Mémoires inédits de Baudot
rîronie. Voilà le principe de la haine et bientôt de la guerre à mort entre ces deux partis.
Quant aux hommes de la Plaine et du Marais, ils laissèrent passer devant eux les visions de Robespierre et de Saint- Just, sans les attaquer ou s'en inquiéter, comme des ombres morales qu'ils ajournaient au lendemain. Par cette complaisance envers des fantômes qu'ils savaient n'avoir ■qu'une heure de vie, ils obtinrent de survivre à tous.
Assouvissement matériel, exaltation morale. Reste à voir à laquelle de ces deux idées contraires, Robespierre ■et Saint- Just se sont livrés davantage. Véritablement ils n'étaient pas de la race des hommes qui savent mettre une main hardie sur les biens de la terre et les distribuer à leurs amis ou à leurs partisans. Je ne vois rien en eux de cette furie par laquelle César enracina sa cause dans le sol, «n le partageant à ses soldats et à ses créatures. Robespierre et Saint-Just croyaient que l'on s'attache les hommes par des idées morales plus que par des bienfaits matériels, immédiats. Cette pensée honnête a beaucoup contribué à perdre leur mémoire; car les hommes, en peu de mois, ont oublié leur morale; ils ont cherché quels biens ils avaient reçus, et n'ont plus rien vu que l'échafaud.
On peut considérer les biens nationaux, dans la Révolution, comme chez les Romains les terres conquises, Vager ^uhlicus. Ces terres furent les causes incessantes des révolutions sociales de Rome ; car il se trouva toujours des tribuns pour demander qu'elles fussent partagées au peuple. Il semble donc que la lutte aurait dû s'engager chez nous -de la même manière^ et que les biens confisqués des émigrés et de l'Église auraient dû conduire de nouveaux Gracquesà quelque loi agraire. Mais il n'en a pas été ainsi; le peuple n'avait qu'à étendre la main sur cette vaste proie pour la saisir : il l'a respectée.
Ses chefs les plus hardis, Robespierre et Saint-Just, Ti'ont fait aucune proposition de distribution de terres ; ils n'ont eu aucune des idées qui se présentaient si naturellement à l'esprit d'un tribun antique ; ou, s'ils en eurent de telles, ce ne fut qu'une pensée sans suite.
C'était, dira-t-on, le gage des assignats I Voilà une ob-
jection qui n'eût guère embarrassé des tribuns uniquement occupés de s'attirer l'amour du peuple par l'appât d'un grand butin. De malhonnêtes gens ne se seraient guère préoccupés de respecter ce gage, qui d'ailleurs cessa bientôt d'en être un quand les assignats s'élevèrent à quarante milliards,
Ainsi, Robespierre et Saint-Just n'ont jamais imaginé de distribuer les terres des riches, pas même celles des émigrés ; en cela, ils sont restés fort au-dessous de la conception du czar de Russie, que nous voyons aujourd'hui partager aux paysans les terres des nobles de Russie et de Pologne, au milieu du consentementou au moins du silence de ses quarante millions de sujets. Ce consentement et cette résignation sont, sans nul doute, aidés par la terreur séculaire, qui à la crainte éprouvée par les contemporains ajoute la crainte subie par les ancêtres. D'où se forme une longue et solide chaîne d'épouvante, sous laquelle périt jusqu'à l'idée de contredire le souverain, lorsqu'il lui plaît de changer ce que nous regardons comme la base de la société humaine. Et admirez le triomphe de la peur! Tout le monde voit ce renversement colossal, personne n'en parle. Interrogez ceux qu'on a dépouillés ! Ils n'oseront avouer qu'il leur ait été fait aucun tort. Demandezleur qui les a spoliés, ils se tairont. Insistez. Ils loueront le déprédateur.
Robespierre et Saint-Just avaient aussi une Terreur à leurs :)rdres; mais, comme elle était de fraîche date, ils n'ont osé s'en servir que pour tuer ; ou plutôt, s'ils n'ont pas ordonné de partager les terres, c'est qu'ils n'en ont pas eu l'idée- Pc-^ ià, il est arrivé que la Terreur a outrepassé son but. De la même manière que la Terreur n'était pas nécessaire pour maintenir l'ancienne religion par le principe de la liberté des cultes, la Terreur n'était pas plus nécessaire pour maintenir le fondement de l'ancienne civilisation dans le principe de la propriété définie parle droit romain. Conclusion à laquelle je suis ramené par toutes les voies.
