L E-PRIT PAÏEN PERSISTE
comme autrefois, surtout, les foules païennes croient trouver dans la magie le moyen de contraindre la divinité, sans que jamais elles imaginent qu'aucun dieu puisse conquérir le monde, sans que jamais leur foi chante cet avenir ^
* Voir notre t. I. p. 318: Hubert : article Magia dans Daremberg-Saglio : Bouché-Leclercq : V Astrologie grecque, 1800; Audollent : Tab. defixionum, Paris. 1001; Toutain, I, 127 ; Besnier : L'Ile Tibérine, p. 2u2. — La persistance du caractère magique des religions païennes est attestée parl'exaltation du culte médicomagique dEsculape, au second siècle de notre ère. Les empereurs de ce temps, Antonin surtout. « avaient pour lui une vive dévotion. Ils comblèrent de présents les villes de Grèce et d'Asie où étaient situés ses plus célèbres sanctuaires. Ils firent frapper à Epidaureet à Pergame des monnaies nouvelles sur lesquelles il était représenté avec ses attributs traditionnels. Des médaillons romains d'Hadrien et de Marc-Aurèle le représentent debout, le bâton à la main, ou bien avec Hygie, le serpent sacré à leurs côtés. Marc-Aurèle prétendait avoir vu en songe le dieu de la médecine... L'exemple donné par les empereurs fut partout suivi. Jamais le culte d'Esculape n'avait été aussi florissant. Le rhéteur .Elius Aristide entreprend de longs voyages pour obtenir d'Esculapesa guérison... Aucun empereur du ii« siècle ne s'est intéressé autant qu'A ntonin le Pieux à ce culte. Dès son avènement il a fait élever à Epidaure des monuments nouveaux et magnifiques. Plus tard il parait s'être intéressé spécialement au sanctuaire de l'Ile Tibérine : il le construit ou il le répare » [Besnier : Vile Tibéinne, 192]. Il faut ajouter qu'Esculape rencontre alors son prophète. Alexandre d'Abonotichos Paphlagoniei découvre à Pella un gros serpent apprivoisé et montre en lui l'incarnation d'Esculape : il agrémente son serpent d'une figure en toile, lui donne le nom de Glycon et prophétise. Du monde entier on accourt l'entendre : bien qu'il ne tasse payer chaque oracle qu'une drachme et deux oboles, il gagne par an de sept à huit talents; Rutilianus, consul suffect dans les dernières années du règne d'Antonin, épouse sa fille ! Un général de Marc-Aurèle, Severianus, ne veut pas partir en campagne sans l'avoir consulté. « Marc-Aurèle lui-même, lors de sa guerre contre les Marcomans, a fait jeter dans le Danube deux lions vivants pour se conformer à un de ces oracles ». Sur Esculape et ps. Apulée, voir Reitzens-
Tous les textes s'accordent à montrer que les religions des Egyptiens, des Aryens et des Sémites demeurent anlhropomorphiqucs et naturalistes, politiques et liturgiques, magiques et a-doclrinales^ si '}' ose ainsi parler; il semble même, parfois, que leur caractère politique s'accentue. Toutes ces religions remontent loin dans les àges; le prestige du passé sacre leurs sacerdoces d'une auréole mystérieuse; les magni-
tein : Aixh. Bel. Wiss., VII, 393. [Voir aussi, mémo volume, p. 95, l'arlicle de Wiinsch].
On sait que nous avons beaucoup de détails sur les guérisons miraculeuses opérées par Esculape. Voici le texte ofticiel d'un miracle : « Valerius Aper, (ancien) soldat qui était aveugle, fut averti par le dieu de venir, de prendre du sang d'un coq blanc avec du miel, den composer un collyre et de s'en frotter les yeux pendant trois jours: il a recouvré la vue, et il a été guéri, et il a témoigné publiquement sa reconnaissance au dieu » [GIG, ii'JSO ; Lacour-Gayet : Antonin le Pieux, 366; voir Marini : Arvali, w° :266, p. t'û]. Sur l'incubation qui se pratique dans les sanctuaires d'Esculape, voir Deubner : de incubatione capita iV, Lipsiae, 1900 et liamilton : Incubalion... S. Andrews, 1906.
Sur l'incroyable développement de la magie et de l'astrologie à ce moment, voir IMilégon de Tralles : T.zpX OaujjLajiOJv [Gronovius : Thésaurus Grœc. Ant. VIII (1699), ::i6931 et Klein : RJiein. Mus., 33. 1878, 133 ; liouché-Leclercq : Histoire de la divination dans l'antiquité ; Histoire de l'Astrologie grecque, Paris, 1899 ; Gumont: op. laud., 196-285, 310-321 ; Marquardt: Culte. 1. 132 (imprécations, actes symboliques, sacrifices d'enfants].
