‹ La révolution religieuse: JésusChapitre 25 sur 108 · LE NOUVEAU CULTE · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU CULTE

montre des noms particuliers et des aspects locaux du Dieu transcendant et un. Surtout elle comporte un culte : « elle emprunte à l'Orient ces sortilèges, ces charmes magiques, ces bruits d'instruments, ces purifications impures, ces expiations profanes S ces pénitences illicites et cruelles, ces incisions sanglantes dont sindigne Plutarque, et aussi ces mots étranges, inintelligibles, que le dévot doit prononcer, sous peine de sacrilège, avec la plus minutieuse exactitude et qui sont une souillure pour la langue autant qu'une offense à la majesté divine. »

Et cette religion, au moins depuis le temps d'Auguste, peut montrer ses missionnaires et ses prédicateurs : lesphilosophes. Néron,Vespasien,Domitiens'en

* «En Méonie... et dans plusieurs parties de la Phrygie, on a retrouvé de singuliers petits monuments, les exernpla ou exemplaria. Dans ces courtes inscriptions, un individu raconte une faute qu'il a commise... Il a confessé sa faute [içoLtoÀovioaa-.]. apaisé le dieu par un sacrifice et une expiation, et finalement il raconte son aventure à tout venant... pour achever de s'amender lui-même et avertir les autres. Citons un exemple caractéristique : « Moi, Aur. Stratonicos, après avoir, par étourderie, coupé dans le bois sacré des arbres de Zeus Sabazios et d'Artemis Anaitis, j'ai été puni, et, après avoir prié, j'ai placé là ce témoignage de reconnaissance » [Mo'jjsTov, 1880, p. 164, n» 332: cf. 333, 334; 1885, n°' 437, 460. .. ; Buresh-Ribbeck, p. 111, n° 53 ; Ramsay : Cities and Bislioprics, I. 134-'! 3d ; Chapot, o09]. — Et, dans ces mêmes pays ly do-phrygien s, à cette même époque, les prostitutions sacrées se pratiquent encore : au ii« siècle de notre ère, une femme, citoyenne romaine et noble, se vante, dans une inscription, d'appartenir à une famille qui se voue à la prostitution et ne se lave pas les pieds! A A'jpT,À'a [A]I [a] CkIx sx 7:poYÔvtJûv-aÀAa/.''o(jL)vy.al àvir-o-ôorov, 6'jvâ-:-/;p A Aùp. Z£*/.ovyoo*J ^'';[-]'^"'^j -rraXÀaxîjja-a v.'X'. xa-à yj:T,ffti.6v, A'.c [à Tralles. Ramsav : Cities and Bish., I. 115, 116^; Chapot, olO-oU].

méfient et les bannissent ; mais, au temps des Antonins, ils bénéficient de la faveur du maître. Ce sont de vrais aumôniers laïques: ils « consolent » les âmes qua brisées la douleur ; ils préparent à la mort celles qu'a marquées pour le suicide un caprice impérial ; entre temps, ils forment la jeunesse à l'art de vivre. Un grand nombre de ces « moines mendiants du Paganisme » appartiennent à la secte des Cyniques : tel Demetrius, qui refusait les avances de Caligula et réconfortait les derniers instants de Thraséas; tel Démonax, dont la lière piété désarmait la raillerie de Lucien. Le cynique est (( un messager des dieux, un frère de tous les hommes, qui a à cœur le salut de leurs âmes » ; une volonté divine le pousse, « il montre à tous, par la parole et par l'exemple, le chemin du salut ^ » Le sentiment rehgieux est là, déformé peut-être, mais vivant : les adeptes de ces cultes, les disciples de ces philosophes cher^^hent Dieu avec inquiétude et tremblement : ils ne croient pas pouvoir se passer de lui. Et c'est en vain qu'Epicure tend à rendre le calme aux âmes agitées en tuant, avec l'idée de Providence, la religion renaissante-. La conscience païenne sent

* Ghantepie : Manuel, 647-648.

