrayé l'Europe soixante ans plus tard ; approchons de ce spectre et osons le toucher. Le point commun à tous est la négation presque complète de l'individu, qui n'est plus qu'un rouage de la grande machine sociale. Soit que l'on considère ces idées comme le résultat delà Révolution, ou comme une déviation maladive et le fruit du désespoir, il semble indubitable qu'elles ont pour cause première un reste d'habitudes prises dans l'éducation religieuse du moyen-âge.
Dans les pays où la conscience individuelle n'a pas été fortement réveillée par la réforme religieuse, les théoriciens s'accoutument à regarder comme nulles les forces individuelles. Ils suppriment le moi humain ; dès lors, ils ne trouvent plus aucune barrière dans le champ du possible. Le monastère transformé est un idéal qui se dresse perpétuellement devant eux comme Timage de la cité future.
Ce qu'il y a d'embarrassant dans tous les systèmes, ce sont les personnes. Mais si vous trouvez moyen d'éconduire la personnalité morale, le fruit même des siècles, vous restez en présence d'une matière patiente qu'il est toujours possible d'organiser à votre fantaisie, sans qu'aucune force vive proteste au fond des âmes. Méconnaissez, abolissez le résultat de toute l'histoire , l'afiranchissement de l'individu ; vous vpus trouvez aussitôt comtemporain, en esprit, des sociétés les plus antiques. Là, il n'y a plus qu'à choisir, entre les temps, ceux qui vous plaisent le mieux. Vous pouvez, sans sortir de chez vous, rentrer dans Ip passé le plus reculé, par la porte de Sparte, ou de Thèbes ou de Persépolis. Buonarotti, en 179G, ne doutait pas, qu'il ne fût possible de ramener Tordpp social de Lacédémone « avant six mois, j»
ûtex-moi le sentiment vjf de ma conscience propre, de mon originalité native, de ce qui est le fond de mon être et je ne fais aucune difflpulté de vous suivre, en reculant à travers \^ durée, jusqu'à redevenir avec vpus un sujpt de J^ycurgue ou un client des Grapques, qu un habitant rt^ Salente. Si je suis quelque chqse au monde, je suis un esprit c}e liberté. C'est là ce qui fait tou|, men mal et me rQU<i Ift vie imppssible en tant de lipux. C'est à Pftuse d^ pela qup jp déplais à \mt d^
gens dans le monde. Étoutfez en moi p^t esprit
par lequel je vis, et je souffre. Etouffez-le, je le veux bien.
Que ce don heureux ou fatal que m'ont fait les siècles, le sentiment énergique d'être une personne distincte, me soit enlevé, je serai alors chose légère. Je ne porterai plus l'empreinte d'aucun temps; j'aurai perdu le sérieux en même temps que le poids de l'existence. Je me promènerai à la surface des choses humaines, vide de substance, d'espoir et de douleur.
Vous pourrez désormais vous servir de moi à votre gré, comme de l'un des fantômes de vos visions. Vous pourrez me transporter, en un moment, à l'extrémité des temps anciens, dans telle cité qu'il vous plaira d'élever en songe ; et, comme vos fantaisies ne sont guère que le reflet d'une société passée, ou l'écho d'une utopie déjà croulée, vous me ferez rentrer à votre gré dans ces ruines de ruines. Je serai un sujet fidèle de toutes les sociétés évanouies et de tous les royaumes de néant qu'il vous plaira de m'imposer. Gomment l'idée me viendrait-elle jamais de me révolter contre la souveraineté de vos visions , puisque je ne serais plus véritablement qu'un serf de vos rêves ?
Si des illusions aussi manifestes ont été si fréquentes, je crois pouvoir en conclure qu'elles attestent un désordre dans l'éducation des peuples
qui les subissent. Supposez, par exemple, que des . pauples qui ont pris l'initiative de tous les progrès, de toutes les innovations, aient conservé, néanmoins, dans leur religion, le fond et la substance des sociétés les plus surannées. Il s'ensuivrait que bien souvent, lorsque dans leurs visions ils croiraient tracer la loi de l'avenir, ils ne feraient que reproduire le reflet d'un ordre antique. En vain ils s'élanceraient pour concevoir les formes de la société future. Là où elle est déjà en germe, ils la méconnaîtraient longtemps ; et la contradiction qui fait le fond de leur vie apparaîtrait jusque dans leurs rêves. Leurs plus hardis utopistes, Babeuf, Buonarotti, Saint-Simon, F'ourier, auraient peine à sortir des cloîtres de Gampanella. Ils traceraient l'apocalypse de l'avenir industriel ; cette apocalypse serait pleine des monstres du passé.
tmtCiCi
la démocratie française et la democratie d'amérique
Pour celui qui veut user de l'expérience , le monde offre, depuis soixante ans, une belle occasion de comparer la théorie à la nature ; si cette observation n'a pas encore été faite, elle prouve combien les hommes ont de répugnance à s'instruire par la pratique des choses. En toute matière, c'est par là qu'ils finissent.
