‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 22 sur 107 · Mémoires inédits · texte numérisé non relu

Mémoires inédits

différente dès qu'il s'agit des grands ; le monde entier s'en offense.

La misère, l'oppression, les supplices des petits ne soulèvent guère rindignation des hommes, parce que cette oppression semble être l'état naturel des choses. Au contraire, quand ce sont les puissants ou seulement les médiocres qui ont à souffrir d'un système de crainte, il est incroyable combien la moindre plainte a d'échos. Le retentissement en est si grand, qu'il faut bientôt y mettre un terme en arrêtant la cause de ces souffrances, c'est-àdire le changement opéré dans les affaires publiques. Frappez le petit peuple, le coup est pour ainsi dire sourd et peut durer des siècles sans que personne en entende parler. Mais, la moindre atteinte portée aux grands ou aux maîtres du sol, il semble que ce soit le cours de la nature qui soit troublé ; cela ne peut se faire sans un horrible fracas.

Autre raison de la sévérité des hommes. Robespierre et les Jacobins, qui ont eu l'audace de décimer une nation, n'ont pas eu l'audace de fermer avec éclat le moyen âge. Leurs violences sont ainsi sans proportion avec l'idée ; elles n'en sont que plus intolérables.

Les massacres de Moïse n'ont point nui au judaïsme, ni ceux de Mahomet au Coran, ni ceux du duc d'Albe au catholicisme, ni ceu:^ de Ziska et de Henri VIII à la Réforme. Qui osera dire que la Terreur ne nuit pas aujourd'hui à la Révolution?

Les hommes, même sans foi, pris en masse, se sont toujours montrés cléments pour ceux qui ont versé le sang au nom du ciel. Ils ne gardent leurs sévérités que pour ceux qui, en répandant le sang humain, n'ont su y intéresser que la terre. M. de Maistre a pu impunément glorifier le bourreau jusqu'à en faire le lien de l'ordre social; il s'est eni- "vré de tous les carnages accomplis pour un Dieu de colère. Qui s'en est étonné ou scandalisé?

Il est donc vrai que les hommes oublient aisément ce qu'il leur convient d'oublier; ils accordent au passé d'effroyables immolations quand elles sont couvertes des nécessités de l'ordre moral. Car les uns pardonnent

volontiers aux hécatombes en faveur de l'idée; les autres ne cherchent qu'un prétexte pour oublier honorablement les victimes.

LE CATHOLICISME ET l'ÊTRE SUPRÊME.

Dans le système de Robespierre, quand même tout lui eût réussi, il est clair que deux choses seules devaient finir par rester en présence : le culte catholique et le culte de lÊtre suprême. Toute conception nouvelle, religieuse, individuelle ou générale, étant proscrite sous le nom d'athéisme ou de philosophisme, l'avenir, s'il eût appartenu à Robespierre, aurait montré en présence, dans son Panthéon, le catholicisme et le culte de l'Être suprême, l'un reposant sur la masse de la nation, Tautre réduit à quelques adeptes officiels. Par où l'on voit que ce culte d'une minorité infime n'eût vécu qu'en apparence, sans exercer aucune influence réelle sur l'esprit de la nation.

Le système de Robespierre, comme puissance de révolution, était donc illusoire, puisqu'il se réduisait à établir la liberté entre deux choses absolument opposées, nécessairement ennemies, dont l'une, qui était la contre-révolution, avait une force immense, grandie et consacrée encore par le respect des novateurs, et dont l'autre, qui, selon Robespierre, était la Révolution, avait une faiblesse infinie, puisque ses auteurs l'avaient condamnée eux-mêmes en condamnant le culte fondé sur la raison.

S'il y eut un projet romanesque au monde, ce fut, en consacrant l'ancienne religion, de lui donner pour contrepoids ou pour rivalCj dans le culte de l'Etre suprême, une foi purement rationaliste. Se figurer qu'en prêtant l'appui de l'autorité à l'une, on pouvait faire prédominer l'autre, il n'y eut jamais d'entreprise plus fausse.

Outre que l'on voit ici ce que j'ai indiqué précédem-

ment, la nation partagée entre deux cultes, l'un des bons habitants de la campagne, inféodé par la Terreur même et par l'exemple de la mort de Chaumette au catholicisme, l'autre des esprits éclairés, qui eût appartenu à la religion de l'Etre suprême. Il eût fallu que ces deux religions, qui se repoussent et se nient, se fussent réconciliées, que le catholicisme eût été une préparation au culte de l'Être suprême, et celui-ci le couronnement du catholicisme.

C'est ici que l'idée fausse du Vicaire Savoyard, se traduisant en loi, conduisait rapidement la Révolution à sa chute. Dans cet esprit, Robespierre conservait ce qui est l'âme du passé. Sur un fond toujours renaissant, auquel il prétendait ne rien changer, il élevait une frêle chapelle philosophique, qui allait se perdre dans l'immensité de la cathédrale du moyen âge ; et il se figurait qu'il avait sauvé la Révolution, quand il la rendait impossible.

Puisqu'il relevait d'une main ce qu'il frappait de l'autre, où pouvait-il arriver? L'image du rocher de Sisyphe est faible, en comparaison de l'œuvre contradictoire que s'étaient donnée les terroristes.

Robespierre entreprenait d'élever, sur un fond gothique auquel il ne changeait rien, un petit édifice d'ordre grec ou romain, architecture impossible, qui croulait d'ellemême à mesure qu'il l'élevait.

Ses idées se contrariant ainsi et se détruisant les unes les autres, supposez-le maître de la terre, il l'eût couverte de sang qu'il n'eût pas réussi à y faire pousser un seul gei'me.

Page 1