MAINTENANT TOUT EST PERDU
On a dit que le régime de la Terreur avait été rendu nécessaire par la révolte de cinquante départements. Dites plutôt que cette révolte a été excitée par l'avènement de la Terreur. Ce qui a causé le déchirement de la France, c'a été le déchirement de la Convention, quand elle a subi et inauguré le régime de la peur, le 31 mai, en se mutilant elle-même sous la menace de l'insurrection.
Une assemblée qui, contre son opinion, sa conscience, pour obéir à la force, livre une centaine de ses membres à la prison ou à la mort, perd nécessairement le respect des peuples. Pour le recouvrer, il lui faut se faire craindre et user de barbarie; en général, on ne songe à inspirer la terreur qu'après l'avoir subie.
54 LA EÉVOLUTION
Cependant, le peuple lui-même se pervertit par la victoire; il n'y a plus que le fer qui décide. Alors, de toutes parts, naît l'idolâtrie de l'échafaud.
Si la Convention eût été décimée par l'insurrection, que serait-il arrivé de pis?
Que nous jouons légèrement avec la mort dans nos systèmes! Il nous faut aujourd'hui l'échafaud de celui-ci; demain nous aurons besoin de cet autre; et, dans cette voie, sans chercher l'excuse de la passion, notre fatalisme historique nous pousse à une cruauté qui serait risible, si elle n'offensait à ce point la nature humaine,
« Cette tuerie fut un grand mal, « dirent les Montagnards, instruits plus tard par leurs propres calamités. Et nous, plus terroristes que les terroristes, nous alignons impitoyablement les supplices dans nos formules d'histoires; si l'on nous en refuse un seul, nous nou^ écrions que le système est perdu. Quoi donc! pousserions-nous la rhétorique jusque-là? Avouons que, pour l'honneur du système, nous aurions grand besoin de ressusciter les gens que nous tuons avec tant d'indifférence.
Nous enfermons la Révolution dans un cercle de quelques années, que n/DUS bornons le plus souvent à 1*795. Dans ce cercle étroit, l'horizon nous manque; notre vue en est offusquée. Ce qu'était la passion pour les hommes de la Révolution, les formules le deviennent pour nous, des causes d'aveuglement et d'égarement. Sur quoi m'orienterai-je dans ce chaos? Sur deux choses, la liberté et l'humanité. Il n'est pas d'autre étoile polaire. Qui y renonce, marche dans les ténèbres.
On dit, d'une manière imperturbable : la mort des Girondins était nécessaire pour sauver la France en 93. Attendez seulement quelques années, je n'en demande pas davantage. Ces mêmes Girondins, dont vous approuvez le supplice, seraient grandement nécessaires pour conserver ce que leur mort, dites-vous, a affermi, et ce qui va infailliblement périr sans eux.
La liberté eùt-elle été anéantie aisément en l'799, si ceux qui la représentaient eussent vécu jusqu'alors? Combien leur anéantissement prépara la voie au pouvoir absolu l
Eût-on vu une pareille stupeur s'établir dans le monde, un tel oubli de soi-même, si leurs voix n'eussent été étouffées pour toujours! Se figure-t-on le despotisme militaire debout et tranquille avec Vergniaud, madame Roland, Condorcet, Buzot, Barbaroux, tous ces échos sonores d'un monde libre? Mais ces véritables tribuns mis à mort, l'empire du silence fut inauguré. Le 18 brumaire devait le consacrer.
Du 31 mai au 9 thermidor, il y a moins de quatorze mois. Jai peine à croire que, pour un si court intervalle (puisque c'est à cela que vous bornez la Révolution), la Convention entière n'eût pu suffire aussi bien que la Convention décapitée.
Vous avez un grand vice, disait un révolutionnaire à Garât, « c'est de ne pas vouloir vous prêter à une scélératesse quand le bien public l'exige ». Aujourd'hui, après soixante et dix ans, nous pouvons juger si le bien public a beaucoup profité de ces scélératesses . Ne sont-elles pas le plus souvent de sanguinaires duperies ?
