LOI DU 22 PRAIRIAL
Robespierre avait formé, avec Gouthon et Saint- Just, un comité de police générale ; gouvernement occulte, séparé, qu'il s'était réservé loin de ses autres collègues du Comité de salut public. A mesure que la passion de tout dominer augmentait en lui, il cherchait la solitude et fuyait les témoins.
Dans le palais des Tuileries, rempli par la Convention muette et par l'administration, il s'était choisi une place écartée, où nul n'était admis que ses deux complaisants, Saint- Just et Couthon.
Là régnait le conseil secret, dont personne n'approchait ; ceux qui osaient encore railler l'appelaient tout bas en se détournant : le Sanhédrin ^ .
C'est dans cet isolement profond que Robespierre passait de longues heures à méditer sur les dangers nouveaux qui, selon lui, se dressaient contre la République ; car il avait appris depuis longtemps à considérer comme un péril national
i Mémoires inédits de Baudot.
les coups qui se tournaient contre lui ; trop avisé, malgré ses troubles d'esprit, pour ne pas voir que ceux qu'il avait tués commençaient à renaître et cherchaient des vengeurs chez ceux qu'il avait laissés vivre.
Le mot de Barrère, que « les morts ne reviennent pas, » devenait chaque jour plus faux. Couthon le réfutait chaque jour, répétant à satiété que a l'ombre de Hébert, de Danton, de Chaumette, se promène encore parmi nous. » Rien n'était plus vrai. Saint- Just aussi avait perpétuellement à la bouche le nom de Danton, « comme si les Euménides l'eussent marqué de ce nom sur les épaules \ » C'était la condamnation absolue du système qu'il suivait.
Plus ils avaient fait tomber de têtes, plus ils sentaient de résistance. Ceux qui applaudissaient au meurtre de leurs amis le faisaient par lâcheté, pour être épargnés ; mais dans leurs soumissions, dans leurs acclamations mêmes (car ils allaient jusque-là), il manquait quelque chose. Tantôt leur joie était trop vive, alors elle paraissait affectée ; tantôt elle était accompagnée de surprise, et cet étonnement passait pour une marque de blâme et un commencement de révolte.
Premier châtiment de tant de supplices. Ils ne donnèrent jamais un instant de sécurité à ceux qui
' Mémoires inédits de Baudot.
les avaient ordonnés. La bassesse, l'adulation, la complaisance, ne parvinrent pas à rassurer Robespierre contre les survivants ; il leur attribua toujours une plus longue mémoire et un reste de pitié ou de sympathie pour leurs morts. Ne pouvant croire que de si grands reniements fussent sincères, il vit dans Legendre un autre Danton, dans Fouché un autre Ghaumette, malgré leur prosternement d'esclaves à ses pieds.
Ainsi ce qu'il avait écrasé se relevait ; le travail était toujours à refaire. La mort engendrait le vivant ; et ce vivant, c'était toujours l'ennemi. '
Il éprouva toutes les misères du despote ; cette renaissance de vengeurs qui s'engendraient les uns les autres, il la prit pour la conjuration à laquelle il devait mettre lin, et ne fit plus rien qui ne servît à l'éterniser. Perpétuellement résonnaient à ses oreilles les trompettes funèbres rappelant à Néron le meurtre d'Agrippine.
Ce n'était pas le remords, car le remords n'existe pas dans le despotisme populaire ; c'était le sentiment vrai du danger qui éclatait au milieu du silence ou de l'assentiment de la foule.
Une chose a perdu les hommes de la Révolution. Ils se sont trompés sur la puissance de la mort ; ils ont cru qu'elle finit tout; ils n'ont pas soupçonné, au contraire, qu'elle engendre l'immortel, et que chaque victime enfante son vengeur.
Par là, ils se sont embarqués, sans gouvernail, sur une mer de sang, où la terreur enfantait perpétuellement la terreur. C'est pourquoi ce régime a augmenté de jour en jour, à mesure que le danger extérieur, qui en était le prétexte et l'excuse, a diminué. Au commencement de 94, en germinal, en floréal, en prairial, tous les chefs, Robespierre, Billaud, Gouthon, ne se lassent pas de redire que « l'Europe est vaincue, que le succès de nos armes est désormais incontestable, que le bruit de nos victoires retentit dans l'univers. » Et pour bien prouver à la postérité que ce n'est pas le péril qui a fait le système, c'est au moment où tous les orateurs triomphent, où le péril est le moindre, que l'épouvante va être portée au comble par la loi du 22 prairial.
' En effet, il ne s'agit pas de tenir tête à l'Europe, ■ou d'écraser les royalistes du dedans ; pour cela, on est suffisamment armé. Il s'agit maintenant de décimer les amis de Danton, de Hébert, de Ghaumette, de tous ceux qu'on a tués, c'est-à-dire la Gonvention, et principalement les soutiens les plus solides de la République, la Montagne. >
Mais comment faire comprendre à ce qui reste de républicains tels que Billaud, Gollot-d'Herbois, Bourdon de l'Oise, Merlin de Thionville, que l'intérêt de la République exige qu'il se laissent tranquillement égorger par Robespierre ; qu'à lui doit
appartenir le droit de vie et de mort sur tous les Français, y compris les représentants du peuple ?