- L'objet d'Epicure [341-270] est d'aider rhomme à atteindre le bonheur; il vise directement à ruiner la religion qui admet Ihypolhèse d'une autre vie et donc effraye l'humanité jjar cette théorie creuse. La logique dEpicure tend à en démontrer la vanité [Thomas : de Epicuri canonica, Paris, 1881)]. Qui raisonne conformément à celte logique se rend compte que lame est un corps matériel, donc périssable, et qu'il n'y a ni providence, ni lois : le hasard règne seul dans le monde; les dieux l'ignorent. La sagesse,

LA TENTATIVE EPICURIENNE 51

son essentielle insuffisance, elle souiïre de ce vide qu'elle constate en elle : elle ne renonce pas à vouloir le combler. C'est en vain que Lucrèce montre dans la religion la source de tous les maux ^ Il compatit aux misères qui accablent l'homme, il veut le délivrer de la pire de toutes, la crainte de la mort et la crainte des dieux : inutile, puisque le monde s'explique sans elle par le système des atomes, la religion est encore malfaisante, puisqu'elle ordonne des monstruosités, telles que le sacrifice d'Iphigénie. Le crime n'est pas delà combattre, mais de la suivre. — Malgré l'enchanteresse beauté de ses vers, le poète ne convainc personne ; il

c'est d'abord raffranchissementdes vaines terreurs : et c'est ensuite le plaisir. Noter, du reste, que « la débauche et la plupart des vices sont, au total, une mauvaise affaire «.Les vrais plaisirs sont «ceux que la nature réclame impérieusement » [Croiset, V, 63-67]. Noter encore qu'£.picure recommande d'adorer les dieux de la cité : voir Pascal dans la Rivista cii filologia, 1906, 34, 241. Le sort de Socrate ne tente pas Epicure : la dévotion de celui-ci est faite surtout de prudence sociale. — Au contraire de l'Epicurisme, le Stoïcisme n'attaque pas la religion. Si plusieurs stoïciens io-norent les dieux, la plupart les adorent et les invoquent. Voir infra p. 00-57, l'attitude de Marc-Aurèle. Au fond, néanmoins, la pensée religieuse ne tient pas grand place dans le stoïcisme. « Nous ne trouvons daccent profondément religieux que dans certains passages d'Epictète » [Chantepie : Manuel, 650]. Les stoïciens n'ont été ni les adversaires déclarés, ni les agents efficaces de la renaissance religieuse. Absorbés dans leur effort individuel vers le souverain bien, ils l'ignorent, ils veulent l'ignorer; ils en sont les adversaires implicites. Remarquer surtout que leur cosmoloo'ie est essentiellement immanentiste et fataliste : elle est donc nécessairement hostile à l'idée d'un Dieu transcendant et provident. * Lucrèce [97-53]? — Voir Martha • Le poème de Lucrèce, Paris, 1869; Boissicr : Rel.rom., 1, 37. u ReliQtonum animum nodis exsolvere pergo », dit Lucrèce.

b2 LA REVOLUTION RELIGIEUSE

n'est pas parvenu à se convaincre soi-même. Pas plus que les caresses de son amante, les théories de son maître n'endorment langoisse de son âme :

medio de fonte leporum

Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.

Et voici qu'entraînés par la contagion, entraînés aussi par la logique interne de la conscience, tous les penseurs qui retrouvent étonnés au fond d'eux-mêmes l'idée du Père Céleste nous émeuvent par ce qu'il y a de religieux dans leur accent. Des philosophes stoïciens, dont Varron résume l'effort et systématise les recherches, tentent de construire une théologie qui accorde le polythéisme traditionnel avec le sentiment religieux ressuscité -. Cicéron semble recueillir l'idée qu'a peut-être entrevue Platon, à savoir qu'entre l'homme et Dieu il y a société naturelle : « Universus hic mundus, dit-il quelque part, icna civitas communis deorum atque omnium exisiinianda w ; il appelle Dieu, c'est Séncque qui le dit, JSotre Père. Si

* Varron [116-26]. Dans les Antiquités divines, il a ramène la religion romaine à une allégorie métaphysique « [Pichon, 164] : il rejette les mythes absurdes et garde les vieux rites ; il distingue la religion des poètes, celle des philosophes, celle des citoyens, et c'est cette dernière qu'il veut sauver, et c'est pourquoi il condamne la première et défend la seconde. Ce faisant, il reproduit la doctrine du fameux juriste et grand pontife Mucius Scaevola [Saint-Augustin : de civ. dei, IV. 27, 31. Voir Krahner : Grundlinien zur Gesch. des Verfalls der rôni. Staatsreligion. Halle, 1837, ol, sq. ; Marquardt, 1, 73]. — Cet effort, qui annonce l'œuvre religieuse d'Auguste, a contribué sans doute à entretenir la vie des cultes païens, : voir supra p. 12-20.

