LA PROPRIÉTÉ
Rien, au premier coup d'œil, ne semble plus aisé que de définir les opinions de la Convention sur Tordre social après le 31 mai, puisqu'elle les a promulguées dans la constitution de 1*793. Pourtant diverses causes ont voilé, à cet égard, l'évidence. Une des tâches difficiles de l'historien est de rétablir la vérité sur un des points qui souffrent le moins de doute. Les passions extrêmes, dans un sens ou dans un autre, révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, se sont entendues pour jeter à plaisir les ténèbres où était la lumière.
D'où vient cette nuit artificielle à la place du jour de l'histoire ? La principale cause, c'est qu'on a jugé du but de la Convention par ses moyens. En voyant des efforts gigantesques, inouïs, la plupart des hommes ont conclu que cette dépense prodigieuse de forces cachait des intentions également immodérées, qui ne devaient rien laisser subsister du passé. On ne s'est pas demandé si les moyens employés ne dépassaient pas le but. Mais, tout occupés de ce drame, de cette immense clameur, de cette longue avenue d'écha-
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fauds, les écrivains et les lecteurs ont oublié les textes, les déclarations, les lois, les constitutions écrites; et ils ont conclu que ce chemin était fait pour aboutir au renversement complet de tous les principes connus dans les sociétés antérieures.
Deux sortes d'hommes ont été entraînés ainsi à substituer une image de bouleversement absolu à la réalité historique, les uns parce qu'ils découvraient dans cette idée un premier fondement à leurs visions, les autres parce qu'ils saisissaient dans ce chaos imaginaire un aliment et un prétexte de haine contre la Révolution. Des deux côtés, on la jugeait sur ses passions plus que sur ses principes, tous y trouvant leur compte pour l'adorer ou la maudire. A force de concentrer ses regards sur les échafauds, on finissait par se convaincre qu'il s'agissait de l'anéantissement de la civilisation; ou bien, si l'on jetait les yeux sur quelques textes de lois ou dé discours, on en tordait le sens jusqu'à ce qu'on en eût tiré le monstre désiré.
C'est ainsi que l'on s'est fait une Convention socialiste, une Montagne communiste; et je trouve ces anachronismes, non pas seulement, ce qui est compréhensible, chez les écrivains français jetés dans la mêlée des partis, mais chez de graves historiens étrangers que l'éloignement aurait dû préserver de lïdolâtrie ou de la fureur de maudire.
Une circonstance a aidé à cette transformation de l'histoire. La Montagne n'avait pas écrit ses Mémoires comme les autres partis. Elle est morte en emportant son secret. Soit que la postérité eût été trop dure pour elle et lui eût imposé l'oubli, soit qu'elle l'eût elle-même cherché, la Montagne n'avait laissé aucun de ces écrits posthumes où un parti donne à la postérité le commentaire de ses actions. Point de confidences en dehors des actes publics; point de déclarations authentiques et pourtant intimes sur ses intentions, ses vues, ses promesses. Le silence de la tombe; et de là les hé.-itations de l'histoire, la facilité d'attribuer à la Montagne toutes les vues que l'intérêt ou la haine peut suggérer aux de!^cendants; un nouveau testament de César inconnu, dérobé à tous les yeux, dont on ne connaît ni lej texte ni l'esprit, et auquel chaque génération peut ajoute
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un codicille avec toutes les chances que donnent l'espérance, l'imagination ou la crédulité.
Je n'ai point la prétention de fermer ici d'un trait de plume cet héritage ouvert. De telles énigmes ne se tranchent pas en un instant. Seulement, je dois dire que la vo~ lonté d'un mort a mis entre mes mains ce qui manquait le plus à l'histoire, les Mémoires ou le testament politique de l'un des hommes de la Montagne resté le plus fidèle à son esprit, qui, aux témérités de ce temps-là, a joint une intelligence perçante, éloigné de toute déclamation, observateur au milieu des supplices et des batailles, non pas impartial assurément, mais vrai, pénétrant, qui écrivait, sans souci des contemporains, en vue de la génération prochaine. Je lui emprunterai, comme cela m'est déjà arrivé, quelques déclarations. Elles ne pourront manquer de jeter un peu de lumière su^ l'objet de ce chapitre.
