LA « PAROLE VIVANTE
« d'écrire aussi pour toi, avec les explications (des Dits « du Seigneur), tout ce que j'ai appris sûrement des « Anciens et que j'ai sûrement retenu. — En effet, je « ne me sais pas attaché, comme la plupart, à ceux « qui parlent beaucoup, mais à ceux qui enseignent le « vrai,... à ceux qui > redisent les préceptes) donnés à « la foi par le Seigneur et émanant de la Vérité même. « S'il arrivait quelqu'un qui avait suivi les Anciens, je « m'informais de leurs discours; de ce que disaient « André ou Pierre, Philippe ou Thomas, Jacques ou « Jean ou Matthieu ou quelqu'autre disciple du Sei-
Matthieu. Aucun autre document authentique n'en parle [Jacquier, II, passim : voir aussi les introductions, et les encyclopédies]. Les Logia sont antérieurs à Me, donc à 64 environ, d'une dizaine d'années peut-être.
Des Lorjia antérieurs à nos Synoptiques-, il faut rapprocher deu.x séries de textes; a. ceu.x: que livrent les papyrus. Ainsi, en 18S.D, Bickell a trouvé dans un papyrus du ni» siècle, venant du Fayoum, sept lignes grecques synoptiques de Me, 14, 26-30 etMt., 26, 30-34. Je les reproduis d'après Prcuschen : .4?i?îZe9omefta, 19J.
[...TTOÔ TOJ [IZ |JL:T2À]
Xayî'tv oij î; Tzi [vtî; iv -:aj-:T,]
TT, VU/.-'. a/.avoaÀ'.T [br^TESÔs xa-àj
-0 yoaoiv -aTafco tov [TO'.{j.iva xal -zol]
TTOôéa^a 0(.OL(jy.opr.'.'7fir['7 [ovrac. e'.tovto;]
[•:o]'j -iT[po-jj" xal z\ -ziv-z^ o [ùx. i-^oj' îTitîv o]
[y/jp'.o^](* aÀcXTDJwv oU xoxV.j;£'., xa- tj]
[-ptÔTOV -pU à] T.OLp'^ [r^rsTi \J.z...'
b. Quelques citations des auteurs qu'ignorent les Synoptiques ; ce sont les .45rm/)/ia[Preuschen : Anlilegomena. 44, 138]. Le plus connu est ce texte des Actes, 20. 3o : « mieux vaut donner que recevoir. » Pour plus de détails, voir Preuschen : Antilerjornena. Die Reste dev ausserkanonischen Evangelien und urchnstlichen Ueberlieferungen, Giessen, 1001 ; Resch : Agrapha.., 1906, 2«éd., Leipzig.
« gneur... Car je pensais que ce qu'on peut tirer des (( livres ne m'était pas aussi utile que ce que Ton puise « dans la parole vivante et actuelle... » Si Papias parle ainsi de « la parole vivante » dans la première moitié du second siècle, quel n'en devait pas être le rôle dans la première moitié du premier?
Cette première vie de Jésus, fixée par les Apôtres dans des récits oraux, appuyée du reste sur un recueil des principaux discours du Maître, devait naturellement se transformer à la mort de ses auteurs. Us sont les témoins oculaires de cette vie quils racontent; au jugement de ceux qu'ils évangélisent, comme leur loyauté ne peut faire doute, le fait seul de leur existence est une garantie inébranlable de la vérité de ce qu'ils disent. Mais voici qu'ils meurent, ces hommes qui ont vécu, plusieurs années durant, dans la familiarité du Christ; ils l'avaient vu de leurs yeux, ils l'avaient touché de leurs mains, le Messie annoncé par les Prophètes; et voici qu'ils meurent. Le vide que creuse leur départ est immense ; il semble que la conscience chrétienne en souffre : quel témoignage pourrait jamais valoir le leur? Aussi, un })eu de tout côté, à mesure qu'ils quittent le monde, les fidèles s'cmpressent-ils de fixer leurs récits et décrire leurs enseignements: ils veulent perpétuer leur témoignage, pour être tout à fait certains qu'il ne pourra pas s'altérer; ils veulent assurer leur mémoire en gardant en des écrits durables les traits de la figure surhumaine de Jésus. De là ces nombreuses histoires dont parle saint Luc au début de
son Evangile: de là, ces traductions et ces développements des Dits du Seigneur que saint Luc devait utiliser aussi; de là, enfin, le livre de saint Marc.
L'Évangile de saint Marc est la mise par écrit de la vie de Jésus, telle que saint Pierre la fixée dans ses souvenirs. Il commence, comme l'Evano^ile oral, à la prédication de Jean-Baptiste, et s'achève à la résurrection du Sauveur. Cest un récit naturel et vivant, pittoresque dans sa simplicité même ; par la netteté des contours, la précision des détails, la chaleur de vie qui s'en dégage, la narration de saint Marc révèle la vivacité des souvenirs qui le soutiennent ou l'inspirent. La forte impression laissée par Jésus s'y retrouve tout entière. Et comment s'en étonner? c'est saint Pierre qui parle dans cet Évangile. La prédication du Maître commence par la vocation du fils de Simon ; la série des cures miraculeuses s'ouvre par la guérison de sa belle-mère; les instructions de Jésus ressuscité visent spécialement le chef des Douze. Très significatif aussi est le récit de l'histoire particulière de Pierre ; on ne dit rien des circonstances les plus honorables de cette histoire, on proclame hautement les plus humiliantes : pas une allusion à la promesse ni à l'institution de la primauté; en revanche, un récit d'une incomparable précision de détails, du'sommeil à Gethsémani et du reniement au prétoire. Ainsi Pierre racontait son histoire ; ainsi l'écrivit au lendemain de sa mort, pour réconforter la chrétienté de Rome fauchée par Néron, un disciple, son interprète et son ami, Jean surnommé Marc. Marie,
sa mère, avait recueilli Pierre chez elle, à Jérusalem, lorsque 1 Apôtre, miraculeusement délivré de prison, était venu retrouver les disciples; Marc avait connu Barnabe à Chypre, Paul à Home; il s'était pourtant attaché à Pierre, sans doute parce quil lavait plus souvent suivi et plus tendrement aimé.
