LES RÉVOLUTIONNAIRES ONT PEUR DE LA RÉVOLUTION
Qui peut dire ce qui serait arrivé, si les révolutionnaires du Comité et de l'Assemblée eussent prêté leurs forces aux iconoclastes? Où allait le renversement et que serait-il sorti de cette poussière?
Mais les terroristes eurent peur des ravageurs de monastères, que la Réforme avait vus sans trouble ou même avec joie.
Ils opposèrent leur puissance d'épouvante à cette tempête. Tout rentra dans l'obéissance.
Luther eût ri de ce qui fit trembler Robespierre et Danton.
Le mouvement qui se produisait partout contre l'ancien culte, l'eff'ort de la France pour en sortir, était la Révolu tion même. Le grand Comité de salut public n'imagina rien de mieux que de défendre solennellement cette entreprise; malheur à qui désobéissait!
Il fit servir sa toute-puissance à empêcher que l'ancien culte éprouvât aucun dommage durable. De là, vous pouvez dire que les forces vives de la Révolution furent employées à mettre à néant la Révolution.
Les douze dictateurs, armés de la hache, firent rentrer la France dans le cercle du moyen âge, d'où un instinct barbare, il est vrai, mais populaire, la poussait à s'affran-
chir. Dès lors il fut certain que cet immense travail de vingt-cinq millions d'hommes en fureur était condamné à quelque immense avortement, puisque leur énergie s'employait à empêcher leur délivrance.
Ainsi, les Français ne se dépouillaient entre les mains de douze hommes, que pour être ramenés par eux dans les liens dupasse! La vieille Église tressaillit du ricanement de la Bible, au spectacle des terroristes occupés à lier la Révolution dans la géhenne du moyen âge. Aucune puissance catholique n'aurait pu ce qu'accomplirent alors les membres du Comité, les Robespierre, les Saint-Just, les Collot-d'Herbois, les Billaud-Varennes, les Barrère, quand ils mirent sous leur protection et leur sauvegarde ce qu'ils appelaient eux-mêmes les vieux autels. Ils relevaient la borne qui empêchait l'avenir de passer.
Hercules-Enfants, qui n'osent rejeter les serpents de leur berceau!
Voilà le vrai vide de la Révolution française, et que faudra-t-il pour le combler? Je vois des bras puissants et un esprit timide. Dès qu'il est en face de son ennemi, il le relève, il le patronne, parce qu'il en a peur ; et cette peur, il la déguise sous le mépris.
Les Réformateurs n'avaient point découragé les briseimages ni les renverseurs des vieux auteis; ils n'en avaient point fait justice. Les Jacobins les mirent à mort. Qu'est-ce à dire? Les révolutionnaires ont peur de la Révolution.
Par cette méthode, il est évident qu'aucune des révolutions du monde moderne n'eût pu s'établir ; chacune d'elles, au contraire, se serait dévorée elle-même. Les Réformateurs eussent dit à Luther : « Vous brûlez les bulles du pape; c'est pour réveiller le fanatisme papal. Vous êtes un agent secret du saint-siége ; à ce titre, nous vous donnons la mort. »
Le même raisonnement se serait appliqué à Zwingle, qui encourageait la dévastation des églises. Des chefs, il aurait fallu descendre aux gueux de Flandres, aux iconoclastes d'Allemagne et de Suisse ; on aurait vu anéantir la Réforme par zèle pour la Réforme .
102 LA EÉVOLUTION
L'ardeur des iconoclastes fut peut-être le seul mouvcrment où le peuple ait pris Tinitiative ; c'est aussi celui qui fut le mieux écrasé par l'autorité jacobine.
Des masses encore à demi barbares cherchèrent à sortir tumultueusement de la tutelle sacerdotale de l'ancien régime. La république classique, officielle, disciplinée, littéraire de Robespierre, ne pouvait rien comprendre à cet effort populaire^ dont elle ne trouvait le modèle ni dans Rousseau, ni dans Lycurgue. Cela suffit pour qu'elle le conc^mnât, et avec lui la Révolution. Pour mieux anéantir cette révolte contre l'esprit du moyen âge, on la déshonora en la couvrant du nom d'un homme déshonoré. On l'appela Hébertisme. Dès lors, on en eut aisément raison.
