LES RELIGIONS ORIENTALES
A une époque plus récente, arrivent les Baals avec les esclaves et les marchands syriens. Ils vulo-arisent ces hautes idées du divin que de tout temps se sont faites les Sémites. Grâce à eux se répand la notion d'un dieu siégeant loin de la terre au-dessus de la zone des étoiles, tout puissant et éternel, dont le Soleil est l'image radieuse ^ : Héliogabale établit son culte à Rome.
Mais de cette mêlée confuse des cultes orientaux parmi les nouveaux besoins surgis dans lame humaine, c'est Mithra qui promet de sortir vainqueur.
Dans la mythologie aryenne primitive, Mithra paraît être un des noms du soleil. C'est un dieu jeune, bienfaisant et beau, qui parcourt le monde, monté sur son char, coiffé d'un casque d'or : sa fête se célèbre au
53, 30, 48, le sénat a fait démolir ses chapelles et ses statues [de même, en 28, 21]. C'est en 38 et en 213 que Caligula et Caracalla construisent deux temples à Isis au Champ de Mars et sur le Quirinal. —Voir Cumont, 90-124: Marquardt, I, 93; Gruppe, 1337 et Lafaye : Hist. du culte des divinités d'Alexandrie hors d'Egypte, 1884. Paris.
* D'après Cumont : op. laud., 239. Le culte d'Atargatis da déesse syrienne) et de Hadad, son époux, est introduit à Rome au début du IV siècle. Puis viennent Adonis, Balmarcodès, Marmas, Dusarès, etc. C'est Antonin le Pieux qui construit le fameux temple de Baal à Héliopolis [Malalas, 11, p. 28U. Bonn. — Marquardt, I, 101] ; peut-être Marc-Aurèle favorise-t-il l'introduction du culte des Baals. Héliogabale. fils de Julia Sœmias, règne de 218 à 222 : avant son avènement, il a été prêtre du dieu solaire d'Emèse. une pierre noire, qu'il fait apporter à Rome : dans le temple qu'il lui consacre [219], il établit le feu de Vesta, le Palladium, et les boucliers sacrés. Ses débauches l'ont rendu fameux. Voir Cumont, 125-162 ; Marquardt, I. iOO : Gruppe, 1382 et R. B. 19u8. 311 [Hadav à Rome).
solstice d'iiiver. Ormiizd, le seigneur omniscient, était entouré de sept assesseurs, les A mshaspcmds ; de vingthuit génies des éléments, les Izeds; et d'un nombre infini de Férouers, les idées des choses. Tout à l'origine, Mithra n'était qu'un Ized ; dans l'Iran, son rôle s'accroît, il apparaît avec les premiers linéaments de la physionomie qu'il gardera jusqu'à la fin. Ormuzd l'a créé « aussi digne d'honneur que lui-même.» Intermédiaire entre le créateur et Ihomme, il confère aux rois la légitimité. Il fait descendre sur eux le rayon divin, source de toute puissance et de toute justice. Il leur apporte ce que les Perses appelaient le Hvarenô, la gloire, terme à peu près intraduisible que les Grecs rendent par->/r,. Au sortir des plateaux de la haute Asie, Mithra passe en Chaldée où sa théologie s'élabore et s'étoffe. Les légendes iraniennes etchaldéennes sont rapprochées, leurs divinités identifiées ; l'astrolâtrie sémitique se superpose aux mythes naturalistes des Aryens. Ormuzd est confondu avec Baal, Anahita est assimilée à Ishtar et Mithra devient Shamasli. Voici enfin qu'il quitte l'Orient. On entend pour la première fois parler de lui sur le Forum au temps de la guerre de Pompée contre les pirates ciliciens; il s'installe à Ostie et gagne Rome, où, grâce à Commode qui se convertit à la foi nouvelle *, il règne en maître. Apporté par les soldats, les fonctionnaires et les mar-
' Cette conversion de renipereur eut un très grand relentissement [Cumont ; Hel. Or. 180J.
PROGRÈS DU MITHRIACISME 64
chands, ouvertement favorisé par les empereurs dans lesquels il montre une émanation substantielle de la divinité suprême, le Mitliriacisme se propage avec rapidité en Mésie, en Pannonie, en Rhétie, en Germanie, en Belgique, en Bretagne, en Afrique, en Espagne, dans la vallée du Rhône, en Italie et en Xorique : il attire à la fois les foules et l'élite sociale.