En écrivant les souvenirs de Pierre, Jean-Marc^ les
' On s'accorde très généralement à penser que l'auteur du second évangile est le cousin de Barnabe, Jean surnommé Marc [cf. Saul-Paul, Simon-Pierre], qui recueille Pierre après son évasion, s'attache à Paul et Barnabe qu'il suit en Chypre, se brouille avec Paul, puis se réconcilie avec lui : il s'est aussi attaché à Pierre dans des circonstances moins bien connues, [Actes, 12. liî, 21, 25; 15. 37 : Col., 4, 10 ; Phil., 24 : Il Tim.. 4 11:1 Pet., 5, 13]. Peut-être est-il le jeune homme qui s'enfuit nu après l'arrestation de Jésus, Me, 14. 51. 58.
l'apias écrit : « le liresbytre Jean disait ceci. Marc, l'interprète [OU le secrétaire, IpavEo--/;;] de Pierre, pour autant qu'il s'en souvenait, écrivit exactement, non cependant dans leur ordre, où ijiÉvto'. liç-,'., les choses dites ou faites par le Christ. Car il n'avait pas entendu le Seigneur et ne l'avait pas accomjiagné; mais, à la fin, comme je l'ai dit, il avait accompagné Pierre, qui donnait ses enseignements suivant les besoins de ceux qui l'écoutaient et non comme établissant une mise en ordre des oracles du Seigneur, o'jXtoJTZEp Tjvraçivrôjvx'jpiaxwv Toto'jtjLtvo; Xoy'cov, de sorte que Marc ne fit aucune faute en écrivant quelques faits comme il les répétait- de mémoire [ou s'en souvenait, à7r£;jLVT,}jLÔvîua£v]. Car il ne prenait soin que de ne rien laisser de côté des choses qu'il avait entendues et de ne les altérer en rien ». [Kusèbe, IH, 29, 15 ; trad. Jacquier, II, 11.]
11 est donc sûr qu'un presbytre Jean connaissait le livre de Marc et jugeait que l'ordre qui y avait été suivi n'était jias satisfaisant. Jugeait-il que l'ordre de Marc s'écartait de l'ordre historique des événements? Ou, simplement, cet ordre n'était-il pas conforme à la didascalie du vieux presbytre? On n'en sait rien. Sur ce Jean voir infra.
Sur 1330 noms communs composant le vocabulaire de Me, 332 lui sont particuliers, ou à peu prés [plusieurs lui seront empruntés par Jean]; il emploie très volontiers l'adverbe 5'jOj;
met à la portée de ces Romains qui lentourent. Il leur explique les coutumes juives dont il ne peut pas ne pas parler. Les Pharisiens reprochent à Jésus de permettre à ses disciples de manger sans s'être d'abord lavé les
et les doubles négations. Les hébraïsmes sont fréquents chez lui, les latinismes [x£VT-jp'OJv..] plus fréquents que chez nul autre écrivain du N. T. Il emploie souvent limparfait pour l'aoriste et multiplie les participes ; il use volontiers du présent historique et de l'asyndeton. Son style est tantôt diffus, tantôt trop concis.
Tout le monde reconnaît que l'épilogue, Me, 16. 9-20 [qui manque dans le Vaticanus et le Sinaiticus...] n'est pas l'œuvre de Marc. Beaucoup l'attribuent au presbytre Aristion. sur la foi d'un ms arménien d'Etchmiadzin [voir R. B., 1902, 240]. On vient d'en retrouver le texte complet dans le manuscrit des Evangiles de Freer. \o\r supra p. J80.
La première partie de Me. 1-9 [ministère galiléen avec excursion phénicienne] est la plus originale. Marc suit un ordre historique, précisant les temps [9. '2] et groupant les traditions locales [est, ouest, nord-ouest... J II puise aux souvenirs de Pierre [voir 1, 35-37 : 3. 13-16 ; 5, 37 : 10. 14 : 3, 13 ; 9, 14]. sans doute déjà rédigés avant lui dans un document écrit. 11 les complète, soit par ses propres souvenirs, soit par le recours à d'autres sources [2, 23-28 : 7, 1-23 ; 10. 1-12 : 12. 18-27, d'après Jacquier, II, 429].
La seconde partie. 10-16 \Jérusalem] reproduit sans grands changements [10, 10, 21. 32, 49] la catéchèse qu'on retrouve, souvent plus développée, dans Mt. et dans Le. ; noter qu'ici Marc met dans la bouche de Jésus quelques discours [voir surtout 13].
Ce qui est très remarquable, surtout dans la première partie, c'est la multitude des détails pittoresques et réalistes, et, coexistant avec le désir de montrer en Jésus un être surnaturel, la volonté de ne pas l'idaliser. « 3, 5, Jésus regarde autour de lui avec colère ; il est affligé de l'aveuglement de cœur des assistants ; 6, 34, il est ému de compassion à l'égard de la foule...; 1, 32, Marc dit : ils lui apportèrent tous ceux qui étaient malades et, 34, il en guérit beaucoup, tandis que Mathieu, 8. 16, dit qu'il les guérit tous, et Luc, 40, qu'il les guérit. Même observation pour 3, 10 et Mt., 12, 15; Le. 6, 19; 6. 5. Il ne put faire là, à
2b4 SAINT PIERRE ET LES APOTRES
mains ; Marc ajoute aussitôt : « que les Pharisiens et tous (( les Juifs ne mangent rien sans s'être lavé les mains, « plusieurs fois, selon les traditions des Anciens...; ils « ont beaucoup de ])ratiques ou de traditions de ce « genre comme de laver les coupes, les mesures et les « vaisseaux où ils mettent ce qu'ils boivent et le divan « où s'étendent les convives. » Un mot araméen se présente-t-il sous sa plume, il a hâte de le traduire. C'est à peine s'il lait allusion aux prophéties; il ne cite guère TAncien Testament. 11 s'adresse à des chrétiens d'ori-
Nazareth, aucun miracle, si ce n'est de guérir quel(|uos maUules. en leur imposant les mains, et il s'étonnait de leur incrédulité : Matthieu, 9, 58. dira qu'il ne fit pas là beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité... ; 11, 20, les disciples ne virent desséché le figuier maudit que le lendemain matin, tandis que dans Mt., 21, 20. ils virent le figuier desséché sur le champ. » [Jacquier il. 422-423J. — Pareillement les apôtres ne sont nullement idéalisés [4, 38: 6. ol : 8, 17-18 : 16, H. 13, U].