VIRGILE ET SENEQUE Îi3

Virgile parle encore la langue mythologique dHomère, il réussit mal à dissimuler son embarras ; comme il nous émeut, au contraire, lorsqu'il laisse retentir en lui la fraternelle douleur humaine, lorsqu'il montre dans la pure joie de l'àme la sainte récompense de la vertu, lorsqu'il s'élève vers la divinité pour lui demander humblement secours ou pour menacer le crime triomphant ^ ! L'àme est immortelle et les dieux sont justes :

i-iDiscile justitiammoniti, et non temnere divos! »

Séqèque, par moments, est plus catégorique encore-; il fait un beau livre sur la Providence qui, du temps même de Cicéron, n'avait pas de nom à Rome ; il lui reproche le bonheur de Sylla ; il parle de Dieu comme un chrétien, l'appelle aussi Notre Père, Deus et Parens noster, demande que sa volonté soit faite, exige qu'il soit honoré, imité et aimé. Ce n'est pas, « en faisant des sacrifices ou en offrant de riches présents qu'on honore les dieux ; si on veut leur rendre le culte qui leur est dû, on doit commencer par croire en eux, par

* Virgile [70-19], né près Mantoue. Voir Boissier .LaRel. rom., 1,256.

- Sénèque [*-6d], précepteur, ministre, victime de Néron. Analyste subtil de l'àme, c'est le plus dévoué des directeurs de conscience; et son idéal moral est très élevé, si ses croyances ne sont pas très fermes. Il n'est pas sur du tout qu'il ait admis un Dieu personnel. — Voir Boissier. II, 110: Martha : Moralistes sous l'empire romain : Lévv-Briihl : Qiiid de Deo Seneca senserit, Paris, 1888.

avoir l'idée que Ton vit sous leurs yeux et que Ton devient meilleur en les honorant ^ ».

Plutarque, pourtant, paraît être plus intimement religieux que Sénèque : disciple de Platon, s'il s'en écarte plus souvent quil ne le dit dans ses théories métaphysiques, il le prolonge manifestement par l'inspiration de sa doctrine morale. Il enseigne la transcendance du bien; il prêche l'insuffisance de la raison, il montre que cette insuffisance est suppléée par le contact immédiat de Ihomme avec Dieu, il met en honneur les pratiques religieuses telles qu'elles sont organisées dans le Néo- Pythagorisme ; il admet l'existence et reconnaît l'importance des démons, tantôt bons et tantôt mauvais, tantôt mortels et tantôt immortels. Nous devons, à l'entendre, prier humblement les dieux « de nous donner l'intelligence d"(( eux-mêmes», et, pour cela, persé- « vérer dans une vie sobre, éloignée des plaisirs des

« sens et pratiquer dans les temples ces absti-

(( nences rigoureuses dont la fin est la connaissance du « premier et souverain être - ».

' Ep. 115, o et 93, 50 [Marquardt : Culte I, 90] : Primiis est deorum cultus deos credere. Deinde reddere illis maiestatem suam... Vis deos propîtiare? bonus esto. Satis illos coluit quisquis imitatus est. — Dans le de Providentia, voir surtout V, 5-6 : Nihil cogor, nihil patior invitus, nec servio Deo, sed adsentior.

- Plutarque [50-125?] combat le Stoïcisme panthéiste et déterministe autant que TEpicurisme inconsistant et vulgaire : de toute son âme, il tend à connaitre Dieu, « qui est » et dont l'Apollon delphien lui parait la juste incarnation. Il défend la providence. — Voir Yolkmann : Leben... wid Philosophie des P.. Berlin, 1873; Gréard : la morale de Plutarque, Paris, 1866 : Oakesmith : Tfie religion of P. 1902, London et Decharme : La

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