LA GUERRE AU PHILOSOPHISME
Sitôt que les révolutionnaires se lassèrent de faire la, guerre à leur ennemi, c'est-à-dire au système vivant du' mo3^en âge, et que, sur les traces de J.-J. Rousseau, ils s'acharnèrent seulement contre ce qu'ils ap^Delaient philosophisme, athéisme, matérialisme, il fut évident que, sous ces noms divers, la Révolution devait tuer la Révolution. Tout l'esprit moderne eût dû, selon cette logique, tomber sous le couperet.
Avec le mot philosophisme, voilà les Girondins condamnés; avec le naturalisme, lesDantonistes; avec l'athéisme, la Commune de Paris. Il n'est aucune des formes nouvelles de la pensée, aucune des hardiesses de l'esprit humain, aucune des conceptions de l'intelligence moderne, qui ne se trouvât condamnée dans le système de Robespierre, par ces mêmes appellations dont l'ancienne religion s'était servie dans ses anathèmes. La malédiction jetée parle catholicisme contre l'esprit moderne éclatait ainsi dans Robespierre, aveuglé par Rousseau.
Tout ce qui dépassait la portée du Vicaire Savoyard devait être retranché par le glaive. De là, il eût fallu extirper Leibnitz comme visionnaire, Spinoza comme un athée intolérant et fanatique, Descartes comme un faiseur de systèmes qui trouble la paix des ions haUtants de la campagne; il eût fallu immoler tous les philosophes allemands qui àéivMïhQïïi jusqu' à Vidée de VÈtre suprême.
Après que Robespierre aurait ainsi frappé ce qu'il îs.'^^q- \dÀt philo sopliisme, il se serait ôté à lui-même toute raison d'être. A la fin, il se serait rencontré avec le catholicisme resté intact, au milieu des ruines de l'intelligence. Celui-ci lui aurait dit à son tour :
lis LA RÉVOLUTION
« Vous nous avez conservés seuls dans la destruction universelle qui a été votre œuvre. C'est une preuve de grand sens ; car, avec nous, tout ce que vous avez détruit renaîtra sous une autre forme. Vous avez surtout agi trèssagement d'avoir décapité autant qu'il était en vous l'esprit humain, sous les noms de philosophisme, naturalisme. Nous vous en saurons toujours beaucoup de gré. Mais vous n'ignorez pas que sous ces noms-là, nous enveloppons toute la raitron humaine. En immolant les autres, vous vous êtes modestement livré et immolé vous-même. Disparaissez donc sous votre hache. En faisant le vide autour de vous, TOUS avez fait notre œuvré. Et comme vous rassemblez en vous tout ce que vous avez condamné, étouffé si justement chez les autres, athéisme, matérialisme, et même le panthéisme, que vous ne paraissez pas soupçonner encore, il est juste que vous périssiez à votre tour. Vous trouverez bon que nous attachions principalement à votre nom l'exécration et l'opprobre que vous avez le premier appelés sur vos complices. »
Il est si clair que dans ce chemin la Révolution tue la Révolution, que déjà, chez les chefs, la parole détruit la parole. Robespierre : « Toutes les sectes doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la nature. »' Et il met à mort ceux qui adorent la nature. Couthon aussi : « Les scélérats qui voulaient exaspérer le peuple par l'athéicime. « Et l'athéisme, c'est de vouloir détruire l'ancienne tyrannie spirituelle. Saint-Just luimême ; « On croirait que le prêtre s'est fait athée. » Et il rejettera sur les libres esprits la haine que l'on avait contre la domination du clergé. Il recherche les causes de la démoralisation des masses : « L'aristocratie, l'avarice, l'inertie, les voleurs, les mauvaises méthodes. »» Voilà toute rénumération. Jamais l'idée ne liri vient de chercher la cause de cette démoralisation dans l'éducation par l'esprit du moyen âge. Danton répétait qu'il ne fallait pas de transaction avec la tyrannie ; cependant la plus importante des ti ansactions, il la faisait chaque jour.
Voilà dans quelle !-ituîition désespérée s'étaient volontaireiiicni iciOa ii.& révolutionnaires. 11 se trouva chez nous
le même obstacle qui a empêché si longtemps l'émaTicipation de l'Italie. Ayant subi l'éducation du moyen âge, le peuple était séparé de ses chefs par une longue habitude de superstition. On le pensait du moins. Les chefs crurent quil était impossible au peuple de franchir cet abîme; et de peur de se brouiller avec lui ils s'imposèrent de respecter ses ténèbres. Us mirent à mort quiconque voulut y porter atteinte. C'était s'engager, par respect pour le peuple, à respecter sa servitude. Ils crurent qu'ils étaient impuissants à rien changer dans l'ordre spirituel; dès lors, ils le devinrent en effet.
Sous les empereurs chrétiens, quand il s'agit d'arracher le peuple d'Egypte aux cultes des pharaons, toute la nation restait incertaine autour des temples. Un centurion sortit de la foule, il donna le premier coup de marteau au temple d'isis. La foule suivit, et acheva ce que le centurion avait commencé. De ce moment, l'Egypte appartint au monde nouveau. Ce centurion manqua à la Révolution française.