LES NOUVEAUX BRISE-IMAGES. — LE CULTE DE LA RAISON
Avec ce fond d'idées, figurez-vous la stupeur des chefs jacobins lorsqu'ils assistèrent, muets, aux scènes d'iconoclastes qui s'ouvrirent dans la Convention, le "7 novembre 1793! Ils avaient cru « poser la barrière ». Et cette barrière de l'ancien régime religieux, qu'ils jugeaient infranchissable, est emportée sous leurs yeux par des masses de peuple, qui leur portent le défi d'oser.
Pour comble d'étonnement, c'est le chef de l'Église, l'évêque de Paris, suivi de ses douze vicaires, qui devance les novateurs. Que vient donc faire à la barre l'évêque Gobel, jusque-là si soumis aux autorités jacobines? L'évêque vient abjurer le catholicisme aux pieds de la Montagne, pour « le culte de la sainte Égalité ». Car il croit que c'est là le vœu des Montagnards. Il s'est trompé. Il pense que les révolutionnaires ont la logique de leurs croyances; et aujourd'hui il veut le premier encenser le dieu nouveau. Coifl'é du bonnet rouge, il remet à la Convention sa croix, son bâton pastoral, son anneau d'or. Ses vicaires déposent leurs lettres de prêtrise, et cherchent des yeux le nouvel autel. Ils se sont trop hâtés. L'autel du dieu inconnu n'existe pas encore. Un vertige général d'abjuration paraît entraîner l'assemblée; la plupart des prêtres qui en font partie abjurent à leur tour. L'abbé Sieyès lui-même croit nécessaire de renier la foi que per-
sonne ne lui suppose. Où s'arrêtera ce vertige? Est-ce une date nouvelle dans l'histoire des religions? Est-ce l'Église qui se livre elle-même? L'abbé Grégoire résiste le premier à cet entraînement. Il reste prêtre et évêque. Son courage a été justement célébré. Mais lui seul avait bien jugé la Convention. Je montrerai, un peu plus loin, que sa résistance était applaudie en secret par beaucoup des Montagnards qui la condamnaient en public.
Gobel avait donné le signal. En dépit de la prudence des Jacobins, on revit ces mêmes ravageurs d'églises et de monastères, ces brise-images, ces déprédateurs de reliquaires qui avaient tant aidé à la réforme du seizième siècle. Ce qui s'était montré dans toutes les révolutions antérieures reparut dans la Révolution française.
Devant la Convention défilent, le 22 novembre 1793, des processions ironiques de citoyens chargés d'ornements d'église. Sur des brancards sont apportés les calices, les soleils, les ciboires, les chandeliers d'or et d'argent. Des sans-culottes , vêtus d'habits sacerdotaux , dalmatiques , chapes, chasubles, dansent devant l'assemblée aux chants du Ça ira et de la Carmagnole, entremêlés de la complainte de M allrougli. ^
L'ancienne Église est ainsi mise au pillage. Un observateur, si quelqu'un en de pareils moments eût pu observer, se serait inquiété de voir qu'aucun sentiment, aucune idée ne se substituait aux choses que l'on croyait avoir renversées. Dès lors, parmi tant de dévastateurs, il aurait pu prédire qu'un grand nombre iraient s'agenouiller, avant beaucoup d'années, dans l'Eglise même qu'ils s'imaginaient détruire.
Au seizième siècle, on avait aussi jeté au vent la dépouille du passé. Mais dans ce sac de la vieille Église, par la main des Réformés, avait percé un sentiment nouveau. En 1793, c'est un orage qui passe; la légèreté domine. Ce n'est pas avec la chanson de Malbrough qu'on enterre les vieux cultes. Ils se rient de cette colère d'un jour, et s'apprêtent, en silence, à en tirer une vengeance séculaire.
Tant de frivolité mêlée à tant de fureur I cela étonne.
Souvent, dans une révolution, ce sont les êtres les plus légers qui sont emportés le plus loin. La tempête les prend; elle les porte aux confins du désert, là où la vie est impossible. Puis elle se lasse ; elle les quitte, et ils retombent sur eux-mêmes, paille morte arrachée du vieux chaume, et que rien ne soutient plus. Beaucoup de ces dévastateurs de 1193 figureront à Notre-Dame dans les cérémonies catholiques du sacre.
