‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 4 sur 107 · QUE LE PARTI GIRONDIN ETAIT UN ORGANE NECESSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

QUE LE PARTI GIRONDIN ETAIT UN ORGANE NECESSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE

Après le 31 mai, on est replongé dans l'ancien tempérament politique de la France. Plus de tribune , plus de presse, le silence partout, excepté au tribunal révolutionnaire; la Convention avait peine à se reconnaître. Plus de discussion sur aucun sujet, le côté droit dispersé, les Montagnards eux-mêmes frax^pés de stupeur. Us avouaient

qu'un pouvoir invisible arrêtait la parole sur leurs lèvres. Les vainqueurs semblaient aussi consternés que les vaincus.

Cette grande assemblée, réduite à un simulacre d'ellemême, subordonnée à la Commune, aux clubs, se prépara à obéir avec autant de violence qu'elle en avait mis à commander. Quelle souveraineté que celle qui consistait pour la majorité à craindre, à trembler, à se taire, à paraître ordonner ce qu'on redoutait le plus! Maîtresse et esclave, hardie à accepter toutes les fantaisies d'abord de la foule, puis bientôt de quelques-uns, enfin d'un seul, elle abdique dans le Comité de salut public; mais c'est aux Jacobins que se préparent les décrets. La Convention les votait silencieusement, paraissant subir la loi plutôt que la dicter. Le peuple, qui aie sentiment vif de la force, comprit bien vite qu'elle avait passé tout entière à la Commune. C'est vers celle-ci qu'il se tourne aussitôt, la caressant ou la menaçant, suivant l'occasion, et laissant la Convention dans une solitude qui imitait le respect. Nul n'avait plus besoin de l'effrayer ou de la flatter, étant sûr désormais de son obéissance.

Ainsi, au 31 mai, il fut décidé que la régénération de la France ne se ferait pas par cette chose nouvelle, la liberté, mais bien par la méthode de l'ancien régime, la tyrannie. En reprenant les instruments du passé, on courait risque d'être ramené, sous d'autres formes politiques, à ce passé lui-même. Là était le péril, non moins grand que dans le soulèvement des provinces et dans l'invasion des frontières.

La liberté avait produit des orages dans la République naissante. En cette occasion, les Français firent ce qu'ils ont fait dans toutes les circonstances, sous tous les régimes. Ils extirpèrent ou laissèrent extirper la liberté, frappés de ses inconvénients plus que de ses avantages. Us n'avaient pu la supporter dans son premier essor, et l'avaient étouffée, croyant aisé de la rétablir, sitôt qu'ils le voudraient. Us se disaient que le jour où ils auraient de nouveau besoin d'elle, chassée, étouôee, proscrite, on la verrait sourire à leur premier appel.

Abolir la liberté, sous le prétexte qu'on l'établira plus tard, est le lieu commun de toute l'histoire de France. Ce fut aussi celui de la Révolution ; et il est certain qu'on s'épargnait une grande difficulté. Mais les temps ont prouvé que c'était ajourner la Révolution elle-même. Il nous appartient de le dire, cette voie était mauvaise, elle a préparé la servitude. La liberté, écrasée avec tant de fureur, ne devait plus reparaître que mutilée pour s'évanouir encore. Tel fut le principal, le plus incontestable résultat du 31 mai.

Le second fut de déchirer la France. Une partie des provinces cessèrent de voir dans la Convention décimée l'autorité suprême. Elles refusèreiit de respecter l'assemblée qui n'avait pas su se respecter, et qui s'était livrée. D'où les révoltes du Calvados, de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, de Toulon, la moitié du territoire soulevée contre l'autre. Pour ramener les provinces sous le joug, il fallut des forces immenses. On dompta, il est vrai, la révolte ; mais, dans cet effort prodigieux, la Révolution usa la Révolution.

Autre eifet qui troubla les intelligences. Quand les Girondins furent mis sous le couteau, ils osèrent se défendre; ils appelèrent aux armes le parti qui les soutenait. De ce qu'ils défendaient leur vie, on conclut qu'ils avaient conspiré de tout temps. On rechercha leurs origines; dans chacune d'elles, on crut retrouver la révolte. Il n'y eut plus, dans le passé, un seul moment qui fut tenu pour innocent. Chacun se crut environné d'une conjuration perpétuelle au milieu de toute une nation de suspects.

