SI L INDIFFERENCE DETRUIT LES RELIGIONS
Il faut que j'entre ici plus avant dans l'esprit des Terroristes ; car il est impossible ds s'expliquer un sjstème et même de le critiquer, ^i on ne le fait sien pour un moment. Sans cela, point d'histoire. Et quoi de plus puéril au monde, que d'avoir peur d'une question historique?
L'erreur des chefs de la Révolution a été de s'imaginer qu'une ancienne religion disparaît de la terre par la seule indifférence, par la désuétude ou par la discussion. Il n'est pas. jusqu'à ce jour, un seul culte, si faux, si absurde que vous puissiez vous le figurer, qui ait disparu de cette manière. Tous ceux qui ont cessé d'être sont tombés non par l'indifférence, mais parce que l'ordre formel
leur a été donné de mourir. Le moindre fétiche a été sur cela aussi obstiné que les plus beaux dieux d'Homère.
Quand les vieilles religions ont perdu ce qui faisait leur âme, elles n'en subsistent pas moins. On les dirait pétrifiées ; sous cette dernière forme, elles bravent le temps. Car la discussion ne peut plus rien sur elles. Sourdes à la dispute, l'esprit n'a plus d'action sur elles, ni pour les relever, ni pour les abattre ; et dans cette impassibilité où elles sont descendues, les hommes nouveaux peuvent les réfuter pendant l'éternité sans gagner quoi que ce soit contre des sépulcres llancMs où les paroles ne résonnent plus.
Si le christianisme se fût contenté de discuter avec le paganisme, quand tout esprit en avait disparu, les temples dlsis et de Diane seraient encore debout en Egypte et en Grèce. Mais le christianisme, voyant qu'il avait affaire à des choses mortes, n'essaya plus de les persuader. Il ordonna comme on ordonne à la nature inanimée, et le paganisme s'évanouit. La crainte tint lieu de la conversion dont il n'était plus capable.
Il n'est même rien de plus vain que de croire que la force ne peut rien contre les idées. Car on a vu la force abolir même des cultes nouveaux, qui avaient toute l'énergie de croyances en apparence invincibles. Ainsi, il est arrivé que, sans beaucoup de peine, les chrétiens d'Orient ont été convertis ou réduits par les Mahométans, les Albigeois par le comte de Montfort, les Taborites et les Calixtins par Sigismond et le légat, les protestants belges par le duc d'Albe.
Si donc on se place un moment dans le système des Terroristes, on voit que, puisqu'ils étaient décidés à n'épargner ni fureurs, ni horreurs, ni exterminations, mais bien plutôt à les déchaîner toutes sans merci, on voit, dis-je, que, dans ce système, il n'y avait point d'inconvénient pour eux à prendre corps à corps l'ancien ordre spir-ituel, et qu'il n'était point déraisonnable d'espérer réussir par les mêmes moyens qui avaient réussi tant de fois aux chrétiens et aux musulmans. Au lieu do cela, le terrorisme révolutionnaire proclamant la liberté de l'ennemi de la Révolu-
tion, allait droit à Tabsurde. Les Jacobins n'avaient osé se donner une tâche semblable à celles de Montfort,du duc d'Albe ou de Henri VIII. Dès lors les supplices parurent des hécatombes, non à un dieu de colère, ni même à des idées, mais seulement à des individus. C'est pour cela que cette époque est restée si odieuse dans la mémoire des hommes.
Les terroristes n'osant rien innover dans l'ordre moral, qu'eût servi leur règne? Que faire d'une terreur pusillanime devant les idées? Le mot officiel n'ayant pas été prononcé contre l'ancien monde, on sentit avec M. de Maistre que ce n'était là qu'un orage passager; il souleva le sable et respecta le vieux roc.
Le maintien de l'ancien culte cachait d'avance le Concordat; le philosophisme de Robespierre, c'étaient les idéologues de Bonaparte.
Que pouvaient tant de systèmes nouveaux d'éducation, quand on consacrait la seule éducation véritablement efficace, l'ancien culte? Qu'étaient-ce que les fêtes du calendrier républicain, tant que les fêtes du catholicisme étaient maintenues dans la loi, en attendant qu'elles fussent réhabilitées par la coutume? Qu'étaieut-ce que les institutions de Saint-Just, quand lui-même maintenait l'âme des institutions du moyen âge?
Aussi, dès le lendemain, voyez le résultat. Fêtes, anniversaires de la Révolution, où sont-ils? Que sont devenus tant de solennités, de jubilés institués par la Convention? Il n'en reste aucun vestige. Le peuple n'a pas gardé une seule des fêtes de 1*789 à 1800; cet immense bouleversement n'a pu déplacer un seul saint de village.
122 LA KÉVOLUTION