‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 20 sur 107 · RENIEMENT · texte numérisé non relu

RENIEMENT

Plusieurs ont essayé de succéder à la royauté de Marat; ils ne peuvent y réussir. Soit que la place se trouvât prise dans le cœur du peuple, soit qu'aucun ne parvînt à ce même degré de frénésie, Marat reste inaccessible. Hébert, Jacques Roux, Leclerc, Vincent, se perdent en voulant l'imiter; ils parurent jouer un rôle plutôt qu'obéir à une démence sacrée. On douta de la sincérité de leurs fureurs; ils disparurent. La fureur de Marat ne fut jamais mise en doute par personne, parce qu'il était la fureur même.

D'ailleurs, Marat ne se rétractait jamais, ayant sur cela le principe formel de l'autorité. Jamais, quelque démenti qu'il reçût des événements ou de la force, on ne le vit avouer une faute, regretter une barbarie, plaindre une victime, renier un supplice. Cette assurance avait fait sa domination; comme il défiait tout, la foule le crut inviolable.

Au contraire, ses successeurs chancelaient dans leur fausse ivresse, toujours prêts à se renier, sitôt qu'on leur présentait l'échafaud. Doux et humbles, croyant se sauver, ils perdent leur dernière défense ; ils jettent le masque de Marat.

Le 23 novembre, la Commune avait arrêté que les églises seraient fermées ; le 4 décembre, l'arrêté est cass'é aussitôt la palinodie commence. A la première menace. Hébert se lave de la pensée d'avoir voulu substituer « un

culte à l'autre ». Quoi donc ! Innover dans l'ordre religieux, tenter de dépasser l'horizon du moyen âge, substituer « un homme à Jésus l » Qui pourrait y songer? Hébert repentant, contrit, reconnaît, confesse que ce serait là un ridicule et un crime. Lui aussi, le père Duchêne revient humblement aux « vieux autels «. « Déjouons ces calomnies, »» nous crie ce docteur séraphique ; «je prêche aux habitants de la campagne de lire l'Évangile. » Voilà où en était arrivé ce prêcheur. Pour le faire rentrer en lui-même, il a suffi d'un geste de Robespierre. La guillotine prend sous sa haute protection l'orthodoxie.

Déjà, un homme du 2 septembre. Sergent, fait cette motion inspirée de l'ancien régime : « Qu'un prêtre qui dit qu'il était la veille dans l'erreur est un charlatan. » Cette déclaration, qui mure l'avenir, deviendra bientôt la règle de conduite de l'autorité jacobine. D'où la conséquence que les terroristes veulent maintenir l'ancien clergé, en lui interdisant de s'affranchir -de l'Eglise, de se transformer ou de se convertir à leur système. En d'autres termes, ils éternisent un ordre moral, qu'ils condamnent à les détruire. Voilà où une première idée fausse les a conduits. N'est-ce pas la nuit de l'intelligence? Comment, dans cette nuit, Saturne ne dévorera-t-ii pas ses enfants?

Chaumette, de son côté, est déjà rentré sous terre. Quand il vit que son effort contre l'ancien culte était réprouvé par les maîtres de la Révolution, il retourna tremblant au respect de l'Église. Il prit peur, et fit ce que l'esprit français a presque toujours fait dans des cas analogues : il se retrancha dans une indifférence absolue à l'égard des choses religieuses.

Le mot sacramentel, chez nous, celui qui couvre tous les reniements, lui revient à la bouche : " Peu nous importe, dit-il; mêlons-nous d'administrer. » Chaumette fait semblant de dédaigner ce qui, il y a trois jours, était selon lui l'obstacle éternel à Tinnovation. C'est qu'il a osé témérairement, comme le centurion romain, porter le marteau au vieux temple. Dès le premier retentissement, l'épouvante l'a saisi ; il s'enfuit, il renie son audace. Après que l'an-

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tique édifice a résisté, il se croit quitte pour dire comme- Ponce-Pilate : « Je m'en lave les mains. Je requiers que le conseil arrête qu'il n'entendra aucune proposition sur aucun culte. « Il est trop tard ; sa pusillanimité d'aujourd'hui ne rachètera pas sa témérité d'hier. Le vieil esprit le poursuit sous un nom jacobin. L'iconoclaste Chaumette, le chef des nouveaux" gueux », sera tué par la réforme nouvelle, qu'il n'a su ni soutenir ni combattre.

Ainsi s'éteint ce grand feu. Le culte de la Raison avait duré vingt-six jours; ses adorateurs jouaient avec les choses d'en haut. Ils se retirent à la première sommation, détruits aussitôt que contredits. La hardiesse d'un moment ne servit encore une fois qu'à montrer l'éternelle timidité d'esprit qui jusqu'ici a été le fond de toute révolution dans la race latine.

Ces farouches iconoclastes, dès que le danger paraît, ne gardent rien d'eux-mêmes. Légers à entreprendre, plus légers à se renier, ils encensent les cultes qu'ils viennent de proscrire. Leur haine n'était-elle donc qu'une rhétorique? vSi encore ils sauvaient leurs vies ? Mais non. Ils ont beau revenir en toute hâte « au vieil autel w ; cet autel ne les protégera pas, déshonorés avant d'être tués, renégats et victimes.

Robespierre achève d'enterrer leur Babel par ces mots : « Ce sont les rois d'Europe qui ont imaginé de faire cette guerre étrange et subite au culte en vigueur et à tous les cultes. M II conclut par le sophisme éternel que cliaque parti lègue à son successeur : « Pourquoi s'occuper de religion ? Où est l'utilité ? Ce ne peut être que le complot de l'étranger. » Ainsi tout ce qui vient de la nature des choses passe à ses jeux pour un complot. Une démission si entière, une prosternation si absolue des inventeurs du culte de la Raison devant ie pape de 1793, ne lui suffisent pas ; il lui faudra la vie des renégats. Il accusait toujours ses ennemis de vouloir avilir la Révolution ; quel plus grand avilissement que de tels reniements à la première lueur du supplice?