Il n'osa pas le dire clairement; ce premier manque d'audace devait lui être fatal.
La Convention avait-elle jamais refusé de lui livrer un seul de ses membres? Il est vrai qu'il avait fallu au moins le demander. Malgré la soumission parfaite de l'Assemblée, cette déférence commençait à peser à Robespierre ; soit qu'elle lui parût humiliante, soit qu'elle imposât un retard d'un moment à l'impatience de ses haines. D'ailleurs il prévoyait que ses demandes seraient fréquentes et nombreuses. Quel mécompte, si un jour la Convention, lasse de voir ses rangs diminués et vides, se refusait à être décimée davantage ! Plutôt que de courir ce péril, il aima mieux tout trancher d'un seul coup, en se masquant sous un déguisement de précautions qui ne lui étaient pas ordinaires.
. Le texte de la loi de prairial nous est resté tout entier de sa main ; les nombreuses ratures prouvent combien il a été calculé avec art. Ce qui se montre d'abord, est un esprit d'extermination par lequel le monde entier est mis sous le glaive.
Je pense qu'il voulut deux choses : d'abord donner une pâture à ses haines ; ensuite allécher tous les hommes de proie et de sang de la Convention, de manière que, sans consulter ni réfléchir,
ils se jetassent sur cet appât et votassent, par gloutonnerie de la mort, sans le savoir, leur propre échafaud.
Puis vient l'énumération des ennemis du peuple. La nomenclature vague, immense, sans limite, peut comprendre, comme le vœu de Caligula, l'univers. Au milieu de cette machine de mort ainsi dressée, faite pour éblouir les plus furieux, se cache froidement un article 10 qui semble d'abord insignifiant, tant il est enveloppé et rapide. Cet innocent article donne au Comité, c'est-à-dire à Robespierre, droit de vie et de mort sur la Convention. C'est pour cet article que la loi est faite. S'il passe, la Convention entière peut être envoyée à la boucherie. Dignes représailles des moqueries contre le pontife de l'Être-Suprême !
L'embûche ainsi tendue, le moment de crise arrivé, Robespierre fait ce qu'il a toujours fait en des occasions semblables. Il se retire.
Ce n'est pas lui qui ira porter à l'Assemblée, à l'insu du Comité, la loi d'extermination, c'est le séide Couthon. Il parle au nom du Comité de salut public, et aucun de ses membres n'a été prévenu ; car le piège est dressé d'abord contre le Comité. On compte sur la surprise, sur la servilité ordinaire, sur le silence accoutumé. Il est surprenant qu'en de tels moments de crise, le besoin de rhétorique, de phrases étudiées, laborieuses,
n'ait pas été oublié même par les plus rudes, tels que Gouthon. Il couvre de fleurs la loi de prairial ; mais bientôt le naturel reparaît. Gouthon jette effrontément comme un glaive la loi dans l'Assemblée. Tous se turent et courbèrent la tête ; soit qu'ils ne vissent pas le danger, soit qu'ils feignissent de ne pas le voir.
Ruamps seul s'écrie : « Si la loi passe, je me brûle la cervelle; » il demande pour ajournement .un répit de deux jours. Deux autres membres se joignent timidement à lui par quelque paroles, Lecointre de Versailles et Bourdon de l'Oise. Ils avaient senti le froid du fer. Les autres restent immobiles et muets; car Robespierre, étonné de rencontrer une ombre d'opposition, s'était levé pour les confondre : « Depuis longtemps la Gonvention nationale discutait et décrétait sur-lechamp. Qu'avait-on besoin d'ajourner la justice ? G'était là une chose insolite, et sans doute elle cachait la trahison contré la liberté. » Tel est le résumé de ses paroles.
11 n'en fallait pas tant pour ramener le silence -et la soumission ordinaires, après ce faible essai ■d'un courage qui parut une folie. La Gonvention .vota sans délibérer davantage les vingt-deux articles de la loi homicide. Et comment aurait-elle été retenue par la pitié pour les autres, quand elle .n'osait en avoir pour elle-même et qu'elle se pré-
jcipitait en esclave sur le fer qui lui était tendu ■par ses maîtres ?
Robespierre, dans la soirée du 22 prairial, jouit sans trouble de ce triomphe; il put se dire que toutes ces vies liii appartenaient. Rentré chez le menuisier Duplay, au milieu des jeunes filles qui le fêtaient et dont l'une était, dit-on, sa fiancée .(quelques-uns pensent qu'il fut capable d'affection), il dut se reposer un moment de son ouvrage. Avec le mélange accoutumé d'idées rustiques empruntées de V Emile, et d'idées sinistres à la Marins, il caressa le songe de sa toute-puissance ; moment unique, qui fut pour lui le comble de la fortune. Maître de la Convention, maître de la France, où était la créature qui ne dût trembler et disparaître devant lui ? Et ce qui amusait son orgueil, il régnait du fond de la boutique d'un menuisier! . Cependant la nuit était venue ; les membres de la Convention, retirés par petits groupes, loin des yeux du chef jacobin, s'étonnent de ce qu'ils viennent de faire. Une peur succédant à une autre, ils s'effrayent de s'être mis tous si complaisamment la tête sur le billot, à la discrétion du bourreau. • ^ Ceux qui se sentent le plus menacés (c'étaient les républicains les plus hardis) excitent les autres à revenir tous ensemble sur la décision de la veille. Les heures de la nuit furent ainsi employées. Quand
l'Assemblée se retrouva le lendemain réunie, on profita de la sécurité et de l'absence de Robespierre pour faire ce que l'on n'eût osé tenter devant lui.