Jean le presbytre dit que l'évangile de Marc est en désordre : Mt. et Le. semblent avoir connu un autre Me. que le nijtre [Beyschlag, Reuss]. Il est certain, d'autre part, que Marc dispose de documents écrits et que son récit est dominé par une idée. Partant de ces faits généraux, s'ai)puyant sur certaines observations de détails [cf. Mt. 9. 8, avec'Mc. 2. 12. — A. Réville : Jésus de Xazarelh, I, 473], certains imaginent un proto-Marc, dont notre Marc serait un remaniement. Le i)lus simple est d'admettre, soit que Marc a retouché un premier travail, soit que l'apias a pris pour notre Marc un des documents de Marc.
Deux autres attaques, |)lus précises, ont été dirigées contre l'historicité de Marc — que soutiennent la très grande majorité des savants actuels. — I*our Wréde, Das Messinsgelieunniss in den Kc(inr/elien. Zuf/leich (in lieitrag zum Verstiindniss des Mdvcns Evanqelium, Gottingen l'JOl, Marc est un théologien hardi qui falsifie les faits : il |)art de l'échec de Jésus et l'explique parce ([ue Jésus n'aurait pas voulu se présenter comme le Messie [1, 24. Jésus menaça (le démoni, disant : Tais-toi ; — 1. 43, parlant sévèrement (au lépreux)... il lui dit : garde-toi d'en rien dire...
gine païenne; il s'appuie sur le sentiment religieux si éveillé à cette époque, on l'a vu, et si ardent clans les âmes : il leur montre le divin dans le miraculeux. « Commencement de l'Evano-ile de Jésus-Christ, Fils de « Dieu » : cette première phrase de son livre nous ini-
— Voir 3, 11-12 : 1, 34 : 5. 43; 7, 36 : 8, 26, 30 ; 9. 8], et parce que Jésus ne se serait pas cru le Messie. Ce sont les Apôtres, surtout après sa mort, qui l'auraient imaginé tel. — Ce système se relie étroitement à celui qui conteste Tauthenticité des paraboles, voir supra p. 142. n. Mais il se heurte à des textes précis; il rend inexplicable toute l'histoire subséquente; il n'explique pas l'origine de la croyance des Apôtres : il est invraisemblable [J. Weiss : Aelteste EvangeL, 52]. Quant au secret messianique, il s'explique par le messianisme nationaliste juif : Jésus ne veut pas qu'on le prenne pour un nouveau Judas Macchabée. Le fait est certain.
Enfin, arguant du texte qui manifeste l'intention rédemptrice de Jésus et des incontestables rapports de Marc avec Paul, certains veulent que Marc ait prêté à Jésus les idées de Paul. Voir supra p. 179 n. et infra ce que nous disons de Paul. Il semble au contraire que Y indépendance de Marc (comme de Luc et de notre Matthieu) par rapport à la théologie de Paul soit un très sûr garant de so7i historicité.
Ln 1907, un des doyens les plus illustres de la science biblique indépendante, H. Holtzmann a résumé son sentiment touchant les controverses relatives à Marc et la possibilité pour nous de connaître Jésus : Die Marcus-Konlroversein iftrer heutigen Gestalt [Archiv. fi'ir Religionswissenscha'.t, X, 1-2]. « Il fait observer d'abord que le second évangéliste n'est pas un historien, ni au sens moderne, ni au sens antique : il poursuit un but d'édilication et d'apologétique et s'adresse à des lecteurs d'origine païenne ou tout au moins gréco-romaine. En second lieu, l'Evangile de Marc ne saurait être considéré comme la consignation première des souvenirs de Jésus : il a derrière lui une tradition orale qui les a marqués de son empreinte. Troisièmement il faut admettre que. durant la première période de leur existence, les évangiles synoptiques ont subi des modifications bien plus considérables (|ue plus tard, par suggestion des textes parallèles ou par intluence des idées chrétiennes courantes dans
tic à son dessein et nous fait entrevoir sa méthode. Il veut établir que Jésus est un être surnaturel; il doit donc, puisque le miracle est la preuve nécessaire de l'action divine, dire les miracles de Jésus; et son histoire est, en effet, toute pénétrée de cette pensée que les actions miraculeuses de Jésus suffisent à prouver qu'il est Fils de Dieu. Il ne donne des discours qu'un résumé rapide ; mais il insère soigneusement dans son livre un nombre notable de miracles saisissants. Délivrances de possédés, guérisons de malades, résurrec-
les communautés chrétiennes. Quatrièmement il y a dans l'Evangile de Marc des groupements incontestables par ordre de matière, c'est-à-dire des combinaisons de récits qui ne sont pas groupés selon l'ordre hisloriquo. Enfin, cinquièmement, il y a dans notre second évangile des traces indéniables d'influences pauliniennes. Dans le second article. M. II. II. "montre la valeur historique de la disposition générale du récit de Marc, d'abord pour 1»' début et la tin du ministère de.Iésns, ensuite dans la distinction de deux pha.ses du ministère, avant et après la reconnaissance de la messianité de Jésus par Pierre. Enfin, il signale la présence, dans l'Evangile de Marc, d'une série de passages (pii vont à rencontre de la tendance apologétique de l'auteur, et qui doivent, par conséquent, être considérés comme des témoignages de l'utilisation d'une tradition historique trop fortement établie pour que l'auteur ait pu l'écarter. La conclusion, c'est que l'Evangile de Marc doit être utilisé avec une judicieuse critique, mais qu'il garde néanmoins une valeur positive comme document historique » [résumé de .lean Réville : Rev. Uisl. Bel., 55, 389].