C'était l'absurdité même de jeter une nation dans l'inconnu, et de prétendre tout ensemble qu'elle ne changeât pas une pierre dans l'édifice de la vieille Église. Telle fut pourtant la vue constante de Robespierre en 1793.
Le Comité de salut public avait écrasé par la peur le mouvement des iconoclastes à Paris; mal informées, les provinces continuaient de briser les images. Cavaignae à Auch, André Dumont dans la Somme, le Pas-de-Calais, l'Oise, aidaient à cette révolte. L'Église immuable courait un vrai danger; elle était ébranlée dans ses fondements. Le peuple, poussé par une force qui était la Révolution, même, rejetait le joug des temps gothiques.
Aussitôt Robespierre reparaît sur la brèche; c'est encore lui qui vient au secours des ruines. Le Comité de salut public le suit dévotement. Plus timides que les Byzantins du neuvième siècle, tous ensemble réparent ce qui tombe. Ces douze grands docteurs de l'Église refont pièce à pièce leur mortel ennemi.
Flagellée et contrite, la Convention rentre la première dansle cercle d'où elle avait essayé de sortir. Si quelquesuns répugnaient à cette politique qui, d'un côté, se vantait de changer le monde, et de l'autre avait peur de remuer une pierre, ils se turent, et tous cédèrent. Par le décret du 6 décembre 1793, Robespierre et ceux du Comité de salut public eurent la gloire de sauver la contre-révolution
et de la déclarer inviolable. M. de Maistre lui-même n'eût pas libellé autrement le décret. Ce jour-là, ils firent plus pour l'ancienne religion que les saint Dominique et les Torquemada.
Pour retenir le peuple au seuil de l'ancienne Eglise et l'empécber d'en sortir, les terroristes le parquent entre des échafauds. Tel fut le résultat du décret du 6 décembre. Dès lors l'avortement fut consommé. Qui peut admirer cela? Les révolutionnaires tuent \$ Révolution ; l'incapacité refait l'œuvre du fanatisme.
C'étaient les communes, les municipalités, qui avaient pris l'initiative. Le grand pouvoir central écrase, comme à l'ordinaire, les tentatives d'affranchissement; il y substitue ce qu'il a toujours appelé l'ordre, c'est-à-dire le respect de l'ancienne servitude. Où pouvait aborder cette Révolution ainsi démâtée, désorientée, sans boussole, sans étoile ? Ce qu'il y a de plus effroyable en 1793, est de voir les terroristes la ramener eux-mêmes, voiles basses, vergues brisées, dans l'ancien port du pouvoir absolu.
« Traître comme un protestant et un philosophe qu'il est, » disait Robespierre en parlant de Rabaut-Saint- Etienne.
Ainsi, ni protestantisme, ni philosophie. Que restait-il donc? La foi du moyen âge à éterniser.
Dans aucune révolution, les chefs n'ont agi d'une manière si directement contraire à leur but; tout^ leur force, ils la faisaient tourner contre leurs propres desseins. C'est ce qui donne à la Révolution française un caractère de fureur que les choses humaines n'avaient jamais montré à ce point. On croit assister à un cataclysme de la nature aveugle, plutôt qu'à un renversement dirigé par des volontés. Chaos gigantesque, je le veux bien; mais ne prenez pas le chaos pour la raison d'Etat.
C'est ainsi que l'on roulait dans un cercle sans issue. Quand on apprit, par l'exemple de Chaumette et de Gobel, que c'était un même crime, de quitter la religion du passé, et d'embrasser une forme nouvelle de religion, il fut manifeste que la Révolution était égarée sans retour. Les révolutionnaires se servaient de la liberté des cultes
pour condamner toutculte nouveau, et ne consacrer en fait que celui qui leur était hostile. Comment la contre-révolution n'aurait-elle pas fini par reparaître? Elle éclatait dans l'esprit des révolutionnaires eux-mêmes? Ils faisaient l'œuvre de leurs ennemis.