‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 17 sur 107 · COMMENT LE FAUX ENGENDRA L ATROCE · texte numérisé non relu

COMMENT LE FAUX ENGENDRA L ATROCE

Le terrorisme de Moïse était précédé de la colonne de feu qui l'éclairait dans la nuit ; voyons si la lumière se fera dans le terrorisme français.

Dans la discussion de la Constitution de nOS, une parole avait dépassé toutes les audaces ; elle était sortie de la Gironde. Vergniaud s'opposait à la déclaration de la liberté des cultes. « Lorsque, osa-t-il dire, la Constituante donna la première impulsion à la liberté, il a fallu faire cesser l'affreuse intolérance qui s'était établie, et, pour détruire des préjugés qu'on ne pouvait attaquer de front, consacrer le principe de la tolérance; déjà, c'était là un grand pas. Mais', aujourd'hui, nous ne sommes plus au même point. Les esprits sont dégagés de leurs honteuses entraves, nos fers sont brisés ; et, dans une déclaration des droits sociaux, je ne crois pas que nous puissions consacrer des principes absolument étrangers à l'ordre social. »»

Ce jour-là, 19 avril l'793, Vergniaud et ses amis dépassèrent de vingt coudées les Jacobins, ou plutôt ils se montrèrent les seuls révolutionnaires. En concluant à l'abolition de la religion ancienne, ils prouvèrent que l'expérience des dernières années n'avait pas été perdue pour eux, et, qu'au moment de tout renouveler, il ne s'agissait pas de consacrer le culte de la contre-révolution et de s y ancrer de nouveau.

Les Girondins comme Vergniaud voulaient, au moins pendant quelques années , l'interdiction de l'ennemi, pour

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former une France nouvelle, comme Luther avait formé l'Allemagne; Calvin, Genève; Zwingle, la Suisse; Guillaume, la Hollande; la maison d'Orange, l'Angleterre; les Indépendants, l'Amérique, en dehors de l'influence permanente et toute-puissante de l'ancien culte.

Ce n'était pas la voie magnanime; c'était celle qui avait réussi dans les révolutions intolérantes du xvi* siècle. Les Jacobins, surpris qu'on les eût passés de si loin en audace, s'en offensèrent. Saint-Just lui-même avait écrit dans ses institutions : « Tous les cultes sont également permis et protégés. « Quoi I tous, au milieu de la lutte, même le culte qui vous maudit? — Oui. Et c'est de ce moment qu'il a été convenu d'abandonner presque toujours le fond pour sauver le mot.

Danton parut un moment entraîné vers les plus audacieux; mais il resta en deçà de l'idée de Vergniaud ; il proposa d'ajourner la question. C'était donner à Robespierre le temps de la faire résoudre dans le sens qui rouvrait toute carrière au passé.

L'Assemblée fit ce que font tous les êtres irrésolus; elle ajourna; la cause du moyen âge fut gagnée. La Convention accepta la même base que celle de la Constituante. 1791 reparut dans 1*793. Les hommes se croyaient séparés de la première Assemblée par des siècles; ils n'en étaient pas sortis.

La Constitution de l^OS étala un principe magnanime, nécessaire, inévitable; mais, dans l'état vrai des choses, ce principe renfermait la contre-révolution. Tous ces hommes qui s'élançaient si impétueusement dans l'avenir, venaient de se lier en réalité au passé. Ils avaient eu la victoire ; par grandeur ou par imprévoyance, ils se rendaient au vaincu.

Un homme obscur, Jacob Dupont, laissa pourtant tomber encore une parole hardie : « Il est plaisant de voir préconiser, une religion adaptée à une constitution qui n'existe plus... En vain Danton nous disait-il piteusement, il y a quelques jours, à ce sujet, que le peuple avait besoin d'un prêtre pour rendre le dernier soupir. Je lui montrerai Condorcet fermant les yeux à d'Alembert. »

Discours inutiles! Vergniaud avait montré sa foi dans l'esprit humain; il avait cru que, sur ce fondement, on pouvait bâtir la société nouvelle, et voulait faire table rase du passé religieux de la France. Cette témérité fit frémir les Jacobins. Avec leur tempérament de ligueurs, ils n'étaient pas hommes à déplacer le Dieu Terme du moyen âge.