Indépendammentdes encycloi)édies et des ouvrages généraux, voir: Maldonat : Comm. in Marcum. éd. 1874.Mayence ; Schanz, 1881, Fribourg: Ivnabeidiauer, d8'.)4. Paris; Rose, l!i04, Paris; IJ. Weiss. (Jottingnn. 1901; J. Weiss : Dos àlteste Evanf/elium, l'JU3. Gôltingen'; et Markus, Gottingen, 1905 ; Wellhausen : Evungelium Marci, 1903, Berlin ; B. Swete : The gospel accovding fo S. Mark. ^'éd.. 1902, London ; H. Weiss: IHe GescliichtlielikeU des Mardis Ev., 1903.
tions de morts, maîtrise des éléments, tempêtes apai-, sées et multiplication des pains, tous les genres de surnaturel y figurent : et les détails réalistes quil donne en font mieux saisir la vérité et le caractère. La guérison de laveugle de Bethsaïde, quil est seul à faire connaître, est le plus significatif de tous : c'est en mettant de la salive sur les yeux de l'aveugle et en lai imposant les mains que Jésus iait disparaître sa cécité. Les Romains pouvaient-ils être plus sûrement confirmés dans leur foi, au lendemain des massacres du Vatican, que parle récit véridique de ces merveilleux prodiges ? C'est au lendemain de la mort de saint Pierre et pour affermir son église vacillante qua écrit saint Marc. Pareillement, c est au lendemain de la mort de saint Paul et pour affermir ses églises qu'à son tour, sans doute, écrivit saint Luc, un de ses compagnons. Les disciples des deux grands Apôtres poursuivent tous deux, exactement, le même but : ils veulent raconter la vie de Jésus afin de rendre plus solide la foi de leurs frères. Seulement samt Luc se propose dètreplus complet: il puisera aux souvenirs de saint Paul, aux livres de saint Marc et de saint Matthieu ; mais il puisera aussi aux autres écrits que les disciples des Apôtres ont répandus déjà un peu partout : il veut tout (( raconter par ordre après avoir tout examiné avec « soin, depuis l'origine » ; c'est lui-même qui nous l'annonce dans la préface qu'il adresse à son ami Théophile. 11 semble que. des petits livres qu'il consulte, aucun ne soit complet, aucun ne le satisfasse : il tra-
2oS >AINT riEHllE HT LES APOTRES
vaille à les fondre tous dans une liistoire délinilivc.
Marc commençait à la prédication et Unissait à la résurrection du Messie. Luc commence plus tôt, à la naissance, non pas de Jésus, mais du Baptiste, et il finit à l'Ascension. Non content d ajouter ainsi k Marc une préface et un épilogue, il grossit singulièrement le corps du récit: ilsembleméme qu'il intercale dans le dernier voyage de Jésus à Jérusalem tous les souvenirs qu'il a recueillis et auxquels il ne sait assigner une place exacte. En général, il tâche d'ordonner l'histoire du Sauveur, il y détermine des périodes, il y fixe des dates, il la rattache à l'histoire générale de la Syrie et de l'Empire ; preuve évidente de l'importance qu'il donne à la question de temps, les mots « année » et « mois » reviennent plus souvent dans son seul livre que dans tous les autres écrits du Nouveau Testament ; le souci constant et visible qu'il a de saisir et de signaler les phases successives de la vie du Sauveur, le développement de sa pensée, les diverses étapes de son ministère en Galilée où on l'acclame, dans les bourgs de Palestine où il erre en fugitif, à Jérusalem où il meurt. tout trahit en lui lintention de faire œuvre d histoire : par lui, tous les souvenirs que les Apôtres ont gardés sont sauvés de l'oubli.
Pas plus que Marc, il n'écrit pour des Palestiniens : ce sont les Grecs qu'il vise, comme Marc visait les Romains. Il ne cite presque jamais les prophéties messianiques de l'Ancien Testament. 11 apprend au lecteur que « la ville qui a nom Bethléem )j est en Judée, ainsi
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que la ville d'Arimathie. tandis que CapharnaiJm est en Galilée, aussi bien que Nazareth ; il traduit en grec les expressions araméennes qui viennent sous sa plume : Golgotha devient Kranios et Rahbi, didascalos. Bien plus, on sent, de la première à la dernière page, le désir qu'a l'auteur de ne jamais froisser les Gentils : la vie de Jésus racontée par saint Luc est avant tout une histoire, mais une histoire qui commence à se laisser pénétrer par une théologie. Saint Luc montre dans Jésus le Sauveur universel, le véritable a Sauveur du monde )) ; la bonne nouvelle est annoncée à « tous les hommes )> ; « toute chair verra le salut de Dieu » ; Jésus rappelle au début même de sa vie publique que, dès les jours d'Élie et d'Elisée, des païens ont reçu les bénédictions divines, de préférence aux Israélites. L'historien s'attache à faire voiries progrès de l'Evangile, et comment de Jérusalem il passe rapidement à Rome.
L' (( universalisme » de saint Luc ^ a. naturellement.