Ce fut bien pis encore après la mort des Girondins. Les Jacobins avaient cru qu'elle marquerait la fin de tous les maux, qu'elle assurerait le lonJieur du peuple; car il n'avait jamais été tant question de bonheur que depuis qu'on touchait au désespoir. Lorsque les Jacobins s'aperçurent que la félicité s'éloignait toujours plus, que les remèdes n'apportaient que des maux plus violents, nul d'entre eux ne se dit que le remède faisait peut-être le mal. Au contraire, on s'obstina, on s'endurcit dans la même voie, mar- .cbant aveuglément, les yeux fermés, à grands pas, vers co

moment où, délivrés de Louis XVI, des Royalistes, des Feuillants, des Constitutionnels, des Fayettistes, des Girondins, on aspira à se délivrer de tout ce qui restait. Le système étant faux, l'obstacle se trouvait dans chaque homme et d^ns chaque chose.

En effet, les Girondins étaient un organe nécessaire de la République; ils représentaient des choses, des idées, des intérêts sans lesquels une république, même jacobine, ne pouvait vivre. Quand on eut extirpé cet organe, on crut avoir obtenu la paix. Cette paix se trouva être la mort.

Le vide de la conception jacobine se montra alors dans tout son jour. Robespierre, Saint-Just, les Jacobins, voulaient une république dans laquelle il ne devait y avoir aucun parti, aucun dissentiment, aucune nuance; toute dissidence étant à leurs yeux un crime qu'il fallait punir de mort. Cette conception est l'impossibilité même. Dans toute république, il y a au moins deux pôles, deux partis, puisque c'est de leur différence que se compose la vie publique. Les Girondins étaient un des côtés nécessaires de la République dont les Jacobins formaient l'autre.

Quand les premiers eurent été détruits, la vie publique chercha à continuer; elle produisit des différences au moins de tempérament que l'on s*obstina à extirper. Par cette intolérance, la société jacobine fut conduite à s'anéantir elle-même, cherchant partout ce monstre, qui ne s'est vu et ne se verra nulle part, d'un État libre qui ne contienne aucune divergence d'opinion ou d'instinct. Représentez-vous une sphère dans laquelle un des pôles détruirait le pôle opposé à mesure qu'il se reformerait, voilà à quelle impossibilité radicale aspiraient les Jacobins. Leur idée étant fausse, ils auraient consumé l'univers entier sans la réaliser.

Mal orientée, la Révolution se crée d'immenses obsta- <;les. Pour les vaincre, elle montre une immense énergie. Mais dans ce combat contre elle-même, elle dépense tant de forces qu'elle s'épuise en peu d'années.

Robespierre et les autres chefs jacobins prennent presque toujours leurs passions pour la raison d Etat.

Pour montrer que les Girondins avaient été le seul

obstacle à tous les désirs, on se hâta de faire la constitution en quelques jours. Elle était attendue comme la terre promise. Qui empêcha qu'on ne saisit cette félicité? Le même sophisme qui l'avait empêchée de naître dans l'an- ■cien régime. Les Jacobins supprimaient en fait la liberté, ils la couronnaient en théorie; jeu cruel qui rendait la loi méprisable, puisqu'elle était donnée et retirée au même moment, et qu'il n'en restait qu'un mot, dont on allait faire un crime.

Publiée en pleine Terreur, et voilée aussitôt, la constitution de 1793 ne fit que perpétuer la contradiction qui s'était toujours vue en France entre les théories et les actions ; la liberté de Salente dans les maximes des écrivains, le despotisme dans la réalité et dans les mœurs. Depuis Télémaque, la France n'a jamais manqué de droits imaginaires, inscrits par les philosophes ou les romanciers au -frontispice de leurs ouvrages; ce qui ne servit qu'à rendre plus flagrant l'absolutisme delà vieille monarchie, ou peutêtre à le faire tolérer par la liberté autorisée dans les rêves. Telle est la contradiction qu'il s'agissait de faire cesser en mettant enfin d'accord les principes et la vie< Mais, loin de là , en 1793, l'ancienne contradiction fut portée au comble. Non-seulement la liberté jacobine resta encore une fois une utopie, mais elle n'aboutit qu'à créer un crime et des accusés nouveaux. Le plus grand forfait auprès des auteurs de la constitution de 1793 sera d'en réclamer l'exécution. Demander que la loi qu'ils avaient faite fût appliquée, c'était, à leur sens, mériter pis que la mort. Qu'est-ce qui rendait impraticable la constitution de 1793? Ce ne sont pas les vues sociales, mais les vues politiques. Ce n'est pas Morelly ou Mably, c'est Rousseau. Quand il fallait, pour chaque loi, assembler toute la nation française en de perpétuels champs de mai, il est évident que Ton ordonnait l'impossible. La fausse vue du Contrat social, que le peuple ne peut être représenté^ se prenait à la lettre. Paradoxe dans un livre, calamité dans un peuple. Les circonstances , disait-on , exigeaient qu'on voilât la constitution. Ces circonstances eufssent duré autant que la nation même.