Bourdon de l'Oise court à la tribune ; il prend à témoin l'Assemblée que, dans le décret de la "veille, elle n'a pas entendu abandonner les meml)res de la Convention au bon plaisir du Comité.
S'encourageant les uns les autres par le danger i3ommun et surtout par l'absence prolongée de Robespierre, presque tous approuvent bruyamment. Il ne manquait plus que de trouver une formule qui ménageât l'orgueil du maître, tout en lui désobéissant.
Le jurisconsulte Merlin de Douai fournit cette formule à ceux qui voulaient bien oser quelque chose, à condition toutefois de ne pas offenser.
L'article 10 est interprété, c'est-à-dire annulé. La Convention échappe au piège. Il ne reste dans la loi que ce qui menace les citoyens pris en masse.
' Tout cela fait, délibéré, voté à la hâte comme si on eût craint d'être surpris avant d'avoir achevé, ou que le courage vînt à faillir au milieu du vote. Puis on s'empresse de se séparer pour s'épargner l'envie de se dédire encore.
Au milieu de son triomphe, Robespierre apprend que ce règne, dont il se croyait si sûr, est menacé.
Aucun historien ne raconte de quel air il reçut cette nouvelle; si j'en juge par la fureur qui le trahit en public, il est aisé de voir ce qu'il éprouva dans le saisissement de cette première défaite. Le lendemain, 24 prairial, contre son habitude, il est un des premiers à son banc dans la Convention. Comme il arrive infailliblement dans les assemblées qu'après un instant d'audace la soumission devient plus grande, la Convention n'avait jamais montré tant d'obséquiosité. A l'attitude embarrassée de la plupart de ses membres, elle semblait une coupable devant son juge ; elle demandait à rentrer en faveur. Qui sait ce que Robespierre eût tiré de ces premiers indices de supplications et presque de repentir, s'il eût osé? Mais la grande audace lui manqua ; il n'eut que la petite.
Au lieu d'avouer son entreprise , de réclamerla toute-puissance par la menace, et, comme il savait si bien faire , au nom de la nécessité , il s'abaissa à mentir. Il nia tristement l'évidence ; et il est vrai que c'est Couthon qu'il chargea d'abord de ce soin. « Quoi ! ils sont accusés d'avoir voulu porter atteinte à la sûreté des membres de l'Assemblée ? On les soupçonne de vouloir usurper, eux qui abhorrent l'idée seule d'une autre domination que celle du peuple? N'est-ce pas la plus atroce des calomnies ? Et qu'ont dit de plus Pitt et Cobourg? Au reste, qu'on leur ôte ce pouvoir.
puisqu'ils ont perdu la confiance ; ils sont prêts à. donner leur démission. »
" A ces paroles, Robespierre ajouta ce qui pouvait faire oublier qu'il était accusé:» Les factions sacrilèges, le parti des bons et celui des méchants. ». Tout à coup, sans transition, il se détourne contre" Bourdon de l'Oise avec une puissance de haine qui montra combien celui-ci avait dit vrai et porté' le trait au cœur.
• Sous les cris de Robespierre, l'Assemblée se: sent encore une fois terrifiée. Elle demande son pardon par ses applaudissements. Merlin de Douai: j^roteste que, si son esprit a erré, il n'en a pas été' de même de son cœur. Bourdon de l'Oise veut s'excuser : « J'estime Gouthon, j'estime le Comité, j'estime l'inébranlable Montagne. »
Tallien aussi, qui a eu le malheur de déplaire, se prosterne en public ; il redemande, dans une lettre privée, l'ancienne faveur. Quant à la Gon-. vention, annihilée par la menace, elle se dédit pour la seconde fois en sens contraire. Elle efface comme une injure ses précautions de la veille; elle revient à la lettre de la loi du 22 prairial, ne voulant pour garantie que la parole ambiguë du maître.
Ainsi finit, pour l'humiliation de tous , cette entreprise contre l'Assemblée ; premier essai avorté du 9 thermidor. On y voit paraître timide-
ment quelques-uns des chefs qui, plus tard, acquerront plus d'audace, Tall'ien, Bourdon , et , dans l'ombre, Billaud-Varennes, Gollot-d'Herbois. Le cœur faillit à la Convention pour tirer parti de ces prémices de révolte. Puisqu'elle se renia, on peut dire qu'elle fut vaincue. Robespierre le fut plus encore ; car son entreprise fut repoussée aussitôt que découverte ; pis que cela, il fut obligé de mentir sans espoir de convaincre personne, ce qui montra combien son pouvoir était fragile.
Après cette fausse paix , il était impossible que les choses rentrassent dans leur premier état. La Convention savait que Robespierre voulait la décimer, et que l'occasion seule avait manqué. Robespierre savait son secret divulgué, et qu'il n'avait manqué à la Convention que le courage de le perdre. Tous deux, en face l'un de l'autre, ennemis mortels, se sourient en attendant l'occasion de se porter le dernier coup.