' A la fin du if siècle, saint Irénée 'lU, 1, 2] et le canon de Muratori s'accordent pour déclarer que l'auteur du troisième évangile s'appelle saint Luc. Luc est, d'après saint Paul [Colos.. 4, 14; P/i/7.,24 ; II Tim., 4, 11], un de ses collaborateurs et amis ; d'origine sans doute servile \Vojy.à:;e5t un diminutif de Aoj/avô^; et les noms en 2^ sont fréquents chez les esclaves], il était devenu m.édecin. Paul le dit expressément, Colos., 4, ii ; Luc emploie beaucup de termes techniques médicaux [xpa'.-âÀr,, 21, 34; (3-ùuv/o\xvn^, T'jps-w ta.îYaÀco, 4, 38...]; son prologue rappelle étrangement les préfaces de deux livres de médecine écrits par Dioscorides Pedakios et par Hippocrate [Jacquier, II, 445]. Sa famille, au dire d'Eusèbc, III, 4.7, était d'Antioche. — [Voir encore note sur les Acte>i].
Le vocabulaire de Luc rappelle beaucoup le vocabulaire de
une couleur proprement paulinienne : le mot « justitication », au sens où saint Paul si souvent l'emploiera
saint Paul [175 expressions communes; otwxa» intransilif ; àXX' oùo£. £'. xa- £'.. |jiT,T'.,...]. Sa phrase est plus variée, et souvent plus classique \v/j^ "-'- -QiETaBat pour -o-.eTv. usage de l'optatif avec ou sans à'v] que celle de Me. et deMt.; et, en même temps, elle est plus chargée d'aramaïsmes et d'hébraïsmes que celle de Mt. et de Me. : le fait s'explique par le recours aux sources dont Luc respecte parfois la forme [discours, cantiques...] 11 connaît les historiens grecs et les imite : il sait composer avec art, faire vivre ses personnages, les opposer adroitement [l'enfant prodigue, les disciples d'Lmmaûs. Marthe et Marie].
Tout son livre est dominé et ordonné par une idée : « L'évangile est un salut, le salut mérité par la mort du Messie; la résurrection est la preuve que cette mort a été acceptée par Dieu comme un sacrifice expiatoire efficace ; ce salut est acquis pour tous les hommes qui s'y prépareront par la pénitence... Pour lui, ce n'est pas la Galilée qui fut le principal théâtre de l'activité du Seigneur; c'est au contraire Jérusalem, car c'est dans cette ville que l'œuvre de la rédemption se consomma. Vers elle il dirige le regard du Maître .. L'évangile lui est apparu comme un phénomène qui s'est d'abord montré en Galilée, et s'est dirigé ensuite à travers la Samarie vers Jérusalem où il brilla dans toute sa splendeur. Tel est l'ordre qu'il suit dans sa composition littéraire : Galilée [4, 14-9.50], Samarie [9, ol-19, 27], Jérusalem [19, 2i-29, 53]... Et cet ordre d'expansion, de marche en avant, de rayonnement progressif se retrouve aussi fermement indiqué dans le livre des Actes, w [Rose : Evanr/Ue selon saint Luc, 1904, p. 12-14;. — Ce qui caractérise le livre, on le voit, c'est llévangile de l'enfance mis à part] la longue section samaritaine. Les indications lopographiques et chronologiques y sont beaucoup jdus rares que dans le reste du livre; les passages parallèles sont placés i)ar Mt dans la section galilécnne. On peut croire, soit que saint Luc a volontairement détaché de cette première phase de l'histoire de Jé.sus, pour en diminuer l'importance, ce qu'il raconte, 9, 51-19, "21, soit qu'il a bloqué en cet endroit tous les matériaux [surtout les discours] (ju'il trouvait non datés [hypothèse de Wright, Beyschlag]; la première hypothèse [Schanz, Jacquier] parait de beaucoup la plus vraisemblable.
Luc utilise Marc très ridèlemcnl sauf 6, 'n-8. :; et daiLs la sec-
et qui ne se retrouve ni chez saint Jean ni chez saint
tion samaritaine] : il le corrige au point de vue de la langue [aov.o:; par axsùo;..., y.sv7o; par oô:oç... Jacquier, II. 325]. — Luc utilise encore les Logia. — Il utilise encore d'autres documents dont la provenance semble être araraéenne [évangile de l'enfance ; les disciples d'Emmaûs : peut-être un recueil de paraboles] ; il est à noter qu'il est. de beaucoup, le plus complet des synoptiques : « il possède 45 sections de l'histoire évangélique qui lui sont propres, plus du quart de l'évangile, tandis que Mt. n'en a que 20 et Me. que 5. » [Jacquier, II, 464]. [Peut-être a-t-il utilisé un document où puisa, au début du w siècle, l'auteur de VEvangile de Pierre : sa parenté avec ce dernier texte est reconnue de tous [le bon larron, l'éclipsé du soleil].
Luc insiste naturellement sur les idées de Jésus qu'a développées saint Paul : mais on ne doit pas dire qu'il prête à Jésus des idées que Jésus n'eut pas [voir supra : et noter que le premier évangeliste est un émule de Paul, indépendant de Paul]. — Luc insiste encore, curieusement, sur lexcellence de la pauvreté et les dangers de la richesse. 6, 2Û.2t : 12, 33 : 18, 22 : 12, 13-21: 16, 1-17 : 16, 19-31 : 18, 18-30. Ce fait est évidemment en rapport avec une tendance, d'ailleurs inconnue, de l'âme de saint Luc : peut-être a-t-il ici subi l'influence de la jeune église de Jérusalem, où beaucoup avaient mis leurs biens en commun.
La parabole du festin messianique, 14, 15-24 [cf. Mt.. 22 1-14] indique que Luc écrivait avant la prise de Jérusalem en 70. La prédiction de la ruine du Temple s'explique très aisément pour les chrétiens; étant le Verbe de Dieu. Jésus prévoit l'avenir. Si elle dénote une époque postérieure [Weiss. Hcltzmann, Harnack. Plummer, Sanday; Davidson, Weizsiicker]. comment expliquer la rédaction de la parabole du festin [voirMtt.22] ^ La mort de Paul (sans doute avant 68) a dû exercer une influence décisive sur son ami. — Je aois ajouter que la plupart des savants attribuent à Luc une date beaucoup plus récente, 70-90. iSur les rapports de Luc avec Josèphe, voir supra p. 202. n. et Krenkel : Josephus und Lukas, 1894'.