En effet, dans toutes les occasions de ce genre, au 31 mai comme au 2 septembre, les chefs, Danton, Robespierre, semblent ne pouvoir rien dominer ni diriger. Chacun s'en remet à une force aveugle du soin de tout conduire. Au 31 mai, cette puissance cachée s'appelle la réunion de l'Evêché. La Commune même a l'air de se sentir ou débordée ou incapable. On appelle cela sauver la Révolution. Combien de temps a duré ce salut? Si je tourne la page, je suis déjà à ce que vous appelez la ruine.
Rien de plus déplorable que le grand Danton obligé de courber la tête sous chaque flot, et qui ne reprend le commandement que lorsque l'orage a passé. Est-ce la peine de commander à ce prix? C'est alors que dut se présenter à lui l'idée qu'il exprima plus tard ; « Mieux vaut être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes. »
11 faudra donc céder désormais à l'échafaud tous ceux que réclamera l'insurrection? La Convention mutilée ne sera plus qu'un simulacre d'assemblée. Le plus grand nombre, le Marais, pris de stupeur, devient une machine à voter. Il votera tout ce que lui demanderont les plus vio-
lents, jusqu'à ce que Foccasion se présente de les livrer à leur tour. Le minotaure rugit à la porte ; c'est à lui qu'il faudra sacrifier, les uns après les autres, tous ceux qui perdront sa faveur d'un moment.
Dès lors, tous les partis devaient disparaître les uns après les autres, à la fantaisie de la foule ou de celui qui prétendait parler pour elle. Les Girondins ouvrent le chemin aux Hébertistes, les Hébertistes aux Dantonistes, les Dantonistes aux Robespierristes ; tous passeront par cette même brèche que la peur a ouverte le 31 mai, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une foule inerte, rassasiée de sang, aux pieds d'un maître dès qu'il se rencontrera.
Qu'est-ce donc qui périt avec les Girondins? L'espérance. Depuis eux on a voulu espérer. On s'en est fait un devoir, une nécessité. Mais l'élan vers l'avenir n'a plus été le mouvement irrésistible et spontané de la pensée; il y eut quelque chose de contraint dans ce qui est l'opposé de toute contrainte.
Les Girondins ont été précipités des espérances les plus hautes dans le gouffre sans fond ; c'est ce qui rend leur douleur si poignante. Ceux qui tombent après eux, tombent de moins haut ; le coup est moins imprévu ; on était plus près de l'abîme; le retentissement fut moins grand.
Dansles derniers écrits de madame Roland, on sent partout deux choses : le renoncement à l'espérance, le parti pris de beaucoup mépriser. Ces deux sentiments dans une âme fière, debout devant un peuple implacable, fut la dernière pensée des Girondins. Ils s'étaient fait une image exaltée de la France. Ils la voient ou croient la voir tout autre qu'ils ne l'avaient imaginée; ils s'indignent et désespèrent. Mépriser le peuple qu'ils ont le premier tiré de servitude ! quel supplice 1 La guillotine après cela ne fut pour eux qu'une délivrance. Ils y courent en chantant.
« Maintenant tout est perdu ! » Ce mot de madame Roland sera répété par tous les partis qui viendront après elle. Seulement, il est plus âpre, plus sanglant dans sa bouche. C'est à la fois le commencement et la fin d'un monde. On a entrevu la liberté et on l'a perdue aussitôt. Nul lendemain, nulle postérité. Madame Roland n'aperçoit,
au plus loin des siècles, qu'une éternelle souillure. Son sang ne produira pas de vengeurs. Sa mort même sera stérile ; voilà ce qu'elle aperçoit du haut de l'échafaud et quels sont ses adieux à la terre.
AVÈNEMENT POLITIQUE DE J.-J. ROUSSEAU LE LIVRE DE LA LOI DE LA RÉVOLUTION.