Hébert, Chaumette, Momoro et les adorateurs du culte de la Raison, étaient surtout des effarés. Robespierre ne manqua pas de voir dans cette inconsistance le complot des complots, l'éternelle alliance avec Pitt et Cobourg. La frivolité devait être punie comme le dernier des forfaits.
L'instinct populaire cherchait un culte, il trouva un mot sublime : la Raison. Adorer la Raison éternelle, quoi de plus beau en soi? Mais par une chute incroyable, dès que Chaumette, Hébert, voulurent réaliser cette idée, ils la détruisirent. Ils imaginèrent de la figurer par une personne vivante, une belle femme, qui devait jouer pendant une heure, sur une estrade, le rôle de la Sagesse. C'est là que se montra la stérilité désolante dans la conception des révolutionnaires. Ce devait être le fondement de l'édifice; le fondement se trouva être la pire et la plus fragile des idolâtries. Jamais le peuple n'aurait eu une conception aussi vide. Hébert, qui avait passé sa vie dans le vestibule d'un théâtre, dut avoir une grande part à cette religion d'acteur.
Suivant lui, la révolution religieuse devait être un changement de décoration à vue.
Un jour, on vit apparaître dans la Convention une jeune actrice portée sur les épaules de quatre hommes. Elle représentait la Raison. La Convention se lève et la suit à Notre-Darue, où l'on avait préparé son temple, i^uelquesuns rougirent en secret de cette nouvelle idolâtrie. Elle fit le tour de la France. Partout des hymnes furent chantés à ces déesses, qui devaient si vite renier leur culte.
Une pierre brute, un bois vermoulu aurait eu sur les imaginations cent fois plus de prise qu'une actrice qui se dépouillait, une heure après, de sa divinité.
Par cet essai, il fut évident que ceux qui parlaient au nom de la Révolution n'avaient aucune idée de la région morale où le peuple forme ses croyances et ses instincts religieux. Ils voulaient simplement remplacer un spectacle ancien par un nouveau.
Véritable désastre que cette stérilité, cette impossibilité de concevoir la révolution religieuse autrement que comme une occupation des yeux et un coup de théâtre ! On avait tant de fois entendu dire que le culte n'est qu'une cérémonie ! Rien ne parut plus facile à Chaumette et Hébert que de remplacer une décoration par une autre. L'impuissance fut mise au jour par l'extravagance de la tentative; mais était-ce à des révolutionnaires à la punir de mort?
En beaucoup d'autres occasions, jamais plus visiblement qu'en celle-ci, je remarque que les chefs du peuple ont peu de connaissance réelle du peuple; ils procèdent toujours par la logique, le peuple par l'imagination. Voilà pourquoi, après quelque temps, la séparation se fait; un infini les sépare ; ils se quittent sans avoir pu se comprendre.
Cette impuissance de Danton, de Camille Desmoulins, de Couthon, à s© faire une idée quelconque d'un changement dans l'ordre religieux, ne tient pas à leurs personnes, elle semble appartenir à la race latine. Jamais les Romains ne purent sortir de leurs anciennes formes religieuses; ils n'en conçurent pas même l'idée. La même stérilité, plus lamentable, s'est retrouvée chez nous.
Si les révolutionnaires eussent pris pour la substance de leur culte la raison absolue, ils ne seraient pas si vite retombés dans les idoles; mais ils n'eurent en vue que la raison humaine, et la personnifièrent dans une femme belle et jeune. Retour à une mythologie blasée, qui offrait pour innovation ce qui avait été rejeté, il y a deux mille ans, comme le comble de l'ennui, par le bon sens du genre humain.
La routine classique survivait à toutes choses ; Fouché substituait à la croix, sur les tombes, la statue effacée du Sommeil.
Au reste, grâce au spectacle, ou plutôt à la personne
mise sur l'autel, le culte de la Raison excita un moment la curiosité populaire, qui man(^ua toujours au culte de l'Etre suprême. Celui-ci, triste, sec, officiel, ne devait se maintenir que par la crainte ; l'autre figurait au moins le plaisir. Quand Robespierre le frappa de la hache, il sembla venger d'avance ses rites officiels, que la Terreur seule a protégés contre l'ennui et l'insipidité.