Depuis le jour où le système de Babeuf est né de l'épuisement des flancs de la Révolution française, d'autres systèmes n'ont cessé d'éclater, qui tous reposent, plus ou moins, sur le même fond d'idées : négation de la propriété individuelle, négation des droits de la personne. En même temps , comme pour fournir un champ immense à l'expérience, des multitudes, ou plutôt des peuples entiers émigrent chaque année d'Europe dans l'Amérique du Nord. Ces immigrations ont été souvent de trois cent mille hommes par an ; quelquefois elles se sont élevées à six cent mille. Les invasions des barbares par lesquelles l'ancien
monde a fini et. le nouveau a commencé, n'étaient pas sur une si grande échelle.
Voici donc quel enseignement est offert à ceux qui, sans parti pris, cherchent la vérité. En Europe, les théoriciens, depuis un demi-siècle, tracent chez nous, en toute liberté, les lois, les formes de la société nouvelle. Rien ne les gène dans leurs conceptions, pour marquer à l'humanité qui va naître ses conditions de prospérité et d'avenir. Assis de ce côté de l'Océan, ils élèvent, ils bâtissent un vaste idéal auquel la postérité du lendemain va se soumettre. Ce qu'ils ont fait, ils le perfectionnent. Ils voient grandir sous leurs yeux leur édifice imaginaire; que dis-je? l'édifice est complet ; le voilà achevé dans ses moir^dres détails. L'occasion seule a manqué aujourd'hui pour que ce beau songe se trouvât une réalité à notr^ réveil.
D'autre part, voici cp qui se passe de l'autre côté de l'eau. Pendant que nos théoriciens règlent ici, en idée, la société futura, des multitudes d'hommes se répandent dans les États-Unis d'Amérique ; des empires nouveaux y naissent à vue d'oeil. On dirait d'un mouvement cosmogonique de la race humaine qui s'accomplit avec la force irrésistible de la nature première. Aucun obstacle physique, aucune tradition n'empêchent ces hommes de régler leurs rapports comme ils l'entendent. Ils viennent différents de race, d'origine, partis de tous les
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bouts de l'horizon, sans engagement antérieur, Sc^ns liens, ne laissant voir que rinsUnct de la nature humaine au xix' siècle. De la même manière que nos théoriciens ont pleine liberté d'imaginer ce qu'ijs croient le niejUeur pt le plus immédiatement nécessaire , ces nouveaux venus ont , dans leur sauvage Éden, la liberté de réaliser, autant que les autres de concevoir.
Épreuve unique ! Si nos systèmes sont dans le grand plan des sociétés futures, quelle occasiou admirable de le prouver I Dans ce cas, il est impossible que d'aussi grandes masses d'hommes , sorties du milieu de nous, puisées dans tout le genre huniain et rejetées dans la liberté première \ ne laissent pas éclater quelque chose des instiupts que nous déclarons ici, parmi nos livres, être désormais le fond de la nature humaine. Las du monde ancien, avides de changements, ces pionniers d'4niérique qui se sont interdit le retour , c'est l'esprit même d'innovation qui ^e répond mv
* Ceci a été écrit en 1854. Depuis qe temps, les Eta^s-Unis ont subi une longue guerre civile et des déchirements qui semblaient réfuter ce que j'avançais dans ce chapitre. J'ai bien fait de ne pas le supprimer et d'attendre. L'orage passé, je n'ai pas à y changer un mot; tout ce que je disais en 1854 est confirmé ep 11865. De pareilles prévisions sont possibles quand il s'agit de peuples dont l'existence repose sur des principes ; je n'oserais rien tenter de ce genre pour ceux qui ont laissé dans leurs destinées la meilleure part au hasard ^i à la fpree.
21 juillet 1865.
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des terres nouvelles. Nous verrons donc se produire, dans ces vastes contrées, une ébauche de nos idées. Si elles ne peuvent atteindre immédiatement à la perfection pratique que nous leur attribuons, peu importe. C'est assez qu'elles apparaissent. Nous verrons la race humaine, livrée à son essor, aller au-devant de nos conceptions.
L'occasion est unique pour le monde d'entrer dans le moule que nous avons formé. Nul empêchement dans le passé ; nul obstacle dans les choses; la terre neuve comme aux premiers jours de la Genèse ; sans maître, sans enclos ; une forêt, une savane non encore habitée, voilà précisément la terre, telle que la demandait J.-J. Rousseau. Le sable n'a pas encore reçu la marque du pied de Vendredi ; merveilleuse table rase pour y écrire les lois de nos utopistes.
Sans doute, dans ces vastes solitudes où la nature physique n'attend qu'un maître pour obéir et prendre l'empreinte de nos esprits, telle forêt vierge aura son Gracchus Babeuf, telle autre son Saint- Simon, ou son Fourier, ou son Buonarotti, ou son Auguste Comte. Et, quelle que soit la diversité de ces premières ébauches sociales et de ces berceaux de l'avenir, une même pensée, une même forme, un même principe se rencontreront partout, dans la réalité comme dans nos systèmes : l'individu sera effacé; l'État seul apparaîtra. Dans ces embryons
d'empires nouveaux, personne n'osa dire : Ceci est à moi.