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CHARLOTTE CORDAT.

QUE LA POÉSIE n'est PAS TOUJOURS UNE FICTION.

Pendant qu'une partie des Girondins fuyaient vers le Calvados, une jeune fille, noble d'origine, M"^ d'Armont, les attendait à Caen. On l'appelait plus familièrement Marie ou Charlotte Corday. Arrière-petite-nièce du grand Corneille, elle semblait une des créations dupoëte réalisée par la Révolution. De grands yeux voilés, le nez aquilin, le front large et bombé, un teint éblouissant, la voix harmonieuse, enchanteresse, enfantine, le regard angélique, la taille haute, la tête un peu penchée en avant, voilà comment la dépeignent ceux qui vivaient alors dans son intimité. Sa beauté les ravissait.

Ordinairement silencieuse, elle sortait de ses rêveries par des éclats soudains de gaieté, déconcertant ceux qui auraient voulu pénétrer plus avant dans son âme. La grâce, l'enjouement qu'elle mêlait à toutes choses, arrêtaient les indiscrets. D'ailleurs, elle s'ignorait elle-même; son caractère n'avait eu (Qu'une seule occasion de se montrer. A un dîner de famille où l'on portait la santé du roi, pendant que tous se tenaient debout, on avait vu avec stupeur la belle Charlotte rester assise, immobile, la tête "baissée, refusant de mêler ses vœux à ceux de sa famille. « Vous êtes donc républicaine? lui dit une de ses amies. — Oui, si les Français étaient dignes de la République. » Cependant, quand elle apprit le supplice du roi, elle désespéra et ne vit plus la République que dans les nues, par delà le réel.

Son père, M. d'Armont, gentilhomme, n'avait aucune de ses opinions. Ses deux frères étaient émigrés, et elle vivait chez une parente, M™^ de Breteville, que la peur

Feule empêchait de se dire royaliste, lîn réalité, la vraie vie de Marie ou Charlotte Corday se passe dans la compagnie des héroïnes de son aïeul. A force de communiquer avec ces âmes altières, elle a fini par retrouver en elles sa véritable famille par le cœur et par le sang. Elle-même se dit la fille d'Emilie et de Cinna. A ce fond romain, ajoutez les flammes soudaines de la Révolution française. Aux Horaces, mêlez les Girondins; à Camille, madame Roland ; à Cinna, à Maxime, à Sertorius, Barbaroux, Buzot, Guadet; au passage du Rubicon, joignez le 31 mai. Que ce qui était invention, fiction chez l'aïeul devienne vie, réalité chez la petite nièce; que la poésie du chef de la famille passe dans ïe sang et dans les veines de Charlotte et y devienne foi, devoir, religion, fanatisme ; voyez ce qui va arriver.

Nous croyons trop facilement que la poésie est toujours un mensonge. Quelquefois elle se réalise; la foudre ne se contente pas toujours de gronder dans la nue, elle se précipite sur la terre, et le monde en reste stupéfait.

Pendant quelques jours, Charlotte Cordây n'a pas été vue à Caen, ni à l'hôtel de l'Intendance. Comment s'en étonner? Un petit service à rendre à une amie, M"e d© Forbin, l'appelle à Paris; car, au milieu des grandes pensées qui l'occupent, le soin d'obliger une amie tient encore chez elle une large place. Elle verra le ministre, elle obtiendra la petite rente due à M"« de Forbin ; puis satisfaite d'avoir accompli ce léger devoir, elle reviendra à Caen, à moins pourtant qu'elle ne passe en Angleterre. Voilà ce qu'elle a confié à Barbaroux; et, sur cela, elle traverse une partie de la France au fond d'une diligence. Un de ses compagnons inconnus (c'étaient des Montagnardsj s'éprend de sa beauté et lui ofî're, dit-elle, son cœur et sa main. Elle en rit et s'endort. Tel est le commencement de la tragédie. Paix, douceur, sérénité, enjouement; avouons que ce ton manque à son aïeul, même à l'époque du Cid. La Chimène du premier acte ne vaut pas Charlotte, et garde moins bien son secret.