Voir, outre les encyclopédies et les ouvrages généraux, les commentaires de Mal'donat, Schanz, 1883. Knabenbauer, 1896: B. Weiss, 1901: Rose, 190i; J. Weiss : Lukas, 19ÛD; Merx : Evcn fjeliurn Lukas, 1905: A. Ilarnack : Lukas der Arzt der Verfasser des dritlen Evanqeliurn und der Aposielgeschichte, Leipzig, 1906 [Beitrage zur Einleitnng in das .V. T. L'» Heftl.
Marc, est familierà notre auteur. Disciple de saint Paul , s'adressant à ses anciens auditeurs, nétait-il pas naturel que sa pensée dût beaucoup à saint Paul '? Son livre, œuvre dérudition et œuvre d"art, a une douceur ingénue et un charme insinuant; avec lui, plus encore qu'avec Marc, nous sommes loin de Jérusalem, nous sommes en pleine gentilité grecque.
Le premier Evangile nous ramène à Jérusalem, en pleine terre juive. Lhistoire de Jésus quil retrace est, plus encore que le livre de saint Luc, pénétrée de théologie. Il suit en général saint Marc et y introduit les Dits du Seigneur, dont on ne cessait de traduire les discours et de développer les ré<:its, mais il dispose leurs données suivant des vues essentiellement dogmatiques. L'auteur sacré semble commenter cette parole : a Je ne suis pas venu abolir la LûL mais Vac- C077iplir. » Jésus de Nazareth est le Messie annoncé par les Prophètes ; la doctrine du Messie est l'épanouissement de celle de Moïse ; le Christianisme est un élargissement du Judaïsme. La démonstration de cette double thèse s'appuie sur une interprétation minutieuse de l'Ancien Testament ; l'auteur le connaît à fond; il le cite d'après la version des Septante et d'après le texte hébreu; il l'explique d'après la méthode des théologiens juifs. Il souligne partout, dans les événements de la vie de Jésus, l'accomplissement des prophéties, et son exégèse ne tend pas d'abord à retrouver le sens original des passages allégués, selon la pensée de leurs auteurs ; elle relève des coïnci-
NOTRE PREMIER ÉVANftII.E 263
dences ténues et de simples rencontres de mots. « Il semble que le souci de l'évangéliste soit de pouvoir dire, après chaque récit : Ceci est arrivé pour que la prophétie s'accomplit, ceci était écrit. Il pousse cette tendance jusqu'à une insistance qui nous choque presque, jusquà donner l'impression que la vie tout entière de Jésus n'est qu'une suite de nécessaires échéances et d'inéluctables accomplissements. » Mais le caractère foncièrement juif de sa théologie ne se marque pas seulement dans les détails : le plan même du livre atteste avec quelle force lAncien Testament informe, si j'ose ainsi dire, sa pensée tout entière ^ L'histoire du Christ Jésus se déroule dans un cadre qui rappelle celui de l'histoire d'Israël: la montagne du Sermon sur la montagne où est proclamée la loi nouvelle, est-ce autre chose que le Sinaï où Dieu a donné sa Loi à son peuple ? La montagne de la Transtiguration où se manifeste la gloire de Jésus rappelle les sommets du Thabor et de IHermon. Sur la montagne delà Résurrection. Jésus s^lorifié décrète l'ornanisation de 1 Eglise. Il est vrai que, si Jésus est annoncé par Moïse et les Prophètes, il les dépasse, les vivifie, les transforme. Avec quel soin l'évangéliste ne rappelle-t-il pas les paroles du Christ dénonçant Ihypocrisie des Pharisiens et des scribes: «Malheur à vous, c( scribes et Pharisiens hypocrites : vous parcourez la
' Voir notamment les cinq grands discours où Mt. a concentré la doctrine de Jésus à ses divers moments [5-7. i^T : 10: 13 : 18: 24-25] 'd'après Loisyl.
264 SAINT PIERRR ET LES Al'uTRES
« mer et la terre pour faire un prosélyte... Vous êtes (( semblables à des sépulcres blanchis, qui, dudeliors, « paraissent beaux, et qui, au dedans, sont pleins « dossements et de pourriture...! Serpents, races de « vipères, évitez-vous d'être condamnés à lenfer! ». Il ne suffit pas d'accomplir les rites de la Loi ; il faut l'accomplir elle-même en humilité, en esprit et en vérité '.
* Quel est le rapport de notre premier évangile avec les Logia aramébns rédigés par saint Matthieu? Le problème est extrêmement délicat parce que nous connaissons très mal ce qu'étaient les Logia [voir supra p. 243-:fî48].
Les citations bibliques du ])remier évangile ne sont conformes aux Targumsaraméens que lorsque ceux-ci reproduisent le texte hébreu : il est donc assuré que l'évangéliste n'a pas formulé ces citations telles qu'elles ont été prononcées par Jésus: noter même qu'il altère le sens du texte biblique [parfois complètement : Michée, 5, 2. écrit que Bethléem est petite entre les milliers de Juda, et Mt-, 3, 6, écrit : et toi, Bethléem..., tu n'es pas la plus petite entre les chefs de Juda]. Les citations attribuées- à Jésus bont empruntées aux Septante [sauf, 22, 37-39]: celles qui sont le fait de lauteur, tantôt viennent des Septante et tantôt de l'hébreu et tantôt les combinent. Les citations communes à Mt. et à Me. (ISj, à Mt. et à Le. (4) viennent des Septante, comme aussi celles qui sont communes à Mt., Me. Le. Sur les 23 citations propres à Mt., 41 semblent dériver de l'original hébraïque, elles ont une portée théologique et semblent provenir de l'évangéliste: 12, qui viennent des Septante, paraissent lui avoir été imposées par la tradition. Cette question des citations scripturaires de Mt. est. on le voit, très complexe : elle atteste la grande liberté des rédacteurs. Elle n'impose pas, mais à coup sur elle ne combat pas la théorie qui attribue un grand rôle au traducteur grec.