Osez donc reconnaître que les idées, les systèmes de Robespierre et de Saint-Just, étaient sans aucune proportioû
:avec les moyens qu'ils employaient. Ils n'ont pas livré aux Jacobins, comme César à ses vétérans, comme le czar aux paysans, les biens ni les revenus de la terre. Après le règne de Robespierre et de Saint- Ju!<t, les Jacobins de leur école se sont trouvés en général aussi nus, aussi misérables qu'auparavant. Ce n'est point aux Robespierristes qu'ont été aboutir les biens nationaux ; c'est à leurs ennemis, Dantonistes ou Thermidoriens. Robespierre et Saint-Just, dans les temps qui suivent, jusqu'en thermidor, perdent de plus en plus terre sous leurs pieds ; ils reposent sur un nuage sanglant. Vers la fin, il ne leur reste plus que leur morale, qu'ils sont forcés de raffiner jusqu'à la rendre impossible. La plupart de leurs adversaires sont morts guillotinés. Et qu'importe aux deux chefs jacobins ? Qu'y ontils gagné ?
Ils n'ont su ou pu assurer, par une loi agraire, la puissance avec la terre à leurs amis, soit que la hardiesse des grands chefs plébéiens leur ait manqué, soit plutôt, comme je le pense, que l'idée du partage des terres répugne profondément à notre race. Cette idée n'a jamais pu former chez nous une base de parti, mais seulement un spectre qui apparaît de loin en loin pour notre ruine.
Il s'en e!;t suivi que cette proie des biens nationaux a passé au-defcsus des Robespierristes, pour enrichir leurs ennemis de toutes les nuances. Ainsi, ce sont les plus hardis, les plus aventureux dans la Révolution, qui en ont le moins profité. Ils ont fait la Terreur ; ils en sont responsables. Elle pèse sur eux ; d'autres en ont reçu le salaire.
Robespierre avait « peur de Targent pour lui » ; il en eut peur aussi pour le peuple. Lui distribuer gratuitement des terres 1 il eût appelé cela corrompre.
On n'a jamais vu une démocratie faire invasion sur les biens et la fortune des classes supérieures avec de telles maximes; cela me fait penser qu'il y avait une contradiction absolue au fond de l'esprit de Robespierre.
Pour faire passer, en un moment, les biens des riches dans les mains des pauvres, il aurait eu besoin d'une morale relâchée ; au contraire, il avait la sévérité terrible des maximes, qui en tout temps ont conservé les vieilles
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aristocraties terriennes. Presque toujours, les partisans des lois agraires innovent dans la morale; lui, au contraire, se retranchait dansl'ancieane. En un mot, il n'avait pas la morale de sa politique, ni la politique de sa morale ; elles se détruisaient et s'annihilaient l'une l'autre.
Aussi, essayez de déduire des discours de Robespierre un système arrêté sur une nouvelle distribution des richesses ; vous n'y réussirez pas, à moins de substituer vos systèmes aux siens. Voilà pourquoi la Terreur, en ses mains, finit sitôt par étonner et lasser ses partisans les plus aveugles. Ils ne savaient vers quel but ce chemin conduisait ; ils trouvaient «qu'il y avait trop de supplices dans ses préliminaires i ». Cette avenue d'échafauds ne menait qu'au désert.
Ce qui achève de montrer que Robespierre n'avait aucun système nouveau sur la répartition des biens, c'est la pensée qu'on lui attribue d'avoir voulu abréger la Terreur. Pour appliquer un système de ce genre, il eût fallu, au contraire, la perpétuer.
Je voudrais ne choquer personne; mais quand je vois combien l'histoire se dénature entre nos mains, sous nos yeux, comme elle peut se changer en fléau au gré des passions de chacun, je m'arr^a contre les idoles agrandies le lendemain; je tâche de retenir la seule chose vivante qui nous reste encore du passé, l'expérience. Tout est perdu dans un peuple, quand les types mêmes de son histoire sont transformés, changés, au point de signifier le contraire de ce qu'ils furent. C'est la trame même de son existence qui se fausse ou se déchire.