Les idées de Robespierre ne jaillissaient pas d'une source profonde ; le pressentiment lui manque. Il ne sim»

plifie pas ses vues par une vue supérieure qui domine l'horizon.

Il va, il marche à tâtons ; il a rencontré la République plutôt qu'il ne l'a appelée. Depuis qu'elle est debout, il lui fait des holocaustes. Mais sur quel fondement durable l'établir? m'ignore.

Au lieu d'attaquer l'obstacle permanent de la Révolution, il prend l'obstacle pour l'appui.

Ou, s'il se ravise, c'est pour croire qu^avec la liberté des cultes il réduira le catholicisme, sans pressentir que le catholicisme ruiné n'a besoin que de la liberté pour écraser son culte de l'Être suprême.

En fait de hardiesse d'esprit, ce terrible renverseur détruirait peut-être la nature humaine avec le dernier homme. Mais une idée antique lui fait peur; il n'osera y toucher.

Il en était venu à voir une conspiration de l'étranger dans ce qui était l'esprit même de la Révolution. « Nos en- 'nemis, disait-il, se sont proposé un double but en imprimant le mouvement violent contre le culte catholique, de se servir de la philosophie pour détruire la liberté... Vous devez empêcher les folies qui coïncident avec les plans de conspiration... On a supposé qu'en admettant des offrandes civiques, la Convention avait proscrit le culte catholique. Non ! la Convention n'a pas fait cette démarche téméraire, la Convention ne la fera jamais. »»

Après ces paroles, il ne reste plus qu'à jeter les novateurs à l'échafaud.

Ce mois si violent de novembre 1793 fut, dans le fond, une retraite précipitée jusqu'au cœur du mojen âge. Même Cambon revint, pouss^ par Robespierre. On venait de livrer les Girondins. Aussitôt, rachetant la fureur par une pusillanimité, on relève l'Eglise.

Cependant cette perpétuelle folie, que pour être adversaire du clergé catholique il faut être « agent de la Prusse et de l'Angleterre* >», se communique de proche en proche. Camille Desmoulins ouvre îsous ces sages auspices son

1, Discours de Robespierre, 10 décembre 1793.

Vietcx Cordeïier. Ce docteur, pris du même zèle conservateur que Robespierre, nous enseigne « qu'il suffisait d'abandonner le catholicisme à sa décrépitude, et le laisser finir de sa belle mort, qui était prochaine ». D'ailleurs, il recommence les mêmes doléances que Robespierre, Marat, Danton, sur le respect dû aux « vieux autels «. Il nous avertit de la circonspection avec laquelle nous devons traiter ce qui touche au culte; dénonçant Chaumette comme irréligieux, poussant, comme tous les autres, l'évêque Gobel à la guillotine pour avoir renié l'Église. Camille répète ainsi sa leçon et ricane. Yaine palinodie, qui ne retardera pas pour lui l'échafaud d'une heure. Rien de plus triste au fond que cette absence d'audace d'esprit qui se cache sous le bouffon. On n'ose combattre, et l'on rit !

Maintenant, c'est au grand Danton d'avoir peur. Depuis que le catholicisme est en cause, Danton s'effraye; il demande, lui aussi j « qu'on pose la barrière «. Au lieu d'encourager les prêtres qui veulent sortir du catholicisme, cet étrange croyant leur jette à son tour l'anathème. « L'Atlas de la Révolution » devient contre-révolutionnaire; il fait passer en loi « qu'il n'y eût plus de mascarades antireligieuses, parce qu'il y a un terme à tout ». Ce qui revenait à dire que toute forme nouvelle autre que celle de l'ancien culte était en même temps frappée comme un ridicule et une rébellion. La vieille Eglise, seule, est considérée comme sérieuse et respectable. Le préjugé né de l'intolérance gothique se trou^^e consacré et confirmé comme une innovation. Combien la Révolution était peu faite dans l'esprit de ses plus hardis tribuns 1 Dès que l'on touche au sanctuaire du passé, ils parlent comme l'ancien régime. « Nous ne voulons pas honorer le piètre de l'incrédulité, » s'écrie une voix, en parlant des prêtres qui renonçaient à la religion du moyen âge. Qui parle ainsi? Est-ce l'abbé Maury? Non, c'est Danton.

11 est donc bien visible que la Révolution n'était pas orientée dans l'esprit de ses chefs, ou plutôt elle continuait de s'orienter sur le passé et devait revenir à son point de départ.

Comment vous étonner, après cela, que la plupart de

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ses conquêtes aient été illusoires, puisqu'elle n'osait quitter l'ancien rivage ?

Là est toute l'histoire des défaites de la démocratie française. Le catholicisme a beau jeter sur elle la malédiction et l'interdit ; il a toujours suffi de la moindre subtilité pour lui faire croire que cette malédiction est au fond le cri d'une sympathie cachée. « La faction Chaumette, écrit Levasseur, avait trouvé un moyen de se montrer plus révolutionnaire que nous; elle disposait de toute la populace des faubourgs. » Quoi! le bon peuple n'est déjà plus qu'une populace ! Et pourquoi? Parce que Robespierre et son parti sont surpris de voir, par-delà le clergé du moyen âge, des régions dont ils ne se sont pas doutés ; ils appellent conspirateurs tous ceux qui ont dans Tesprit plus d'audaee ou plus de suite qu'eux-mêmes.

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