Charlotte est dans Paris, le 11 juillet, logée dans une petite chambre, hôtel de la Providence, rue des Vieux-

Augnstins, au quartier des affaires. Nulle curiosité, nul empressement intempestif. Déjà il est cinq heures du soir. Seulement une question indifférente au domestique qui la sert. « Que pense-t-on ici du petit Marat? — Adoré des patriotes, exécré des aristocrates. » Mais qu'importe cette réponse? Propos insignifiants tels qu'en échangent tous les Tojageurs. C'est l'heure de se coucher et de dormir de ce bon sommeil de jeune fille, tranquille, uniforme, qu'aucune pensée ne trouble, à moins que ce ne soit une pensée d'amour. Dieu merci, jamais pensée de ce genre n'a approché du cœur de Charlotte. Si jamais son cœur brûle, ce ne sera pas d'une flamme vulgaire, terrestre; et pourquoi devancer le temps? Tout est calme, harmonieux chez elle. Mais ses rêves? Peut-être une vision de Judith, plus sûrement de Porcie et de Cinna. D'ailleurs ils n'appartiennent pas à l'histoire. Respectons au moins les songes des vierges.

Le lendemain, il faut en finir avec cette grande affaire de M^^^ de Forbin. Charlotte Cordaj fait visite au député Duperret. Il est à table avec des amis; car, en ces temps terribles, on trouvait encore l'heure d'avoir des convives et de s'égayer dans des festins. Duperret offre à Charlotte de s'asseoir au banquet et de se réjouir avec ses amis et ses filles; elle ne le peut en ce moment; elle a quelque chose de particulier à dire* au citoyen député.

Duperret la suit; elle lui demande de l'accompagner chez le ministre de l'intérieur. Duperret le ferait volontiers à l'heure même. Mais ses convives, cette fête domestique, il ne peut en vérité s'en éloigner en ce moment. A demain les affaires 1 « Quelle plaisante aventure 1 « s'écrie-t-il en revoyant ses amis et en reprenant sa place à table. Il ne serait pas étonné que cette femme fût « une intrigante «, selon- le mot du temps. Du moins elle lui a paru extraordinaire; il Saura bientôt à quoi s'en tenir. Maintenant que les verres se remplissent et qu'on laisse là les soucis.

A l'heure convenue, Duperret se rend chez l'étrangère «t « s'amuse, dit -il, un quart d'heure à causer des affaires publiques; " puis il l'accompîf^ne au ministère de l'intérieur. Étrange mécompte! Les députés ne peuvent être

reçus que le soir de huit à dix heures. Les rois de la Convention sont soumis, eux aussi, à des règles vétilleuses comme dans les temps ordinaires. Duperret ne connnais- ^ait pas cette étiquette. Il reviendrait volontiers; par malheur, dans la journée les scellés ont été mis sur ses papiers. Il est suspect : ne serait-il pas un solliciteur dangereux? Charlotte en convient; elle conseille à Duperret de quitter Paris et d'aller rejoindre ses amis à Caen; c'est là qu'est le salut. Que du moins il ne cherche pas à la voir prochainement; elle suppose qu'elle aura quelque affaire, et sans doute il ne la trouverait pas. Duperret la quitte et ne sait encore que penser. Jamais il n'a rien vu qui ressemble à cette contenance, à cette voix, à ce regard. Figurez-vous un homme de nos temps qui, sans le savoir, vivrait tout un jour dans la compagnie d'une dame romaine évoquée du temps des Gracques.

Deux jours sont passés, «le jeudi et le vendredi, vides, inutiles pour l'action. Ce sont de ces moments prolongés par les poètes, où l'âme se recueille avant d'exécuter ce qu'elle a entrepris. Il est temps que l'action commence. Voilà la matinée du samedi 13 juillet déjà écoulée, et ce jour doit compter dans les tragédies humaines. Charlotte Corday se fait conduire au Palais-Royal. Elle entre chez un coutelier et achète un couteau qu'elle prend tel que le marchand le lui choisit'. Qu'ya-t-il là d'étonnant? Tous les jours ne voit-on pas des emplettes de ce genre? Mais, en se retirant, elle a caché dans son sein le couteau avec la gaine sous son fichu ; sur la place des Victoires, elle monte dans un fiacre, en disant : « Rue des Cordeliers, n'*20. » C'est là que demeurelecitoyenMarat.Grande maison, porte cochère, cour intérieure; on ne se représente pas ainsi la demeure de l'Ami du peuple, que l'imagination va chercher dans un antre. Au reste, il ne peut vivre toujours dans les souterrains; pour le moment il a une habitation, un toit, comme le reste des hommes. Qui le croirait? Marat a une antichambre et un salon ! ,et une salle de bain ! et même une amie, Simonne Evrard.