(( Le caractère profondément religieux de sa doctrine et de son culte explique son succès. Il enseigne que le fidèle fait partie d'une milice sacrée, chargée de soutenir avec le principe du bien la lutte contre la puissance du mal : conviction singulièrement propre à surexciter la vie de lame. Les espérances d'outretombe qu'il suscite chez ses initiés, immortalité et justice éternelle, sont aussi l'une des raisons de sa puissance en ces temps troublés où le souci de l'au-delà tourmente tous les esprits. Mais plusieurs sectes ouvraient à leurs adeptes des perspectives aussi consolantes sur la vie future. La force dattraction particulière du Mithriacisme vient de ce qu'il satisfait à la fois l'intelligence des lettrés elle cœur des simples. Il faitdu Temps la Cause première de toutes choses, et du Soleil sa manifestation sensible. Le culte quil rend aux Planètes et aux Constellations dont le cours détermine les événements terrestres, aux quatre Eléments dont les combinaisons produisent tous les phénomènes, se réduit en somme à Tadoration des principes reconnus par la science antique : la|théologie des mystères n'est en un sens qu'une expression religieuse de la physique
et de lastronomie romaines. D'autre part, les âmes populaires séprennent facilement des doctrines qui déifient tout ce qui se voit et se touche. Selon le Mithriacisme, les dieux sont partout, et ils se mêlent à tous les actes de la vie quotidienne. Le feu qui chauffe les fidèles et cuit leurs aliments, l'eau quiles désaltère et les purifie, l'air même qu'ils respirent et le jour qui les éclaire sont l'objet de leurs hommages. Lorsque l'initié se rend le soir à la grotte sacrée, cachée dans la solitude des forêts, à chaque pas des sensations nouvelles éveillent dans son cœur une émotion mystique. Les étoiles qui brillent au ciel, le vent qui agite le feuillage, la source ou le torrent qui coulent de la montagne, la terre même qu'il foule aux pieds, tout est divin à ses yeux : la nature entière provoque en lui la crainte respectueuse des forces infinies qui agissent dans l'univers.
« Le culte mithriaque agit sur les âmes plus fortement peut-être que la doctrine. Le secret dont il s'entoure augmente la vénération qu'il inspire. Les sept initiations ^ graduelles qu'il confère font toujours espérer au néophyte des vérités plus sublimes, et les rites étranges qui les accompagnent laissent dans son cœur une ineffaçable impression. On croit trouver, et, la suggestion se transformant en réalité, l'on trouve en effet dans les cérémonies liturgiques un stimulant et une consolation : on se sent lavé de ses fautes par les
' Le (' mystc » prend successivement les noms de Corbeau, Occulte, Soldat, Lion, Perse, Courrier du Soleil et Père.
LA LITCRGIE MITHRIAQUE 63
ahlulions rituelles, et ce baptême allège la conscience du poids des remords ; on sort fortifié des banquets sacrés qui contiennent la promesse dune vie meilleure oii les souffrances de ce monde auront leur compensation ; enfin ce sont les initiations qui produisent sur les âmes laction la plus forte. Lorsqu'après avoir traversé le parvis du temple, le néophyte descendait les degrés de la crypte, il apercevait devant lui, dans le sanctuaire brillamment décoré et illuminé, Timage vénérée du Mithra tauroctone dressée dans labside, puis les statues monstrueuses du Kronos léontocéphale, surchargées d'attributs et de symboles mvstiques dont l'intelligence lui était encore fermée. Des deux côtés, les assistants, agenouillés sur des bancs de pierre, priaient et se recueillaient dans la pénombre. Des lampes, rangées autour du chœur, jetaient une clarté plus vive sur les images des dieux et sur les officiants, qui, revêtus de costumes étranges, accueillaient le nouveau converti. Des jeux de lumière inattendus frappaient ses yeux. Le breuvage fermenté qu'il absorbait surexcitait ses sens et troublait sa raison ; il murmurait les formules opérantes et elles évoquaient, dans son imagination égarée, des apparitions divines. Il se croyait transporté hors des limites du monde et, sorti de son extase, il répétait, comme le myste d'Apulée : « Jai abordé les limites du trépas, j'ai foulé le « seuil de Proser- « pine;... au miHeu de la nuit, jai vu le soleil étin- « celant dune pure lumière ; j ai approché les dieux
« intérieurs et les dieux supérieurs, et je les ai adorés (( face à face. »
Au cours du if siècle et au début du iii^, le Mithriacisme qui interdit aux femmes toute participation à ses mystères, répare cette infériorité en salliant intimement avec le culte phrygien de Gybèle et d'Attis ^ : il apparaît dès lors comme une assez juste expression de la conscience religieuse néo-païenne, il semble destiné à accomplir la révolution religieuse qui depuis cinq siècles se prépare. Il offre à ses fidèles l'idée de la fraternité humaine et la croyance en un « Médiateur » bienfaisant ; il prêche une morale impérative et volontiers ascétique ; il confère une manière de baptême, une sorte de confirmation, une espèce de communion qui opère dans fàme angoissée l'œuvre consolante et pacitiante de Dieu. Le monde paraît être à la veille de devenir mithriaque-.