Dans ces mêmes jours, une jeune fille, Renault, s'était présentée à la porte de Robespierre ; on avait trouvé sur elle deux couteaux. Interrogée, elle répond : « qu'elle a voulu voir comment était fait un tyran. » Cinquante- trois personnes furent choisies pour mourir avec elle. Son père, sa mère, ses sœurs, se trouvèrent pêle-mêle sur les charrettes avec d'anciens serviteurs du roi, tous revêtus de robes rouges, insignes des parricides. Cet T. m. 3
appareil inusité, cette immolation de tant de personnes rassemblées sans cause apparente, ce cos- • tume des anciens criminels de lèse-majesté, était-ce. une flatterie envers Robespierre, une consolation pour ses soucis récents, une espérance, un encou- ' ragement à persévérer dans la même voie san- ' glante ? Tout cela put entrer dans les intentions 'du bourreau. La raison apparente est qu'il fallait . honorer, par le spectacle d'un supplice de parricides, le Père du peuple.
Les historiens jacobins s'épuisent à chercher quelles petites circonstances eussent pu empêcher la chute de Robespierre, sans voir que cette chute était inévitable, puisque Robespierre la précipitait par tous ses actes. Lui-même, minant le sol sous ses pas, avait détruit les seuls hommes qui pouvaient être ses soutiens. Il ne se confiait qu'en ceux qui étaient inconciliables avec lui. Que lui restait-il donc à faire, qu'à périr?
Ces mêmes écrivains accusent Billaud, Barrère, Ruamps, Bourdon de l'Oise , d'avoir pris des précautions contre la mort que Robespierre leur préparait. Le système a manqué, dit-on, parce que ceux qu'on voulait faire périr ne s'y sont pas prêtés ; égoïsme coupable, sans lequel la Révolution touchait au port. Ainsi de toutes parts on se met en dehors de la nature humaine. Qu'est-ce qu'un système qui a besoin de la complicité des victimes à se laisser égorger? On arrivait à l'extrême de l'absurde. Robespierre se réveille dans le désespoir.
Aussi bien les instruments s'usaient à vue d'œil. Depuis la loi du 22 prairial, tout le monde était las ; souvent les chevaux et les charrettes manquaient pour les supplices. Fouquier-Tinville se trouvait mal en traversant la Seine. Il croyait voir les ombres des morts le poursuivre. Chaque quartier se lassait à son tour de posséder la guillotine, et sous prétexte de l'air corrompu (car on n'aurait osé alléguer la pitié), demandait qu'elle fût éloignée. Il avait fallu la transporter de la place de la Révolution à l'autre bout de la ville, à la barrière du Trône. Là aussi elle était menacée. Paris la vomissait ; sera-t-on obligé de l'éloigner encore?
Saint-Just lui-même 'parlait de la transporter au loin avec quatre tribunaux ambulants dans des parties encore neuves des départements , là où le spectacle des supplices ne serait pas émoussé par l'habitude. On irait au-devant des victimes ; la satiété du sang n'engendrerait pas le dégoût du système.
Après l'immolation des chefs, il conviendrai* peut-être, pour le reste, de se contenter de la déportation sur des terres lointaines et insa- .lubres.
Ainsi, dans ces vagues projets, il y avait à la fois une promesse de sévérités nouvelles pour les uns, un horizon autre que la mort pour les autres.
Dans tous les cas , Saint-Just eût voulu cacher l'épuisement du système ; les choses s'y refusaient encore plus que les hommes.
Qui eût pensé qu'au milieu de ces continuelles funérailles il y eût encore chez les Français une place pour le rire et la moquerie ? Le plus grand signe de dépérissement de la toute-puissance de Robespierre , c'est qu'on osa se jouer de lui en face, dans la Convention ; et voici comment la scène fut préparée. On avait souffert toutes les barbaries sans se plaindre ; mais, dans la fête de l'Etre-Suprême, Robespierre avait provoqué par sa dévotion affectée les malices et les rancunes de l'esprit du xviii® siècle. Cet esprit se releva et jura de se venger.
Les inventeurs de cette trame découvrent dans un galetas du faubourg Saint-Jacques une illuminée , Catherine Théot , fanatique de Robespierre et Égérie de Dom Gerle. Ils forgent une prétendue lettre de la sibylle à Robespierre , qu'elle appelait le pontife de l'Être-Suprême. On y joignit tout ce que l'on put trouver ou entasser de superstitions ridicules. Ce "personnage grotesque, enlaidi encore par l'imagination de Barrère, fut l'objet d'un vaste rapport que Vadier lut à la Convention ; parodie du grand-prêtre de F Être- Suprême , sous les traits de la prophétesse. Et pour que la ressemblance ne pût échapper à per-
sonne, on ne manqua pas de ramener l'éternelle accusation de conspiration. Cette plaisanterie atroce concluait à jeter à l'échafaud, avec tous ses compagnons d'idolâtrie, la vieille Catherine Théot, dont Barrére avait changé le nom en Théos.