N'est- il pas frappant, en effet, qu'un homme d'un esprit aussi acéré ait pu vivre, pendant toute la Convention, sur la crête de la Montagne, sans y avoir jamais ouï parler, par qui que ce soit, Dantoniste ou Robespierriste, d'abolition de propriété, d'État propriétaire, niveleur, producteur, consommateur, ni de loi agraire, ni d'égalité des biens, ni de tendance aux doctrines xle Babœuf, ni d'aucun de ces vastes projets que la postérité crédule, soit en France, soit à l'étranger, a si souvent attribués à la Convention de 1793? N'est-ce pas la preuve la plus certaine que ces projets n'existaient pas dans les têtes même de Robespierre et de Saint-Just, qu'ils n'avaient sur ces points que des vues vagues, mobiles, changeantes, plutôt littéraires et morales qu'économiques, mais aucun système formel autre que celui de la propriété individuelle; sans quoi il leur eût été impossible de faire à la Montagne un secret de pareilles intentions ; il eût été déraisonnable de le tenter.
« La Convention, dit Baudot, n'avait pas sur la propriété une autre opinion que celle du Code civil : elle a toujours regardé la propriété comme la base fondamentale de l'ordre social. Je n'ai jamais entendu aucun membre de cette Assemblée prononcer ni faire aucune proposition contraire à ce principe.
« Elle a été souvent accusée d'avoir professé des principes subversifs de toute propriété. A ma connaissance parfaite, il serait impossible de citer un mot, une phrase qui pût donner quelque poids à cette accusation. »
Ce ne sont point là des aperçus vagues, exagérés, pour le besoin d'une cause, mais l'impression immédiate d'un homme mêlé aux secrets de son parti, et qui n'eût pu fermer les yeux sur une chose aussi capitale, que le projet d'engloutir la propriété individuelle. Autant vaudrait ignorer le Vésuve en habitant près du cratère.
Les idées de la Convention en 1793, c'est-à-dire de la Montagne, conduisaient si peu à la doctrine de l'égalité des biens, que les conventionnels, sans exception, furent mis en suspicion par Babeuf lorsqu'il dévoila son système. Il avait résolu d'abord de n'en admettre aucun dans ses conciliabules. D'autre part, quand la conspiration éclata, les Montagnards les plus hardis, les plus aventureux, furent si surpris de cette explosion d'utopies qu'ils refusèrent de croire à la sincérité de ce qu'ils entendaient pour la première fois. Ils s'obstinaient à penser qu'une tentative si extravagante à leurs yeux ne pouvait être qu'un piège tendu par le Directoire. C'est à lui qu'ils attribuèrent l'invention de la doctrine des égaux, eq laquelle ils ne virent qu'une conception de police. Telle fut leur incrédulité à cet égard, qu'ils ne reconnurent l'existence des projets et des idées de Babeuf, qu'après que Buonarotti eut levé tous les voiles dans ses Mémoires, ce qui n'arriva que vingt ans plus tard, sous la Restauration.
Il est donc certain que les Montagnards conventionnels n'inclinaient en aucune sorte vers le système communiste ni vers l'égalité des biens. Si l'on arrive à Robespierre, il n'est pas difficile de voir qu'il n'y penchait pas davantage. A cet égard, ses déclarations sont si fortes qu'elles lui liaient absolument les mains.
« Vous devez savoir, dit-il le 24 avril 1193, que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles ; il ne fallait pas une révolution pour apprendre à l'univers que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux
et de bien des crimes. Mais nous n'en sommes pas moins convaincus que l'égalité des biens est une chimère. II s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire Topulence. »
Il est vrai que dans la discussion de la constitution des Girondins, Robespierre était allé plus loin. Il avait voulu prendre une avance extrême sur eux; et sans nier la propriété, il avait demandé, le 24 avril, que le peuple fut dispensé de contribuer aux dépenses publiques, lesquelles seraient supportées uniquement par les riches. Au moment de la crise contre les Girondins, il avait mis dans la balance cette puissante amorce à la démocratie; et il jetait par là le défi à ses adversaires de le suivre dans cet enjeu de popularité.