On s'accorde en général pour reconnaître que Mt. et Me. sont beaucoup plus étroitement apparentés queMt.ct Le, ce qui incline à penser que le traducteur grec des Logia araméens de Matthieu utilisait Me. « surtout pour les paroles du Seigneur». Et la comparaison prouve [Allen] qu'il atténue le réalisme de Me. et
NOTRE PREilIEU EVANGILE 26j
Mais si le premier Évangile et le troisième introduisent déjà dans leur récit de la vie de Jésus quelques
idéalise Jésus. Cela encore peut faire croire que le traducteur grec n'a pas entendu son rôle d'une manière étroite : ce ne peut pas être un apôtre qui recourt à Me.
On reconnaît que la langue et le style du premier évangile ont une physionomie très particulière, bien qu'il soit moins hébraisant que Me et Le. Il a employé 34 fois l'expression 3a7'.À£(a -(Lv ojcavtuv, et 2ù fois l'expression Père céleste 'sous des formes un peu dilTérentes], et 90 fois 'ô'i... [Jacquier, II, 38d, 382].
Pour saint Jérôme, enfin. Jiolre Mt. diffère beaucoup de l'évangile original écrit par Matthieu [Ev. des Hébreux].
Mais toutes ces observations, bien que sensiblement convergentes, ne donnent pas la clef du problème : interrogeons le livre lui-même. C'est une œuvre théologique systématique où transparait une personnalité vigoureuse : elle s'inspire de la doctrine des Prophètes pour démontrer que Jésus est le Messie, qu'Israël est rejeté en raison de son incrédulité, et que les nations prennent sa place. Ce caractère général, d'une évidence aveuglante, suggère une observation : cette théologie judéochrétienne universaliste a dû naître au moment où la propagande chrétienne sortait du cercle étroit de la Palestine, pour atteindre, par l'intermédiaire des juiveries hellénistes de la Dispersion, les nations elles-mêmes. Si, comme il semble, les Logia araméens datent des origines lointaines où l'Evangile était un phénomène essentiellement araméen, on croira que la théologie du premier évangile était absente des Logia, et qu'elle est le fait du rédacteur de notre texte grec. Selon toutes les vraisemblances, notre premier évangile n'est pas la simple traduction des Logia araméens de Matthieu : il est l'œuvre originale d'un théologien judéo-chrétien inconnu, très personnel, et qui utilisait surtout deux documents : l'évangile de Marc, les Logia de Matthieu. [D'après Rendel Harris, Burkitt, Allen, il puiserait aussi à un recueil de témoignages messianiques, relevés dans la Bible par les chrétiens de la première génération].
Où et quand écrivait ce mystérieux docteur ? Jamais il n'explique ni les usages rehgieux juifs, ni les détails de topographie palestinienne ; c'est donc qu'il vise les Juifs ; c'est sans doute qu il écrivit en Palestine. — La physionomie intimement juive de sa doctrine et l'orientation de son effort décèlent une époque où l'Eglise est encore principalement établie en terre juive.
20(3 SAINT PIERRE ET I.E< APoTRE?
préoccupations doctrinales, ce fait naltère pas leur caractère essentiel; comme saint Marc, mais un peu moins nettement que lui, ils sont avant tout des Mémoires des Apôtres S ainsi que les nommera saint
C'est à cette même conclusion qirachemine 1 examen du rapport de Mt. et de Paul : ici et là même tendance; l'un et l'autre pourtant sont indépendants. Ils devaient être à peu près contemporains : notre premier évangeliste est postérieur à Marc [vers 64] ; la parabole du festin nuptial, Mt., 22, 6-8 [cf. Le. 14, 15-24] prouve que le livre est postérieur aussi à 70. Notre Mt. date sans doute des environs de 70-80.
Cest-à-dire que l'histoire de notre évangile de Matthieu serait assez analogue à l'histoire de notre épître de Jacques : ici et là, un écrit authentique dune des « colonnes » du parti judaisant aurait été remanié par un judéo-chrétien : ici et là. on amalgame ce texte authentique avec d'autres documents écrits, et on laisse au remaniement le nom du texte primitif: ici et là, inspiration est analogue, soit explicitement paulinienne. soit quasi paulinienne. Qui sait si nous ne saisissons pas ici le travail de la première école théologique chrétienne : on y devrait rattacher, pour une époque antérieure le Livre des Témoignages, pour une époque postérieure la Doctrine des Douze Ajyvtres.
Il est vraisemblable que, des trois synoptiques, c'est notre premier évangile qui reproduit le plus fidèlement la physionomie et l'accent de Jésus.
' L'extrême délicatesse des problèmes qui se rencontrent danG l'étude des Synoptiques tient pour beaucoup à ce que la nature exacte de leurs rapports est mal connue. 11 y a entre eux des ressemblances et des différences également extraordinaires.
« 1" Ressemblances. — Il y a : «• identité des péricopes ; si l'on divise, ainsi que l'a fait Rouss [Histoire Evangélique. p. 23. Paris, 1876] la matière evangélique en 12* sections, on trouve que 47 sections sont communes aux trois synoptiques : b) identité de Tordre des péricopes. tantôt chez les trois synoptiques, tantôt chez deux seulement : o identité littérale des tournures de jihrases, des expiessions et des termes.
