LA MORALE DE PHILON
actions. « Si Fàme dit : C'est moi qui plante, elle est « sacrilège... L'âme qui enfante d'elle-même avorte^». Dieu se rit de nos efforts individuels ; et, quand nous avons cru nous vaincre, il nous avertit par une chute de notre orgueil. Lorsque nous sommes faibles, au contraire, il nous fait triompher. Dieu est le commencement et la fin de tout - ».
Ces théories de l'amour de Dieu, du péché, du Verbe attestent la formation d'une sorte de religion analogue au Néo-Pythagorisme : je dis une sorte de religion, car le Gnosticisme alexandrin confesse l'insuffisance radicale de l'homme et la nécessité d'un secours divin, la gràce^ C'est par là qud se rattache àla Bible et manifeste sa filiation par rapport au Mosaïsme. Plus précisément qu'aucune autre, cette religion prélude au Christianisme : elle permettra d en plus exactement définir, lorsqu'elle sera mieux connue, roriginalité interne et la force intime. Dès maintenant on peut dire qu'elle représente une incomplète et imparfaite fusion du Judaïsme et du Paganisme.
La théorie philonienne du Verbe s'inspire des théories stoïciennes et platoniciennes plus que de la doctrine juive de la Sagesse; elle ne marque pas un pro-
* Denis : Idées morales dans l'antiquité, II. .306.
- Thamin, 57-58. — Le terme de la connaissance est la prophétie et l'extase communiquées par Dieu [Martin, 14^-1.32] ; le terme de la vertu, c'est la joie et le calme qui identifient pre-que l'homme à Dieu [Martin, 203].
^ Pour lui comme pour Saint-Auf^ustin. l'humble piété est condition d'intelligence. Martin, lly-i20, 131.
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grès par rapport à la théorie de V Ecclésiastique ; le Verbe de Philon a des analogues dans la Bonté et la Puissance de Dieu. Loin de féconder la spéculation palestinienne, l'influence grecque semble lavoir égarée. L'idée de la matière qu'exposent les Alexandrins est grecque : elle vient d'Aristote, des Stoïciens, des Ioniens ; grecque leur idée du mal moral, et platonicienne : il procède non d'une mauvaise volonté du cœur, mais dune imparfaite connaissance de la vérité; grecque et platonicienne leur idée de la science : qu'est-elle autre chose qu'une réminiscence d'une révélation primordiale ? grecque encore, dans une certaine mesure \ leur conception des êtres intermédiaires entre Dieu et le monde : qui pourrait y méconnaître un travestissement des Idées combinées avec les énergies des Stoïciens-? Il semble par contre que Philon ait volatilisé au creuset de ses allégories la substance de la Bible : l'idée grecque a fait éclater le moule juif. « Lorsqu'il est enseigné que Dieu planta (f le paradis, entendez, nous dit-il, qu'il a semé les « vertus dans le cœur de l'homme. Le paradis fut ap- (( pelé Eden, parce qu'Eden veut dire plaisir, et que le {( plaisir doit être oii est la vertu. Et ce paradis fut « tourné vers l'Orient, parce que la vertu dissipe, « comme un soleil levant, les brouillards de l'àme. « L'homme, l'hôte de ce paradis, c'est l'entendement
* Je rappollo l'nngélologie juive.
- La doctrine de Philon n'a aucune rigoureuse unité logique. >krtin, 140, 165, 167, 175, 2f2, 220.
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« chargé de cultiver les vertus. Dieu entin lui donne « une compagne : c'est la sensibilité. Sarah jette « Abraham dans les bras d'Agar : c'est qu'on ne peut « arriver à la sagesse qu'après s'être donné à la « science, sa suivante. » La Bible n'est pour Philon qu'un tissu de fables enveloppant les vérités découvertes par les Grecs.
Philon ne voit pas comment la doctrine enseignée dans la Bible contredit la doctrine élaborée par les Anciens. Il ne voit pas que la Bible montre dans des faits concrets, très différents de vaines allégories, la toute-puissance absolue d'un Dieu maître et père de l'homme. Il ne voit pas que l'intervention de Dieu au début et dans le cours de l'histoire d'Israël présage une autre intervention encore. Le Messianisme est l'aboutissement du Judaïsme ; le Messianisme ne tient aucune place dans la pensée de Philon ^ Si son âme est restée religieuse, l'idée grecque a dissout en lui la foi juive -.
La synthèse alexandrine se présente dans l'histoire comme une ébauche de ce que sera la synthèse chrétienne; si imparfaite qu'elle puisse être, elle atteste le sourd travail qui s'accomplit dans les consciences. La matière est prête : l'Ouvrier divin peut venir.
* On a vu, p. [22 n. 4, qu'il n'a pas disparu dans la Diaspora. 'Il oppose aux Grecs les Bcwbares, c'est-à-dire les Juifs, Martin 2.