Voltaire avait gouverné le xviiF siècle jusqu'en 1*789; Montesquieu régna dans la Constituante, Rousseau dans la Législative et la Convention. Nous avons vu sa puissance sur les choses religieuses; le moment est venu de marquer son avènement dans l'ordre politique.
Descendant de réfugiés français, Rousseau rapporte à la France la flamme du génie national, irrité par les persécutions. Il a recueilli, en Suisse, dans l'exil des siens, la loi du refuge; il est l'écho politique de Calvin, de Saurin,. de Jurieu, de tous les Français sans patrie, qui se sont fait une cité idéale depuis qu'ils ont perdu la leur. Par tous ces grands côtés, il est l'Esdras de la Révolution française; il rapporte de l'exil le livre de la loi.
A mesure que la Révolution se développe, elle semble une incarnation de Jean- Jacques; mais aussitôt se manifeste un grand danger pour elle. Fonder une société sur Jean-Jacques, n'est-ce pas bâtir une ville sur le cratère de l'Etna?
La raison de Rousseau n'est qu'un fragment dans l'économie morale du xviii® siècle; à côté de ses magiques lueurs, se trouvait le droit sens de Voltaire, la finesse pénétrante de Montesquieu, le génie ample et conciliant de Buffon. Ils ne peuvent que difficilement se passer les uns des autres, mais ils s'éclairent, se complètent mutuellement. C'est leur ensemble qui forme la lumière et la cons-
cience de leur époque. Voilà les vastes assises que le XVIII* siècle avait préparées à la Révolution.
Qu'arriverait-il si, rompant ce grand faisceau, rejetant le plus grand nombre de ses alliés, la Révolution française ne s'attachait qu'à un livre auquel elle sacrifierait tous les autres, et si ce livre était celui de Rousseau? On verrait une révolution prendre le tempérament d'un seul écrivain; par là, elle perdrait la large base qui s'offrait naturellement à elle. En s'ordonnant sur la seule pensée de l'auteur à!£Jmile, elle renoncerait aux tempéraments diveVs qui se faisaient équilibre l'un à l'autre. Au lieu de s'asseoir sur le génie du xviii^ siècle, elle ne reposerait que sur le génie d'un seul homme; et, quelque puissant qu'il soit, c'est trop peu d'un seul pour de pareilles entreprises. En l'adoptant pour la seule règle, on irait contre l'œuvre du temps; on établirait la guerre civile dans le domaine de l'intelligence, et cette guerre passerait bien vite dans les choses. Robespierre héritera des haines, des misanthropies, des injustices de Rousseau. Hériterons-nous de celles de Robespierre? Ceux qui nous suivront hériteront-ils des nôtres? Quel enchaînement de colères aveugles !
Le Vicaire savoyard est devenu en 1791 et 17931e prêtre assermenté de la Constituante et de la Convention ; il s'appelle l'évéque Fauchet, l'évêque Grégoire. Sous ces noms nouveaux, il conserve intact le dogme du moyen âge. La chimère de la Julie est prise pour une religion d'État. Quels sacrifices sanglants seront faits à ce rêve!
Si quelqu'un s'aperçoit que la Révolution française s'abuse par ces changements de noms, que le Vicaire savoyard n'est et ne peut être que l'homme de l'ancienne Eglise, puisqu'il en garde toutes les croyances, sans en excepter une seule, celui-là est accusé d'être de la secte impie des encyclopédistes. Sa prétendue philosophie n'est que du Mlosophisme ; il faut qu'il périsse, et comme impie et comme factieux.
Car c'est une chose étrange que la facilité avec laquelle les révolutionnaires de la Terreur ont adopté le vocabulaire injurieux de Rousseau contre les philosophes; comme si la Révolution était quelque chose en dehors de la philosophie!