On a vu de nos jours des hommes reprendre pour leur compte le manifeste des droits du chef des Jacobins et s'en faire un nouveau credo, ne se doutant pas qu'ils se faisaient ainsi plus Robespierristes que Robespierre. Car, à peine les Girondins eurent-ils disparu, Robespierre renia la partie de son manifeste qui devait le mieux allécher la foule. Il n'avait plus besoin de cette amorce. La victoire l'avait éclairé; le 17 juin 1*793, il rétracte solennellement ce qu'il a réclamé avec tant de hauteur des Girondins, le 21 avril, comme un droit impérieux. Il est si rare de voir Robespierre faire amende honorable, et le sujet est si grave, qu'il est nécessaire de rapporter ses paroles.
« J'ai partagé un moment l'erreur de Ducos; je crois même l'avoir écrit quelque part. Mais j'en reviens aux principes, et je suis éclairé par le bon sens du peuple, qui sent que l'espèce de faveur qu'on veut lui faire n'est qu'une injure... Il s'établirait une classe de prolétaires, une classe d'ilotes, et l'égalité et la liberté périraient pour jamais. »
Assurément, il est étrange d'entendre Robespierre dire qu'^^ croit avoir écrit quelque part le droit pour le peuple de ne pas supporter l'impôt. Ce quelque part est la déclaration solennelle qu'il a fait adopter le 21 avril aux Jacobins et exposée le 24 à la Convention. Deux mois après, ce droit ne lui semble plus qu'une distinction odieuse. De cette contradiction violente, concluez que le manifeste d'avril
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n'était pour lui qu'une arme de combat ; il la rejette dèsqu'il n'en a plus besoin. Ou bien, ce qui est plus évident encore, ses idées sur Téconomie sociale n'étaient que des ébauches irréfléchies, sans suite. Il en sortait comme d'une citadelle, ou il y rentrait au hasard, selon qu'elles paraissaient utiles ou défavorables à sa politique du moment. Après cette excursion dans un ordre ie choses qu'il ne connaissait pas, il les quitte pour se jeter dans le vague de la morale politique, son vrai domaine.
Jamais il ne sut résumer sa politique dans une loi précise, faite pour passionner les masses à la manière d'un tribun antique. Sans doute, les promesses vagues ont une puissance incommensurable sur l'imagination, mais à condition pourtant de se concentrer en un objet qui parle aux yeux de tous. Sans cela, l'imagination du peuple finit par s'user avide comme celle du tribun i.
Si Robespierre eût repoussé la propriété individuelle, il aurait dû être l'ennemi le plus déclaré de la constitution de 3793. Examinez cette constitution et la déclaration des droits qui la précède : vous verrez que la définition qu'elle donne de la propriété est la même que celle du Code de l'an XII. Sur ce chapitre, nulle discussion, nul amendement. La Montagne vote comme la Plaine. Le Comité de salut public de juin 1793 transmet directement et presque dans les mêmes termes sa conception de l'idée de propriété aux rédacteurs et tribuns du Consulat. Ainsi Danton, Cout<ion, Saint- Just même, Cambon, Barrère, Guyton-Morveau, Treilhard, Lacroix, Berlier, Hérault-Séchelles, Ramel, tendent, du fond de 1793, la main aux conseillers et tribuns d'État de Tan xii, àPortalis, Faure, Grenier, Savoie- Roilin, Jaubert, Duveyrier, Siméon.
Que pense Robespierre de cette constitution de 1793^ « sortie en huit jours du sein des orages » ? Fait-il une
1. « J'étais opposé à Robespierre, parce que je n'ai jamais vu en lui un but déterminé. Il parlait sans cesse de vertu et de bonheur du peuple. Mais ce sont là des mots d'une bien grande étendue. On ne voyait pas où il voulait venir. Après tout, il pouvait les appliquer à son pouvoir et les. faire servir à son usage. » (Mémoires inédits de Baudot.);
seule réclamation sur le point capital ? Se plaint- il de ce que la déclaration des droits n'a emprunté à la sienne que des mots sans suite, satisfaction donnée au moraliste, à l'écrivain, et jamais à l'économiste ? Non^ ses vues sont si incertaines, qu'il ne les soutient ni ne les regrette. Lui, si absolu en tout le reste, il admire, il élève aux nues cette constitution qui porte dans ses flancs l'ancienne civilisation avec la propriété selon le droit romain. Il la donne comme son œuvre, puisqu'elle est celle de la Montagne.
