ET LES RÉSULTATS OBTENUS
Il est trop aisé de trouver et de dénoncer les défauts de gens que tout le monde abandonne. J'ai déjà montré les fautes des Girondins, D'autres partis, aussi bien et mieux que les Girondins, défendront le territoire. Ils représentaient mieux que personne la liberté. Eux seuls semblaient la connaître; elle mourut avec eux.
Une chose réconcilie dans d'autres histoires avec les fureurs des hommes : le sang versé y est presque aussitôt fécond. Quand je vois couler celui des martyrs, je vois en même temps le christianisme grandir sous la terre au fond des catacombes. De même dans la réforme, dans la révolution anglaise, le sang de Zwingle, de Guillaume le Taciturne, de Sidney est tombé sur un sol fertile, et il a enfanté la vie. Le sang a coulé plus abondamment chez nous, et de sources aussi hautes ; il n'a pas trouvé une terre aussi bien préparée. On dirait qu'il n'y a aucun rapport entre les sacrifices des victimes et le résultat obtenu par la postérité.
Où a germé le sang des Girondins? Quelle liberté est née du sacrifice de ces hommes de liberté? Le vœ ^ïc^z^ gaulois a été prononcé contre eux par tous les partis; aucun ne s'est fait leur successeur. Vergniaud, madame Roland, Barbaroux, Buzot, Guadet, n'ont plus eu de représentants parmi nous. Ceux pour qui ils mouraient n'éprouvèrent peureux que de la haine. Leur mémoire fut persécutée par les amis de leur cause plus encore que par ses ennemis.
Tous les partis extrêmes de la Révolution ont laissé des descendants ; mais ces hommes en qui vivait la religion de la liberté, n'ont pas laissé de postérité en mourant. Quant à ceux qui continuèrent de porter leur nom, ils crurent venger leur mémoire en reniant leur œuvre.
J'ai vu, en effet, tous les partis renaître de leurs cendres, depuis les émigrés, les Feuillants, jusqu'aux Jacobins. Mais le parti des Girondins, enthousiaste, humain, au coeur large, personne ne^l'a retrouvé. Est-il descendu tout entier^ comme une illusion perdue, dans la fosse de 93?
C'est nous qui avons eu le plus de martyrs; c'est chez nous que les martyrs ont été, jusqu'à présent, le plus inutiles. Les Girondins furent les âmes les plus hautes de la Révolution ; avec eux a-t-on décapité l'avenir? Assurément, il n'était pas besoin de Timmolation d'une seule de ces nobles figures, pour acquérir les choses dont nous nous sommes contentés. 11 sera toujours étrange d'entendre des historiens français répéter que ces morts ont été suffisamment payées, parce que « nous avons obtenu l'égalité
devant l'impôt, »» qui n'a jamais été contestée par personne. La vérité, au contraire, est que la consolation suprême a été refusée à nos plus grands morts : leur sang n'a pas été une semence de vertu et d'indépendance pour leur postérité. S'ils reparaissaient un moment, ils se sentiraient suppliciés une seconde fois sur un pire échafaud par le reniement de leurs descendants; ils nous jetteraient de nouveau le même adieu : « 0 liberté l comme on t'a jouée! »
L'immense disproportion entre les efforts et les résultats, voilà ce qui ne se montre nulle part autant que dans notre histoire. C'est pour cela que l'horreur de tant de supplices y est sans compensation. Ou l'avenir tient en réserve des explications que l'historien ne peut fournir aujourd'hui, sans quitter les faits pour les prophéties, ou nous sommes condamnés à reconnaître que le sang le plus généreux a été le plus stérile, et que chez nous nos martyrs n'enfantent pas de croyants.
Voilà le cri de l'histoire et de la conscience humaine. Pour y échapper et nous boucher les oreilles, que faisonsnous ici? Nous avons recours à notre formule ordinaire, de plus en plus implacable et monotone. Comme les Albigeois, les Communes, les Maillotins, les Cabochiens, ont été dévorés les uns après les autres dans l'ancien régime; de même il fallait que les Feuillants, les Fayettîstes, et maintenant les Girondins, périssent pour enfanter le régime nouveau ; et nous retombons ainsi dans le tempérament de nos systèmes d'histoire et du pouvoir absolu. Pris de vertige, l'historien révolutionnaire applaudit à la chute de chaque parti à mesure qu'il disparaît, jusqu'à ce que la matière de l'histoire même s'évanouisse, et que la fatalité reste seule au milieu du silence universel.
La faute, ou, pour parler le langage des partis, le crime des Girondins, est d'avoir trop cru que toutes les parties du territoire français étaient également inspirées de l'esprit nouveau. Ainsi, chose étonnante, ce qu'on n'a pu leur pardonner en France, est le trop d'estime qu'ils ont eu pour ia France.
Les Girondins eussent pu tenter de se dérober à l'écha-
faud en se réfugiant à l'étranger. La crainte de passer pour émigrés les empêcha de fuir. Ils aimèrent mieux mourir que de laisser croire un moment qu'ils n'étaient pas restés eux-mêmes. Quelques-uns, cependant, tournèrent les yeux vers TAmérique! Aucun ne put y aborder.
Comparez l'esprit des Girondins à l'esprit qui s'est établi en France, vous ne trouverez entre ces deux mondes aucun rapport. Ce sont deux races d'hommes différentes.
Les Girondins paraissent ainsi dans la nue. Il s'ensuit qu'ils nous semblent appartenir à un monde de rêves. Ils ont eu beau prouver leur réalité par leur mort, nous le.ur disputons jusqu'à leur ombre.
Le piédestal des grands hommes est la postérité. Quand elle se manque à elle-même, elle entraîne dans sa chute jusqu'à la mémoire de ses héros.