Robespierre ne paraît pas avoir eu assez de finesse d'esprit pour discerner dans Rousseau les procédés oratoires d'avec la conviction sincère. Il donne à tout la même valeur, il prête à chaque» mot la même crédulité ; aveugle superstition qui fut une des causes de la ruine de la Révolution. Un livre où la rhétorique est presque toujours mêlée, et qui devient un article de foi pour le dictateur, quoi de plus périlleux !
La lettre, dans les ouvrages de Rousseau, devenant aussi sacrée que l'esprit, ses livres peuvent être le Coran d'une guerre d'extermination. Tous ceux qui n'admettent pas, les yeux fermés, le déisme de V Emile, sont des matérialistes; les ennemis de Rousseau sont les ennemis de l'État. Grâce à son génie ombrageux, on n'a qu'à le copier, et voilà tout un monde suspect dont il faut se défaire. Les amertumes, les couleurs noires, les emportements de plume d'un solitaire, deviennent des principes solennels. Robespierre se charge de venger l'écrivain de ses mécomptes littéraires; on voit des querelles d'hommes de lettres devenir des secrets d'État. La Révolution , qui commence en 89 par V Emile, finit en thermidor 1*794 par les Dialogues de Jean- Jacques.
Tout le xviii* siècle, c'est Rousseau; il est l'Église, le seul, Vîinique. Que tous les autres disparaissent devant lui I les terroristes se chargent d'exécuter son testament maladif contre les /(îi^ewr^ de livres, les systèmes, lors même que ces systèmes seraient l'âme de la Révolution. Avant tout, il faut que les adversaires de Jean-Jacques, s'il est trop tard pour les atteindre, soient châtiés dans leurs disciples. Que Condorcet expie pour d'Alembert, Camille Desmoulins pour Voltaire, Chaumette pour Diderot, Danton pour Helvétius, Anacharsis Clootz pour le baron d'Holbach. Ce bon Jean-Jacques, comme l'appelait Robcispierre, sera vengé, et avec lui la vérité. Voilà la logique des bimples. En réalité, ni religion, ni philosophie ! Quel vide! L'univers en ruines ne pourrait le combler.
Si Robespierre et ceux qu'il entraînait avec lui ne se fussent aveuglés sur la question fondamentale, je ne dis pas ' qu'ils eussent réussi à franchir l'obstacle de l'ancienne re-
ligion ; mais assurément ils ne seraient pas tombés dans cette confusion, chaos sanglant où ils s'abîmèrent. S'ils avaient compris que le vieil ordre religieux était la raison d'être, le fondement, la substance du vieil ordre politique, tout le XVIII* siècle se serait montré à eux dans son unité, et non pas dans ses discordes. Celles-ci leur eussent semblé éphémères; l'unité seule de ce siècle de l'esprit leur eût paru durable.
Où ils ne virent que des factieux et des traîtres, ils auraient vu des alliés ; c'est-à-dire qu'ils auraient réconcilié Rousseau et Voltaire, bien loin d'accroître leurs dissentiments après la mort.
Ils auraient reconnu , sous des formes diverses, une même puissance, une même œuvre distribuée entre les écrivains du xviii*^ siècle. Les querelles personnelles de ce siècle se seraient éteintes, pour ne laisser paraître qu'un même accord des intelligences et le soulèvement de l'esprit contre le règne du passé.
Au lieu de perpétuer la guerre civile dans les intelligences, ils auraient établi la paix entre elles; cette paix, qui n'était autre chose que l'ordre dans le domaine des esprits, ils l'auraient conservée au plus fort de la lutte.
Ils ne se seraient pas entre-tués après avoir fait combattre les génies du xviii'* siècle les uns contre les autres. De leurs tempéraments divers, ils eussent formé une même force, comme cela s'est vu en d'autres révolutions: que do chances de vaincre leur restaient !
S'ils devaient se diviser, ce n'eût pas été, chose singulière et unique, au milieu du combat, mais après la victoire, quand elle ne pouvait plus être perdue, même par la faute de ceux qui l'avaient remportée.
Ils ne se seraient pas servis de Rousseau comme d'un bélier contre leurs propres murailles.