UNE DES CONTRADICTIONS DE LA TERREUR
Je prie q'on ne fasse pas semblant de se méprendre sur ma pensée. Je sais comme tout le monde que la liberté des cultes e&t le principe qui doit prévaloir, qu'il est le fond de la conscience moderne. Mais je crois pouvoir dire que les révolutionnaires étaient en contra liction avec eux-mêmes, lorsqu'ils revenaient au droit antique de la Terreur, et qu'ils maintenaient en même temps le droit de leur ennemi. Ils ne pouvaient manquer de se briser dans cette contradiction. L'homme moderne détruisait ainsi chez eux l'homme antique. Saint-Just voulant ramener Sparte, et conservant le catholicisme en principe, mettait la tête du moyen âge sur le corps de l'antiquité. Ce monstre-là ne pouvait vivre.
Quand on descend au fond du terrorisme, on y découvre ainsi l'àme de deux sociétés absolument incompatibles, l'antique et la moderne, la païenne et la chrétienne L'une veut qu'on extirpe, sans en laisser de traces, tout ce qui est étranger ou hostile; l'autre veut qu'on le ménage ou qu'on le tolère. Prétendre, comme Saint-Just et Robespierre, concilier ces deux cités et n'en faire qu'une seule, c'était se condamner à périr et par l'une et par l'autre. Ils | se donnaient tout l'odieux de la barbarie antique, et ils n'en ' tiraient aucun profit pour leur cause.
Ils frappaient les corps, et ne touchaient pas à l'âme. Ils tyrannisaient les prêtres, et consacraient leur culte.
Rousseau, qui revenait au droit antique, revenait aussi à l'intolérance. Mais Robespierre ne prit qu'une moitié de Rousseau, et par-là il lui ôta le nerf et le sens. Il prit la hache des anciennes républiques et frappa au hasard. Ce n'est pas là ce que voulait le Contrat social *.
1« La conclusion est l'intolérance, liv. IV, ch. vin.
L'esprit implacable de l'héroïsme païen poussait les révolutionnaires à extirper en principe le culte qui leur était opposé ; Tesprit moderne, dont ils ne pouvaient se dépouiller les contraignit à tolérer en principe ce même culte. Ainsi ils étaient partagés entre deux forces opposées, inconciliables.
Ils prenaient les moyens extérieurs de l'antiquité ; mais, comme ils ne purent pas lui emprunter son âme, ces mêmes moyens se retournèrent contre eux. L'homme du dix-huitième siècle abolit perpétuellement chez eux le Grec ou le Romain qu'ils croyaient être. Emprunter le système de Dracon ou de Lycurgue pour fonder la tolérance envers ses ennemis, c'était déterrer un glaive antique pour s'en frapper soi-même.
Ni art, ni subtilité ne renversera ce dilemme : Si l'on voulait la terreur, il ne fallait pas la tolérance ; si l'on voulait la tolérance, il ne fallait pas la terreur.
Le moyen et le but s'excluaient réciproquement. Le système n'était pas seulement barbare, il était faux.