Le plus incroyable est que les ennemis de Robespierre choisirent le temps où il présidait l'Assemblée; chacun était d'avance dans le secret de cette comédie aristophanesque. Lui seul et quelques-uns de ses fidèles consternés gardaient le silence ; les huées partaient de tous côtés ; elles le transperçaient d'autant plus visiblement qu'il semblait occuper le fauteuil pour recevoir tous ces traits à la vue de la France, sans danger pour personne. Cette scène fut une des plus douloureuses de sa chute. Il affectait un funèbre sourire; dans le fond du cœur les furies se déchaînaient. Si la Terreur eût été à refaire, il en aurait eu la conception à ce moment. Un pouvoir qui a commencé à être ridicule ne peut regagner le sérieux que dans le sang.
Où était désormais le refuge de Robespierre, sinon dans la pleine puissance incontestée, c'està-dire dans la dictature? Je ne doute pas que le projet de s'en saisir, depuis longtemps médité, ne prît sa consistance après quelques-unes des scènes que je viens de décrire. Les relations inédites sur lesquelles je m'appuie ici, s'accordent à placer
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cette entreprise d'usurpation au commencement: de messidor. [,
D'après ces récits, Robespierre se présenta un soir, à onze heures, au Comité de salut public, suivi de sept à huit compagnons porte-bâtons qui lui servaient d'escorte et qui l'attendirent dans une des salles voisines. Saint-Just parut bientôt après ; et l'on ajoute que : « toutes les fois qu'ils avaient eu à faire des demandes sinistres, telles que l'accusation de la reine, la mort de Danton, ils avaient toujours choisi une heure sépulcrale^ une heure avancée de la nuit ; soit pour profiter de la fatigue des membres du Comité, soit qu'en effet ils eussent dans la pensée que les grands coups se portent dans les ténèbres et que les esprits sont plus faciles à frapper au milieu de la nuit ^ . »
Depuis longtemps, Robespierre et Saint-Just avaient proposé une nouvelle épuration de la Con- '\'ention, un second 31 mai qui devait porter principalement sur la Montagne. Ils avaient voulu y ■comprendre quelques hommes du côté droit, tels que Sieyès , continuant ainsi à frapper de tous côtés, mais avec plus d'acharnement sur les leurs. Ces demandes de mort avaient été rejetées. Quand le Comité vit entrer le triple Consulat (nom que Sieyès donnait à Robespierre, Saint-Just et Cou- Ihon), on crut d'abord qu'il s'agissait seulement de
1 Mémoires inédits du conventionnel Baudot,
revenir sur ce refus et d'obtenir enfin les supplices demandés. Personne ne soupçonnait jusqu'où irait l'audace.
Pour s'y essayer, Robespierre commence par attaquer Garnot sur la lenteur de la guerre. N'étant point interrompu , il s'enhardit jusqu'à l'accuser d'être d'accord avec les ennemis de la République. Soit étonnement, soit dédain, Garnot se couvre le visage de ses deux mains et garde le silence.
D'autres prirent sa défense. Ghacun sentit que ce n'était là qu'une première attaque ; on pressa Robespierre de s'expliquer.
Alors il parla en maître et se donna carrière. Ne gardant plus de frein dans ses dénonciations, il dit : « que jamais la République n'avait été dans un péril si imminent ; que la Gonvention n'était qu'une fabrique de lois sans ordre, sans vues, sans direction ; que chaque district se gouvernait à sa fantaisie ; que les représentants du peuple en mission dans les départements ou près des armées abusaient de leurs pouvoirs ; qu'ils faisaient plus de mal que de bien ; qu'il était temps de les punir. D'ailleurs, son collègue Saint-Just avait recueilli un grand nombre de faits sur l'intérieur delà Gonvention et sur ses délégués au dehors. Si on ne voulait périr, il fallait ne pas ajourner le remède. »
Ses collègues le pressent de conclure : « Ma conclusion, répond-il, c'est qu'il faut réunir les deux Comités de salut public et de sûreté générale, pour aviser aux moyens de donner de la force au gouvernement. Saint-Just a réuni quelques notes, il vous en fera part ; nous délibérerons ensuite. »
La réunion fut décidée pour le surlendemain, sans que Ton eût la moindre idée de ce qui devait être mis en délibération. Chacun interrogeait des yeux ses collègues et s'épuisait en vaines recherches ; Saint-Just mit fm à ces incertitudes.
Jamais sa figure raide et inflexible n'avait mieux annoncé ses projets ; il rapportait de ses missions fréquentes aux armées une habitude de commandement militaire qu'il avait fait accepter de ses collègues. Ce jour-là, son langage fut plus impérieux encore que de coutume. Selon son habitude, il fit planer longtemps les accusations sur toutes les tètes. Aucun de ceux qui avaient pris part au gouvernement révolutionnaire n'était épargné. Quand il crut avoir assez menacé pour terrifier, il déclara qu'un dictateur seul pouvait remédier à tant de maux, et nomma Robespierre comme le seul capable de porter ce glorieux et dangereux fardeau.