Qui ne voit par là que Robespierre ne conduit pas à Babeuf, qu'il y a entre eux un manque de continuité, qu'on a eu tort de les identifier souvent dans le même jugement? S'ils s'étaient rencontrés, ils auraient été ennemis. Ne confondons pas les types historiques, pas plus que les naturalistes ne confondent les espèces. Laissons la Convention ce qu'elle est; n'en faisons pas un Babouvisme héroïque.
Je veux chercher ce qui a donné à Robespierre et Saint- Just une si grande autorité dans la tempête, et en quoi ils diffèrent des autres hommes de la Révolution. Je croispouvoir le dire. Les démagogues de l'antiquité ont toujours présenté au peuple une proie à saisir ; ils ont éveillé en lui l'instinct des jouissances, ils ont excité leurs appétits. Toute leur imagination se tournait de ce côté ; au fond de leur politique était un matérialisme insatiable; ils offraient à leurs partisans le monde à dévorer.
Tout au contraire, Robespierre et Saint- Just. Qui vit jamais de plus austères hommes de proie ? Et que l'on se trompe, si l'on croit qu'ils s'entendaient à créer un nouveau monde de jouissances! Qui voudrait aujourd'hui se contenter dubrouet noir de Saint-Just? Que cet idéal lacédémonien cadre mal avec les désirs matériels qui se sont éveillés dans les hommes ! A cet égard, Saint-Just rentre dans le monde de Lycurgue, il tourne le dos à la société nouvelle; il éteint les désirs bien plus qu'il ne les éveille. Le dernier terme de félicité qu'il accorde, est la volupté d'une cabane : « Allons bercer nos enfants au bord des fleuves. "D'ailleurs, ni industrie, ni manufactures, ni commerce : une charrue et la frugalité, lûen de plus. Au mi-
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lieu de cette pastorale, parmiles toits de chaume, brille au loin sous les fleurs la hache du bourreau qui décrète la vertu. Sous cette églogue terrible, la menace est partout: visions de tombeaux, urnes funéraires, cercueils, cimetières. Le songe de cette bucolique s'accomplit au pied de l'échafaud; la mort hâtive, tragique, jette son ombre sur les félicités de la chaumière.
Qui jamais a appelé les hommes au bonheur par cette voie? Qui a mêlé tant de paroles sinistres, d'avertissements funèbres, aux moindres promesses de satisfaction matérielle ? C'est la première fois que la démocratie a parlé la langue du stoïcisme ; et je pense que c'est là ce qui explique le mieux la puissance exercée par ce jeune homme de vingt-six ans et par Robespierre. Tous deux parlaient au peuple de ses intérêts au nom de l'abnégation et de la vertu, ce qui faisait que chacun embrassait sa propre félicité et sa cause particulière comme une religion.
L'homme du peuple était ainsi enveloppé de tous côtés ; il était attiré vers le bien-être par une nécessité naturelle. Ce but se trouvait, en même temps, associé à ce qu'il y a de plus noble sur la terre , le mépris des richesses, le retour à la morale, le bonheur impassible du dieu des stoïciens.
Avantages matériels, exaltation de l'âme, ces deux choses opposées produisaient par leur contraste un effet qu'on n'avait vu encore dans aucune démocratie. On était à la fois intéressé et fanatique, égoïste et dévoué, matérialiste et idéaliste. C'était plus qu'il n'en fallait pour prendre tout entier le Jacobin, qui se sentait emporté par les instincts les plus opposés de la nature humaine, le bien-être et l'héroïsme confondus dans une même religion politique.
Ceux qui ne partageaient pas le double élan vers les biens matériels et la vertu stoïque, par exemple les Dantonistes qui avaient fait leur choix, furent d'abord étonnés et confondus par cette étrange conception. Ils ne tardèrent pas à en faire la critique, d'abord détournée, bientôt moqueuse, répétant incessamment qu'après tout, « ils n'étaient pas dans un troisième ciel * ». L'exaltation ne pardonne pas à