20 Différences. — «) Versets communs aux trois synoptiques 330-370; particuliers à Mt., 330: particuliers à Me. 68: particuliers à Le.. 541 : communs à Mt.. Me. 170-180: communs à Mt.. Le, 230-240 : communs à Me. Le. jO... : b) L'ordre des récits
LES MEMOIRES DES APuTRES
Justin et plus précisément des Mémoires de saint Pierre, de saint Paul et de saint Matthieu. Xous pou-
communs est différent dans les trois synoptiques; ils marchent tantôt deux à deux, tantôt seuls : c) Les expressions sont identiques, mais les tournures de phrases sont différentes: ch Les mêmes idées sont exprimées par des termes différents dans les trois synoptiques ; le plus souvent Marc et Matthieu ont les mêmes termes et Luc d'autres. Quelquefois Luc s'accorde avec Marc contre Matthieu, rarement avec Matthieu contre Marc : e) La divergence est pour un même terme dans le nombre d'un nom ou dans l'emploi de deux temps différents du même verbe » [Jacquier, II, 283-2S4].
Voici deux exemples :
Me Et aussitôt, comme il remontait de leau, il vit les cieux se fendre, et lEsprit, comme une colombe, descendre sur lui. Et une vois descendit des cieut : Ta es mon fils, le bien-aimé: en toi je me complais 1. 10-11".
Mais vous, prenez garde à vous-mêmes ; ils vous livreront aux tribunaux et TOUS serez baltus de verges dans les sjTiagogues et vous comparaîtrez devant les gouverneurs et devant les rois à cause de moi. Et il faut premièrement que l'Evangile soit prêché à toutes les nations. Et lorsqu'ils vous conduiront pour vous livrer, ne pensez pas d'avance à ce que vous direz ; mais tout ce qui vous sera donné à cette heure, dites-le, car ce nest pas vous qui parlez, mais l'Esprit-Sainl. Et un
Ml.
Il monta aussitôt de l'eau et voici, les cieux furent ouverts et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe, venant sur , lui. El voici, une voix des cieus qui disait:
Celui-ci est mon Fils, le bien-aimé. en qui je me complais ]3, IG-iT .
Soyez en garde contre les hommes ; ils vous livreront aux tribunaux et dans leurs synagosues ils vous flagelleront et vous serez conduits devant les gouverneurs et les rois à cause de moi pour leur t'tre en témoignage à eux et aux nations. Mais quand ils vous livreront, ne vous inquiétez pas comment et de quoi vous parlerez, car ce que vous^ direz vous sera donné à cette heure : car ce n'est pas vous qui parlez, mais c'est 1 Esprit de votre Père qui parle en vous. Et un frère livrera
Le.
Le ciel s'ouvrit et le Saint-Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle.comme une colombe.
Et il y eut une voix du ciel : Tu es mon Fils, le bien-aimé, en toi je me complais ; 3, 21-22 trad.
Jacquier. H. 41.
Mais avant tout cela ils mettront leurs mains sur vous et ils vous persécuteront, vous livrant aux synagogues et aux prisons, vous conduisant devant les rois et les gouverneurs à cause de mon nom et cela sera pour vous l'occasion de rendre témoignage. Mette/ donc i dans vos cœurs de ne I point préméditer comment I vous vous défendrez . Car je TOUS donnerai une bou- I che et une sagesse, aux- I quelles tous vos adversaires ne pourront ni résister ni contredire. Et vous serez li\Tés même
SAINT PIERRE ET LES APoTRES
vons connaître authentiquement, grâce à ces livres, la vie de Jésus telle que les Apôtres en général et ces
frère livrera son frère à la morl et le père son enfant ; des enfanls s'élèveront contre leurs parents et les feront mourir, el vous serez haïs de tous à cause de mon nom, mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé ^13. 9-i3\
par vos parents et par vos frères et par vos amis, et ils en feront mourirdenlre vous, et vous serez hais par tous à cause de mon nom. Mais, pas un cheveu de voire lèle ne se perdra. Par votre patience vous posséderez vos âmes [21, 1-2-19; trad. Jacquier, II. 157 .
son frère, à la mort et un père son enfant, des enfants s'élèveront contre leurs parents et les feront mourir et vous serez hais de tous à cause de mon nom. Mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. Et cet Evangile du royaume sera prêché par toute la terre pour servir de témoio:nagne à toutes les nations et alors viendra la fin [10, 17-22:
L'explication de ces faits a donné naissance à plusieurs hypothèses depuis saint Jean Chrysostome [in Ml.. IV, 1] et saint Augustin [De consensu Ev. passim] jusqirà nos jours: c'est surtout depuis Lessing, Xeue Hypothèse iib.er die Evangelisten als bloss menscidiclie Geschiclitsschreiber betvacliLet, 1778, qu'on s'en est occupé. Les savants actuels s'accordent en général pour exclure l'hypothèse de la tradition orale [les rédacteurs des synoptiques auraient puisé directemenl. en la modifiant parfois, à la catéchèse apostolique à peu près stéréotypée] et l'hypothèse de la dépendance mutuelle [Mt. ayant servi de source à Me. et à Le, ou inversement] : ils s'accordent en général pour penser que nos synoptiques dérivent de documents écrits.
Tantôt, on spécifie que ces documents sont, essentiellem.ent, le livre de Marc et les Logia araméens de Matthieu : la priorité de Marc est évidente de par l'ordre qu'il suit, la langue qu'il emploie, les idées qu'il énonce (il y aurait eu, du reste, deux éditions de Maro. Tantôt on suppose que d'autres textes que Marc et les Logia ont été utilisés par les Synoptiques, ou l'on admet que Marc et les Logia dérivent eux-mêmes de sources écrites [J. Weiss : Vas cilteste Evangelium, Gottingen, 1903: Loisy: R. H. L. R., nov. 1903; — pourB. Weiss, Me. a utilisé les Logia, Mt. a utilisé Me. et les Logia : — pour Wendt. Mt. et Le. ont utilisé Me. et les Logia; Le. a utilisé en outre Mt.: Me. dérive de traditions diverses, notamment de celle de Pierre; — pour Jïilicher, Mt. et Le. ont utilisé Me. et d'autres documents; Me. une