Suivit un moment de silence et de stupeur. Robespierre feignit d'abord la surprise ; puis, après quelques instan pour se remettre , il répliqua
froidement : « Je n'aurais jamais songé à cette suprême magistrature; puisque le nom est prononcé, j'en accepte la responsabilité; si je succombe, je saurai boire la ciguë. »
C'est alors que David prononça le mot qu'il devait répéter plus tard : « Je la boirai avec toi ! » fi Pendant ce temps, les membres du Comité s'étaient levés ;. presque tous protestaient à hauts cris contre le futur dictateur. Jagot, membre obscur du Comité de sûreté générale, mit le plus d'éclat dans cette révolte intestine. Lorsque Saint-Just n'était pas obéi au premier mot, l'orgueil l'empêchait d'insister. Par une raison semblable, Robespierre était rentré dans le silence. Les esprits semblaient calmés ; on alla aux voix. Robespierre, Saint-Just, Couthon, David, Lebas, furent seuls d'avis de la dictature ; les autres s'y opposèrent. Les auteurs de cette tentative sortirent sur-lechamp, doublement furieux de s'être démasqués et d'avoir échoué.
Peu de temps après, Robespierre jeune, entraîné par son zèle pour son frère, entre précipitamment au Comité. Pour tirer une première vengeance, il s'emporte contre ceux qui ont désobéi : « Tu as été contre nous, disait-il à Barrère, mais nous t'aurons ! Tu n'as pas à aller loin ! » Robespierre jeune n'avait que son dévouement ; d'ailleurs peu de lumières et de vues, quand il n'était pas con-
duit à la lisière. Il livrait d'avance le secret des ressentiments que son frère avait tant d'intérêt à dissimuler encore.
Tels sont les récits inédits ^ que j'ai sous les yeux en rapportant cette entreprise du triumvirat vers la dictature. Je ne pouvais les taire, quoiqu'ils laissent plus d'un doute dans mon esprit.
D'autres prétendent que le nom de Robespierre ne fut pas prononcé ; j'avoue que cette seconde version semble plus conforme au caractère de Robespierre ; il restait ainsi maître de son projet, qu'il pouvait nier au besoin. D'ailleurs son orgueil était mieux préservé, l'échec étant pour la proposition et non pour sa personne.
D'après l'autre récit où il se met d'emblée à découvert, il faut supposer que l'impatience du pouvoir suprême lui ôta la prudence et la circonspection. Rien ne s'oppose à cette version, si l'on réfléchit que, le but se trouvant si près de lui, il y courut avec une impétuosité aveugle, par l'habitude d'être obéi, et parce que sa domination lui parut toujours être le salut et la nécessité de la chose publique.
Tant d'échecs répétés ouvraient de plus en plus
•, Mémoires inédits de Baudot.
Ecrits dans l'exil, sous la Restauration, ces Mémoires contiennent non-seulement les souvenirs personnels de l'auteur, mais aussi bien souvent les révélations de ses collègues. Tous ensemble mettaient en commun leurs témoignages, n ayant plus d'intérêt passionné à ajourner la vérité.
Voyez aussi les Mémoires de Carnot, publiés par son fils.
le LA RÉVOLUTION
son esprit à la haine. Le danger augmentait à vue d'œil pour ses ennemis. En même temps, ceux-ci étaient avertis par les ressentiments d'un despote qui ne se donnait plus la peine de dissimuler. Les révélations de son projet arrivaient de tous côtés, souvent par la voie où on les attendait le moins. Saint-Just y servit plus que personne. Tous les écrivains lui attribuent une pudeur farouche qui ne laissait aucune prise à Findiscrétion des femmes. Gomme il faut que tout se sache, je trouve dans les Mémoires d'un de ses compagnons de mission que Saint-Just « le plus terrible des hommes » avait une maîtresse. Il soupait chaque soir chez son secrétaire Gâteau avec elle et d'autres courtisanes. L'une d'elles, en qui la pitié survivait, fit savoir à l'auteur de ces Mémoires^ jusqu'où s'étendait la
* Mémoires inédits de Baudot.
« Saint-Just, lorsqu'il était à Paris, soupait tous les soirs avec sa maîtresse, chez Gâteau, son secrétaire, qui avait aussi une maîtresse. Saint-Just était taciturne, mais Gâteau était bavard et se vantait volontiers de la puissance qu'il tenait de Saint-Just. Je n'ai jamais eu aucune part dans l'intimité de Gâteau, quoique je l'aie beaucoup connu aux armées; nous étions en opposition. Sa maîtresse, que je n'ai jamais vue, alliait sans doute à la galanterie des sentiments généreux, comme cela arrive souvent. C'est elle qui me fit avenir que j'étais sur la liste des inimitiés de Saint-Just, ce dont je me doutais; mais je n'en avais pas la certitude. L'inimitié de Saint-Just, dans ce temps-là, et la peine de mort étaient unum et idem. Je mis à profit celte communication. C'est par cette voie qu'on a su les projets de proscription contre le reste des partisans de Danton qui siégeaient encore à la Montagne.
« J'ai pu être instruit positivement de tout ce qui se tramait alors contre les députés opposés à Saint-Just, et par conséquent à Robespierre.
