LA PRIMAUTE DE PIERRE
(( Jésus récompense sa foi en le désignant pour être le conducteur de son Eglise : il met ainsi le sceau à la constitution de cette société qu'il forme avec ses Apôtres et ses autres disciples depuis que les Juifs le rejettent, afin que se réalise en ce monde, comme elle
Devant le Sanhédrin, il a expressément et ouvertement revendiqué sa qualité de Messie, Me, 14, 00-60.— 2<' Jésus a laissé entendre qu'il était plus que le Messie. Le titre de Fils de Dieu signifie purement et simplement le Messie, lorsquil lui est appliqué par les Juifs. Mais il semble, parfois, avoir un autre sens : Marc, 13, 32 : « pour ce qui est du jour..., personne ne le sait, ni les anges..., ni le Fils, sauf le Père » ; Luc, 10,22 : «... Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît qui est le Fils si ce n'est le Père, ni qui est le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler » [cf. Mt., 11, 27].
Certains textes — outre la formule trinitaire du baptême — sont à rapprocher de ces deux textes mystérieux. a\ ceux où Jésus appelle Dieu, son Père, Marc, 8, 38 fMt. 26, 29. Luc, 23, 34, 24, 49: b>. celui où il se subordonne David, Marc, 12, 35-37 ; Luc, 20, 41-44 ; c) la parabole du maître de la vigne, qui lui subordonne tous les Prophètes et semble le qualifier comme le fils et l'héritier naturel de Dieu. Marc, 13, 1-12. d) Jésus remet les péchés : c'est le privilège de Dieu, pensent les Juifs, Mavc. 2,5-7: e) Jésus se compare et se juge supérieur à la Loi [sur le prestige de laquelle, voir supra p. 7.5]; f) comparer aussi les textes qui disent la sainteté et l'humilité de Jésus avec Mt. 25, 35-4Ù • 10. 32-42 11, 28. 3ù) ; Luc, 22, 32 ; il se dit plus grand que Salomon et plus grand que Jonas. Voir Me 14, 7-9 et Wernle cité par Lagrange [Bulletin... Toulouse, 1904, 12J. — Noter encore les miracles [cf. Actes, 14, 8-12]. Si j'ajoute que Jésus, souvent, refuse certains attributs qu'il veut réserver au Père seul, Marc, 13. i'2: Luc, 22. 42, 18, 19; si je rappelle les croyances juives touchant la Sagesse et l'Esprit, on conclura que ces textes insinuent que Jésus est une puissance de Dieu, distincte du Père. Il est enfin très invraisemblable que la confession de Pierre à Césarée n ait d'autre signification que la proclamation de la messianité de Jésus : il y a longtemps qu'elle est connue des Douze [Spitta : Streitfragen..., II]. Noter la solennité de la mise en scène.
Et cette conclusion est confirmée par ce que la croyance à la
est réalisée aux cieux, la volonté de son Père. Simon a bien mérité le nom de Pierre par la fermeté de la foi qu'il vient de manifester. Pierre il est, pierre il sera, car c'est sur lui que reposera, comme un fondement inébranlable, tout l'édifice deTEglise; c'est lui dont la foi subsistera et supportera la foi de l'Eglise. Sans doute, le fondement divin de cette Eglise jest Jésus luimême ; mais, Jésus quittant ce monde, Pierre demeure le fondement visible de l'Eglise visible. Sans doute, aussi, les autres Apôtres et tous les fidèles sont des pierres de l'édifice sacré ; mais la pierre principale, d'oii dépend toute la solidité de la maison de Dieu, est
divinité de Jésus est explicitement attestée par saint Paul [voir chapitre iv] moins de trente ans après sa mort: parce que l'idée dominante de saint Marc, à la même époque, est la nature surnaturelle de Jésus; et parce que saint Luc et saint Matthieu enseignent la conception surnaturelle. Voir encore le psaume 2{supra p. 87].
On s'accorde en général, pour reconnaître qu'il n y a pas trace, dans nos documents, d'une évolution quelconque de la conscience de Jésus. Dès le début de son ministère, une sérénité étrange transparaît en tout ce qu'il dit. Cf., les citations réunies par Lepin : op. laud., 164-170. 190-199, 212, 236. — Voir J. Holtzmann : Das messianische Bewusstsein Jesu..., Tubingen, 4907 [aucun doute que Jésus se soit donné pour le Messie. H. croit, avec Strausss. Bauer, A. Réville, Schiirer, Harnack. Bousset que la piété de Jésus envers le Père céleste lui a donné conscience délre. en un sens, fils de Dieu; et que, se sentant tel. il s'est cru et dit le Messie juif; mais sa conception, d'abord moraliste (Second Isaïe) aurait évolué dans le sens eschatologique \Daniel)].
L'authenticité de Luc 10, 21-22. qui rappelle Eccli., 51, [cf. Luc. 11. 49-ol et Mt., 23, 34-36], a été attaquée par Loisy: Ev. et Egl., 45-47. sans raison, semble-t-il [A. Robinson : The study of liie gospels, 1902, London, 403 : Grandmaison : Etudes. 1903, I. 463, S. Holtzmann. l, 272-275, d'après Batiffol; Harnack : Sprucfie und RedenJesu, p. 189].