Voici précisément que l'empire tombe aux mains d'une famille qui est originaire de lOrient. La révolution qui se prépare ne va-t-elle pas tout dun coup s'accomplir? Si Septime Sévère est africain d'origine, il épouse une syrienne qui exerce sur lui, et autour d'elle, la plus vive influence : Julia Domna, sa sœur
* D'où la diffusion des purifications sanglantes, les lauroboles.
■ Je résume ici, ou je transcris, Cumont : Les Mystères de Mithm, Paris. 1902. — Voir, du même, Textes et Monuments relatifs aux Mystères de Mit/ira, 2 vol., 1894-1 'JOU, l'article Mithra dans Saglio, un chapitre dans les Belig. Orient, p. 103-193 et 299-310. — Noter le caractère iranien du mithriacisme, qui éloigne de lui les Hellènes [Harnack : Aushreitung desC, II, 271].
JL'LIÂ DOMNA 65
Julia Mœsa, ses nièces Julia Sœmias et Julia Mammée sont les vraies souveraines de cette société cosmopolite où toutes les traditions se confondent, où toutes les religions se combattent. « Energiques comme des Romaines du temps passé, instruites et spirituelles comme des hétaïres grecques, gracieuses et belles comme des filles authentiques de l'Orient », il faut ajouter encore quelles se passionnent pour les problèmes philosophiques et religieux. La plus remarquable est Julia Domna, l'impératrice : elle décide un des plus brillants causeurs de son salon à retracer la vie d'un de ces sophistes apôtres qui rivalisent avec les Cyniques : et Pliilostrate écrit la vie d'Apollonius de Tyane. Ce livre n'est pas une histoire, non plus qu'un roman : « c'est un évangile. » Apollonius est le prophète du Dieu-Soleil et Philostrate nous redit ses leçons : la pureté de l'âme est procurée par les rigueurs de l'ascèse ; elle procure à son tour la perfection de la connaissance et le don du miracle ^ Mais Mithra aussi est Dieu-Soleil : ne peut-il pas bénéficier de l'apostolat de Philostrate? Xe paraîl-il pas l'incarnation vivante et populaire de la divinité que prêche le confident des Syriennes ? La conversion de Commode ne présage-t-elle pas la conversion du monde?
* Sur tout ce mouvement, voir Jean Réville : La Religion à Rome sous les Sévères, Paris, 1886 ; un résumé dans Chantepie : trad. fr., 660-66:2. — Il y eut réellement, à Tyane en Gappadoce, au 1" siècle après Jésus, un magicien appelé Apollonius : il est quasi certain que les Mémoires de Damis le Ninivite, son disciple, dont se serait servi Philostrate, sont apocryphes. « Il est
Au S€in de la conscience païenne un vide s'est creusé : elle sent le besoin de la parole de Dieu; elle est prête à la recevoir.
Israël travaille à la lui faire entendre.
Les temps sont passés de la très douce domination perse ^ ; Ihégémonie grecque, établie par Alexandre, maintenue par les Lagides et les Séleucides, à peine allégée par les Romains, ramène pour lEglise de Xéhémie des jours aussi sombres que ceu.x où Xaboucliodorosor saccageait Jérusalem. La conquête territoriale ne suffisait pas à l'ambition d'Alexandre. « Il voulait faire la conquête spirituelle de TOrient, par le moyen de la civilisation grecque. La langue grecque, les mœurs grecques, la culture d'esprit grecque, tels étaient les fondements sur lesquels il voulait élever
évident que maintes fois Philostrate copie des récits de miracles évangéliques, ou des histoires tirées de la vie de lapôtre Paul, et qu'il a souvent présentes à lesprit les apparitions du Christ ressuscité. » Il est certain, d'autre part, que Julie Mamniée eut à Césarée un entretien avec Origène et que son fils, Alexandre Sévère vénérait Abraham et Jésus au même titre (]u"Orphée et Apollonius.
Le livre de Philostrate [écrit avant 217j n'a pas, en soi, autant d'importance que le mouvement syncrétiste auquel il se rattache. — Voir Baur : Apollonius und Chvistus, Tûbingen, 1832; Chassang ; Apollonius de Tyane. trad. annotée, Paris. 1862; Croiset, V, 763.
' Voir t. I, p. 274-316. et. pour l'époque antérieure à l'époque perse, même tome. p. 169-:273.