Voilà le champ des suppositions ; voyez maintenant la réalité. Jetez les yeux sur ce qui se passe dans ces sociétés naissantes. Suivez, dans les profondeurs de ce monde nouveau, les émigrations d'hommes que la nature y jette à pleines mains, et qui s'organisent avec l'impulsion de la nécessité, comme le cristal s'organise dans le sein des montagnes. Quelle surprise ! quel mécompte ! Nulle part ne se rencontre, je ne dis pas une ébauche, mais seulement un vestige d'un ordre social semblable à celui que nous imaginons en Europe. La réalité donne tout un monde pour démenti gigantesque à nos faiseurs de systèmes.
Quand il serait si facile à ces émigrants partis des extrémités de l'univers de laisser indivise une terre vierge, je les vois qui, dès leur premier pas, au contraire, parquent chacun un coin de terre et forment cet enclos où J.-J. Rousseau plaçait la première origine du mal. Partout se dressent à mes yeux la propriété et l'individualité humaines. Dans ces contrées si neuves, dans ces solitudes premières où l'homme n'a posé le })ied que d'hier, nous arrivons déjà trop tard pour nos systèmes ; la place est prise par les instincts, et ces instincts contrarient tout ce que nous avons rêvé.
Xe dites pas que c'esl là un indice isolé ; les
choses se passent sur une trop vagte échelle. C'est bien véritablement la nature humaine qui afflue dans cet immense creuset ; et il est impossible de fermer les yeux sur une expérience à laquelle tout Tunivers conspire. Nos théories sociales n'auront de valeur que si elles rendent raison de ce nouvel épanouissement du monde civil. Or il se trouve qu'elles en sont précisément l'opposé.
La nature, dans ces nouvelles formations civiles, va dans uri sens ; nos systèmes vont dans i'autre, Nous assistons à une création spontanée de nouveaux empires ; et elle renverse nos théories, comme nos théories renversent cette création nouvelle.
Nous donnons des lois à l'avenir; pendant ce temps, l'avenir se forme et grandit sous nos yeux. Il contredit toutes les lois que nous lui avons imposées.
Que conclure de là? Le plus souvent, il nous arrive de détourner nos yeux de ce mouvement tout divin du genre humain en Amérique, la plus grande chose de nos temps, qui s'accomplit en dépit de nous. Que sert de nous obstiner dans nos hypothèses ? La nature et la vie s'obstinent à nous démentir et à se jouer de nous.
Pour moi, je l'avoue, si je m'étais embarqué jamais sur les idées qui sont le fond de nos utopies, je me trouverais embarrassé d'être ainsi contredit, non pas seulement par le monde ancien (j'y suis
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tout préparé), mais par ces mondes en formation qui semblent ne grandir que pour nous convaincre d'illusion. Je craindrais, en me voyant ainsi réfuté par les énergies créatrices de la nature, que mes visions d'avenir ne fussent que les reflets des choses mortes ; et je me défierais de mes conceptions, si je n'en pouvais trouver aucun vestige dans les sociétés qui naissent et grandissent sous mes yeux.
L.es lois de liépler, de Newton sont belles parce qu'elles s'accordent avec l'ordre et la marche de l'univers. Mais s'il n'y avait ni dans l'état actuel de l'univers, ni même dans les vapeurs de la voie lactée et dans les nébuleuses un seul coin de la nature, un seul atome réel, qui ne contredît ces lois, j'aurais peine à y reconnaître la loi de formation et le principe des cieux à venir.
Le monde a vu, une fois, chez les anciens, quelque chose de semblable aux caractères généraux de notre époque : en Orient, une vieille civilisation. Perse, Babylonie, Chaldée, Egypte, à demi enfouie sous des traditions pétrifiées, incapable de s'arracher pleinement à ce passé, temples, momies, labyrinthes, tombeaux, branlant la tête sous les mitres, industrieuse pourtant, riche en caravanes," commerçante, voluptueuse, chargée de chaînes de perles; et sur l'autre rivage, la Grèce naissante, déjà jetée dans un tout autre moule, rude encore,
mais libre et d'une liberté telle que rien de pareil ne s'était encore montré dans l'univers, s'ouvrant par les Doriens-Puri tains une voie qui faisait le scandale de l'Asie.
De même, aujourd'hui, verrons-nous la vieille Europe, après d'immenses efforts, retomber dans ses vieilles chaînes qu'elle réussit néanmoins à dorer ; tandis qu'au loin, par delà l'Atlantique, sur le rivage opposé, l'Amérique du Nord, sans souci du reste de l'univers, dans son âere héroïque, étouffe ses hvdres, abat ses lions de Némée, scandalise de son audace, de sa liberté, de ses fondations de villes et d'États, le vieux monde qui n'ose ni l'imiter, ni la combattre!
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