Comment l'eussent-ils fait? J'ai déjà dit plus haut qu'ils n'osent pas même envisager de sang-froid cette question : « Laisser à chaque communion le soin de salarier les ministres de son culte. »» Cette idée si simple, si élémentaire, est une colonne d'Hercule inaccessible. Aux yeux de Danton, c'est là un crime de lèse-nation; Robespierre pousse l'horreur encore plus loin.

Serait-il donc vrai que ces colosses d'audace ne se crussent pas capables Âe plier un roseau dans l'ordre moral? Ils jettent le défi au monde, ils foulent aux pieds rois, castes, armées; mais une routine superstitieuse, les voilà impuissants à l'afironter. Avec un pareil défaut d'équilibre comment ne tomberaient-ils pas? Moins ils osent dans l'ordre moral, plus ils sont entraînés à tout oser dans l'ordre physique. Audace stérile! ils ont beau se faire une idole de la mort, elle ne rachètera pas leur timidité d'esprit.

Du moins, s'ils eussent su qu'ils servaient leur ennemi I Mais non! ils croient encore couvrir un allié. Relisez les discours de Robespierre; vous verrez qu'il n'a acquis d'autres vues que celles du clergé sur la nécessité des vieux autels. Il ne voit encore dans les institutions catholiques que « la voix du Fils de Marie, qui prononce des anathèmes contre la tyrannie et l'impitoyable opulence »».

Voilà donc le chef des terroristes, l'épouvantement de la postérité! Ce monstre d'audace ne peut se détacher du moyen âge ; il le dit et le répète à satiété. Sa pensée est encore la substance de l'ancien régime; comment le nouveau en serait-il sorti? Avec des idées de ce genre, vous eussiez donné à Robespierre le pouvoir de verser le sang humain jusqu'à la dernière goutte, il eût été incapable de déplacer un atome moral dans l'univers entier. Ce n'est pas lui qui eût osé toucher aux augures.

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Imaginez ce qui serait arrivé de tous les libérateurs, initiateurs, réformateurs, s'ils eussent pris pour principe le dogme de nos grands révolutionnaires sur la nécessité de ne pas toucher au « culte en vigueur ". Avouez qu'aucune révolution sérieuse ne se serait accomplie sur la terre ; les chefs auraient dû s'engager à ne pas troubler la multitude dans son ignorance ou ses ténèbres d'esprit. Autant de flatteurs qui auraient encensé les peuples dans leurs égarements. Cette flatterie eût engendré, de génération en génération, la servilité universelle et perpétuelle.

Ni la mort de Louis XVI, ni celle des Girondins, ni l'étang de sang de la loi de prairial, ne remédiera à ce fond d'impuissance. L'idée des Jacobins surle point fondamental des choses humaines, la religion, est le vide; tout l'univers en ruine n'aurait pu le combler.

Ce moment est décisif, et voici quelle progression commence. Les erreurs d'esprit de l'792 prennent corps en 1793, et deviennent des erreurs d'action. Des méprises d'idées produisent l'impuissance; l'impuissance produit la fureur. Le faux conduit à l'absurde, et l'absurde va engendrer l'atroce.

Après cela, c'est un jeu trop sanglant pour les historiens de faire passer tous les partis, excepté le leur, pour autant de trahisons et d'immoralités. Quelques-uns, par exemple, sacrifient tous les individus à Robespierre. On lui immole chaque renommée; la Révolution se trouve réduite à un seul homme, et l'on fait son apothéose. Mais si lui aussi est ébranlé, s'il vient par hasard à chanceler sur son trône, que restera- t-il?

« Vous craignez le fanatisme, et il expire. » Ces curieuses paroles de Robespierre au plus fort du fanatisme de la Vendée sont devenues après lui un thème de rhétorique chez un grand nombre de révolutionnaires. Toutes les fois qu'ils ont été réduits à néant par l'esprit du passé, au lieu de le combattre corps à c'orps, ils ont répété : « Le fanatisme expire ! il est mort! »? La même timidité d'esprit a ramené la même forfanterie.

Malheureux les peuples dont les révolutions sont conduites par des hommes de plume étrangers à l'action;

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ceux-ci sont trop loin des idées du peuple. Tout ce qu'ils ont écrit une fois, ils s'imaginent l'avoir gravé sur l'airain et dans les âmes; ce qu'ils critiquent, ils se figurent Tavoir extirpé: Pour s'ôter la peine de vaincre, ils triomphent d'avance. Après tant de défis littéraires du bout des lèvres au christianisme, la France est encore aujourd'hui le bras séculier de l'Eglise.

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