L'astrologie s'organise en science véritable et vénérée avec pseudo-Nechepso, pseudo-Pétosiris [vers 150 avant Jésus-Glirist à Alexandrie], avec Posidonius d A pâmée, le maître de Cicéron, et Julien le Ghaldeen, le contemporain de Marc-Âurèle : d'un fait indéniable, l'action du ciel sur la terre, les astrologues déduisent les conséquences les plus absurdes. [Artémidore d'Ephése, prêtre d'Apollon Daldaios, expose en quatre livres l'art d'expliquer les songes, dans ses 'Ovs'poxp'.T'.xà .- n» siècle après Jésus- Ghrist].
' Voir t. l. p. 318-322.
VALEUR POLITinUE DE< RELIGIONS 21
fiques bienfaits quelles ont recueillis jadis leur assurent une richesse souvent énorme ; la foi superstitieuse vivant au cœur des foules ajoute encore à leur puissance. Aussi voit-on poindre chez les rois un sentiment de méfiance très net à l'égard des clergés indigènes ; aussi voit-on les états inquiets prendre contre eux des mesures de précaution. En Asie, c'est ^lithridate Eupator qui sappuie contre les Grecs sur les traditions iraniennes, contre les Romains sur les traditions grecques et travaille à construire un immense empire : contre le sacerdoce indigène dont le grand prêtre de Comana est le chef, il dresse un sacerdoce rival, qui implante au cœurde la Cappadoce la religion des Perses et salue son chef dans le pontife de Zela; pour plus de sûreté encore, il enlève le pontificat de Comana à la famille qui en est propriétaire — elle descend des anciens rois du pays — , et il en gratifie son favori Dorylaos^ Les Ptolémées d'Egypte- témoignent d'autant
• Théodore Reinacli ; Mithridaie Eupator, roi de Pont, Paris, 1800, p. 23-^8, 34-3o, ^40, 278-290.
• - Bouché-Leclercq : Histoire des Lagides. Paris, 1903-1904. 2 vol., E 102, 141, 231, 264 et passim. Philadelphe achète du synode de Sais, au prix de 750.000 outen d'argent, la déification d'Arsinoé. Sur le sacerdoce égyptien à ce moment, voir W. Otto : Priester und Ternpel ira Hellenislichen Aefjypten, I, Leipzig, 190.5. Les temples étaient divisés en trois classes, les prêtres en 4, puis, après 238, en 5 tribus administratives [chacune d'elles étant distribuée en catégories hiérarchisées, ou saou\. En général, le sacerdoce est héréditaire. La chancellerie royale dirige sans aucun intermédiaire les affaires du culte : mais, à partir des Romains, il y a un grand-prêtre, ministre des cultes, indépendant du préfet d'Egypte. Les temples sont très riches, surtout ceux d'Edfou Horusi et de Philae dsis .
de méfiance et s'occupent pareillement à brider le clergé local par un savant mélange de flatteries et de menaces. Ils savent se présenter comme les ennemis des Perses maudits; ils se rattachent habilement aux chefs des conspirations nationales qui jadis tentèrent de les chasser, et de restaurer le culte vénéré d'Osiris. Ptolémée Soter avance cinquante talents pour que les funérailles d'un Hapi soient célébrées avec la pompe qui sied; il sacrifie solennellement àllorus; il restitue aux prêtres de Pe et de Tep le domaine de Patanout que leur vola jadis l'odieux Xerxès ! 11 répare les temples de Louqsor et de Karnak. Mais Ptolémée Philadelphe, sous un prétexte pieux, confisque d'abord le sixième des revenus du clergé ; selon toutes les vraisemblances, il s'empresse ensuite de fassujétir à l'obligation d'un synode annuel; il s'empresse surtoulr de s'appliquer le bénéfice de la vieille croyance égyptienne qui adore en chaque roi un dieu réel et vivant: on le voit organiser son propre culte, ctlc culte de sa sœur-épouse, sous une double forme, égyptienne et grecque; le culte des « dieux adelphes » est associé dans tous les temples d'Egypte au culte des dieux nationaux. Philopator le développe...
Lorsque les Mitliridatides et les Lagides, les Sélcucides et les Attalides, et les autres, se sont inclinés, dociles ou brisés, devant rcmpire envahissant de Rome, les chefs de cet empire héritent des difficultés auxquelles ils avaient dû faire face ; pour les surmonter, c'est aux mêmes moyens qu'ils recourent. Ils réduisent