« Le nombre des proscrits prononcés dans ces petites orgies a varié de dix-huit jusqu'à trente. Il y avait encore des hommes sur lesquels on était incertain. »
LA LIGTATUUE 49
liste des inimitiés de Saint-Just. Chaque jour Baudot était instruit à mesure que la liste s'accroissait d'un nom nouveau échappé à l'exterminateur dans l'incurie d'un festin nocturne. Par là, les plus menacés purent se tenir sur leurs gardes ; ils cessèrent de coucher dans leurs lits ; ils se dérobaient des jours entiers à la campagne sans paraître à la Convention, espérant se faire oublier par leur absence quand les yeux de Saint-Just ne les rencontreraient plus. Par-dessus tout, il s'armèrent de haines et de résolutions extrêmes.
C'est ici que je placerai les projets formés de poignarder Robespierre en public, au sein de la Convention, la première fois qu'il y reparaîtrait. Robespierre a souvent dénoncé des projets de ce genre. Dans ses discours, ses conversations, il se montrait toujours exposé au couteau des assassins, soit pressentiment, soit que la force de la situation lui montrât le danger. Car ses espions si nombreux, qui fouillaient de si près dans la vie de ses collègues, ne l'éclairèrent en rien sur ces trames. A force de revenir sur ce thème, il lui ôta toute créance. On ne vit plus dans ses plaintes qu'un désir d'intéresser le peuple. Des historiens mettent encore aujourd'hui en doute si ces psalmodies de mort furent autre chose qu'un procédé de rhéteur.
Pourtant rien n'était plus réel que les projets de
meurtre contre Robespierre. Il n'avait pas ouvert d'autre issue à ceux dont il méditait la mort ; sa dictature avortée ne laissait plus de scrupule. Aussi les poignards dont la postérité a ri étaient plus près de lui qu'il ne pensait lui-même. Ce n'était pas dans ses promenades solitaires à Monceau, à Montmorency ou dans sa modeste demeure qu'il était menacé par quelque obscur assassin. Un groupe de ses collègues s'apprêtaient à le frapper à son banc, dès qu'il y paraîtrait; sa vie fut prolongée par son absence. Thirion avait conçu cette entreprise. Déjà il avait réuni onze conjurés tous conventionnels; il s'adresse à un douzième, que je laisse parler ici :
« Thirion me proposa, quelque temps avant le 9 thermidor, de prendre part à une conjuration qui avait pour but d'immoler le tyran Robespierre au pied de la tribune. Les conjurés étaient au nombre de douze ; Lecointre de Versailles et lui étaient en tête. Je répondis que je n'aimais ni les opinions de Robespierre, ni sa personne, que l'on me trouverait toujours contre lui lorsqu'il serait question de lui, mais que je ne voulais pas prendre d'engagement de ce genre ^ . »
Qui croirait qu'au milieu de tant de délations, et un espionnage infini, cette conspiration resta toujours inconnue à Robespierre? Il ne vit pas les poi-
* Mémoires inédits de Baudot.
gnards qui le touchaient; sans les paroles que je viens de rapporter, écrites trente-cinq ans après les événements, beaucoup de personnes en douteraient encore.
Dans un temps où un exemple antique suffisait à mettre à l'aise la conscience, Thirion et Lecointre, en voulant tuer Robespierre à la tribune, évoquaient le souvenir de César frappé de vingt-quatre coups dans le Sénat romain.
Ainsi il était menacé de tous côtés ; mais la déférence extérieure qu'on lui témoignait ne servait qu'à l'égarer encore et à le tromper sur le point du danger.
Les moindres circonstances l'abusaient, tant il avait besoin de se rassurer lui-même. Il ne venait plus à l'Assemblée, elle l'avait trop grièvement offensé. Mais souvent il errait dans le voisinage autour des Tuileries. Unjour, assis dans le jardin \ entre Gouthon et Gambacérès , il exprimait tout haut son jugement sur les députés, à mesure qu'ils passaient devant lui. Mailhe était un de ceux qui fuyaient les séances et cherchaient le plus à se dérober. L'apercevant de loin, Robespierre se souvint de l'amendement qui avait failli prolonger la vie de Louis XVI, et dit à ses deux compagnons : « Mailhe est le plus immoral des hommes. » Gambacérès, qui passait pour être son ami, trembla ; il
Mémoires inédits de Baudot.
52 LA RÉVOLUnON
fit savoir le jour même à Mailhe qu'il ne pourrait plus le voir en particulier, et rompit ostensiblement avec lui.
Des expériences de ce genre, répétées chaque jour sur la prompte obéissance des gens de la Plaine, confirmaient Robespierre dans la confiance qu'il mettait en eux. Les voyant si souples à la moindre de ses fantaisies, il crut n'avoir rien à craindre d'hommes qui étaient toujours de son avis. Les Montagnards, malgré leurs désirs de feindre, n'atteignaient pas à la perfection du courtisan ; leur rudesse les trahissait dans leurs adulations de cour. Robespierre en vint au point de ne redouter que ceux qui avaient un principe commun avec lui. Pour les autres, il les crut convertis, parce qu'ils le flattaient ou gardaient le silence.
Au reste, l'isolement se faisait chaque jour davantage autour de Robespierre ; il n'avait plus besoin de chercher la solitude, elle était dans sa situation même. Avec les Feuillants il avait frappé les Royalistes; avec les Girondins, la république oligarchique ; avec les Dantonistes, la république démocratique; avec les Hébertistes, la république prolétaire ; c'était toute la nation. Il était ainsi de plus en plus seul en face d'elle, brouillé à mort avec les héritiers de tous les partis, acculé dans les Jacobins comme dans son dernier retranchement, et là encore, ne régnant qu'à demi, obligé
d'épurer, c'est-à-dire de réduire chaque jour ses fidèles, dont les meilleurs commençaient à s'étonner. Les autres ne conservaient leur foi qu'en renonçant sciemment à tout examen, pour se livrer corps et âme à sa fortune.
Dans cette extrémité, il avait un appui, Saint- Just. Quand on a vu une fois le portrait de Saint- Just, on ne peut l'oublier. Cette tête altière, impassible, inflexible, rehaussée encore par une énorme cravate empesée, ces grands yeux qui semblent ne pas voir et dédaignent de regarder, cette immobilité de marbre, ces cheveux roides et pendants sur le front qu'ils dérobent à la vue, c'est la figure du plus jeune des fils de Némésis. Rien ne pourra le courber ; Robespierre a raison de se confier à cet homme de marbre. Mais la situation, à quelques égards, n'en est que plus fausse ; Robespierre commande à qui est plus fort que lui.
Ceux qui les ont pratiqués de près reconnaissent que l'homme fait pour régner était Saint-Just. Ils disent qu'il y avait en lui l'étoffe d'un grand homme, au moins par lambeaux ; qu'il était sorti de la tète de la Révolution tout armé de la pique, comme une Pallas de bronze, car il joignait à son froid délire l'intelligence prompte des affaires. Il habitait dans la région des idées et savait manier les hommes et les choses. Il s'entendait à l'administration, aux finances, à la guerre, si bien que
Garnot lui proposa un jour de lui en laisser la direction. Ses ennemis personnels voient en lui « un petit Montesquieu adolescent, avec la cruauté d'un Néron homme fait ^ ». D'autre part, ils reconnaissent que nul n'avait la tête plus forte, que partout il prenait la première place, qu'à vingt-cinq ans il dominait la Convention, que l'âge seul lui manquait pour tout conduire, que l'obéissance naissait naturellement d'elle-même là ou il était, qu'on ne pouvait le voir ou l'entendre sans plier ou frissonner, qu'enfin, les pieds dans le sang, la tête dans la nue, il réalisait l'image des deux déesses de Rome, la « Pâleur et la Terreur, » qui avaient si longtemps gouverné la terre.
Du haut de ces nues, comment s'est-il soumis à Robespierre ? Il reconnut en lui la vertu farouche qui lui avait apparu dans ses rêves, et l'homme d'orgueil fléchit le genou devant « l'Incorruptible ». Jamais on ne découvrit chez Saint-Just un moment de révolte. Dès le premier jour, il voua un culte à Robespierre ; ce culte dura jusqu'à la dernière heure. Il fit tout pour s'en faire un maître ; il lui mit à la main le sceptre de la mort que lui seul eût pu porter. Il prêta à Robespierre ses facultés, son audace, son impassibilité, son délire. Il l'encouragea, il resta son disciple quand il fut son égal ; il eut pour lui dans le danger des mots
1 Mémoires inédits de Baudot.
fraternels comme devant son aîné ; il fit plus, il l'aima.
Pourtant il ne put anéantir sa nature ; en dépit de lui, sa supériorité se montrait dès que l'action devenait nécessaire. Robespierre ne put prendre l'audace d'action de Saint-Just ; Saint-Just ne put ni ne voulut usurper sur Robespierre. Ils finirent ainsi par se paralyser l'un l'autre. Leur union intime, grâce à la dépendance volontaire du plus fort, fit leur faiblesse et avança leur ruine ; elle ne devait- servir qu'à les faire périr ensemble, l'un ne sachant pas commander dans le péril, et l'autre ne le voulant pas \
* On a mis en doule le courage de Saint-Just. Il faut entendre ici le témoignage d'un ennemi déclaré, mais trop homme d'esprit pour ne pas être sincère devant l'histoire :
« Il y a prodigieusement de jactance toute crue dans les mémoires de Levasseur *. Si cette jactance est l'expression de la vérité, on ne se plaindra pas.
« Levasseur parle en toute occasion avec emphase du courage personnel de Levasseur. Soit. Mais il s'exprime avec assez de mépris sur la valeur de Saint-Just. Ici il y a erreur ou dessein dans l'arrangement du tableau. Moi aussi je l'ai vu aux armées, et je n'ai rien vu de pareil. Il me semble que Saint-Just recevant un parlementaire dans la tranchée et répondant : « Est ce que monsieur est chargé de traiter pour toutes les puissances de l'Europe? Soldats, continuez le feu! » il me semble, dis-je, que ce n'est pas là manquer de courage.
« Saint-Just, d'ailleurs, est mort avec un calme stoïque, admirable. Jusqu'au dernier moment il a montré un imperturbable courage. Nous ne demandons pas à Levasseur une semblable preuve. Mais pour faire ressortir sa valeur, il me paraît qu'il eût pu mieux choisir son sujet. Mon témoignage n'est pas suspect, car assurément je suis loin d'aimer Saint-Just. A l'heure qu'il est, il me fait encore frissonner. » — Mémoires inédits do Baudot.
*0n sait aujourd'hui que les Mémoires de Levasseur n'ont pas été écrits par lui.