Charlotte tient à la main un éventail, elle frappe à la porte. Catherine Evrard lui ouvre. Quel contre-temps! le

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citoyen Marat n'est pas visible. Une fièvre ardente le dévore, la fièvre de la Révolution. Une lèpre couvre son corps. Il lui en coûte de ne pas admettre en sa présence tous les sans-culottes qui se présentent. Mais quoi! il agit pour eux sans avoir besoin d'écouter leurs plaintes. Il les devine. La santé du Père du peuple est à ce prix. La porte se referme.

Charlotte Corday revient chez elle et écrit à Marat. Il s'agit des Girondins, de leurs complots qu'elle connaît tous, puisqu'elle arrive de Caen. Elle veut révéler ce que l'on ne pourrait savoir sans elle. C'est sur ce mot de complot qu'elle compte, comme sur l'amorce à laquelle Marat ne pourra résister. Ce moyen, a-t-elle dit plus tard, était perfide. Oui, mais la morale antique l'approuve en des cas semblables; Brutus n'a-t-il pas aussi caressé César , et Cinna, Auguste?

Sa lettre la précède, elle en écrit une seconde plus pressante. Le soir, à sept heures et demie, elle se retrouve à cette même porte qu'elle n'a pu franchir le matin. Comme la chaleur était très-forte, elle n'avait pas oublié son éventail, qu'elle agitait en marchant. Le même refus lui est opposé, cette fois avec une voix haute et impatiente. Charlotte répond sur le même ton. Les voix de Catherine et de Simonne Evrard arrivent jusqu'aux oreilles de Marat, qui était au bain. Charlotte entre et s'assied auprès de la baignoire. Dix minutes se passent, le temps nécessaire pour donner les noms des Girondins réunis à Caen, que Marat écrit, en s'appuyant sur une petite planche, placée en travers de la baignoire. « Je les ferai tous guillotin-er, » ditil avec cette extase de férocité qui était devenue le trait le plus constant de sa physionomie. A ces mots, la jeune fille se lève, tire un long couteau, et le lui plonge dans la poitrine, jusqu'au manche; le coup fut porté d'une main si sûre que l'un des doigts entra dans la plaie jusqu'au poumon. En recevant le coup, Marat put encore crier: "A moi, ma chère amie ! » Son sang sortait à gros bouillons; sa face cuivrée retombe sur le bord de la baignoire.

Au cri de Marat étaient accourus les femmes Evrard et un ouvrier qui pliait des journaux dans le vestibule ; ils

voient Marat, les yeux fixes, dont la langue s'agitait sans pouvoir proférer aucun son, et l'étrangère debout vers les rideaux, inamobile. L'ouvrier la frappe à la tête avec une chaise, et la renverse. Simonne Evrard la foule aux pieds. Elle se relève de sang-froid, s'assied et paraît attendre sa mort et celle de Marat. Pendant qu'on emportait Marat et que la maison se remplissait de gens qui venaient le secourir ou le venger, elle reste impassible comme la vierge de Tauride après le sacrifice; elle sentit la paix entrer dans son cœur, puis elle s'étonna de vivre encore. Des hommes courageux la défendent et l'entraînent vivante vers un fiacre qui prend le chemin de l'Abbaye. Dès les premiers pas les hurlements de la foule commencent; Charlotte Corday s'attendait à être mise en pièces; un témoin oculaire ajoute qu'elle le désirait. Ses yeux se fermèrent; elle parut s'abandonner aux coups. Mais les officiers municipaux haranguèrent le peuple et obtinrent de lui qu'il ne ferait pas d'avance l'œuvre de l'échafaud. L'autorité qu'exerçaient les chefs du peuple la remplit d'admiration. Lorsqu'elle entra à l'Abbaye et qu'elle n'y fut accueillie par aucune injure, sa surprise fut portée au comble de se trouver vivante et de se voir protégée.

Bientôt les injures de Chabot et de Legendre, qui assistent à l'interrogatoire de nuit, changent cette impression. L'impudeur de Chabot, qui porta la main sur elle, lui fit horreur. Il lui annonce la guillotine; elle lui répond par un sourire de mépris dont elle s'arme depuis ce moment jusqu'à son dernier souffle. Le capucin Chabot lui parut fou; il l'était, en efi'et, de peur. Il se sentait d'avance tué par ce regard et cette main de marbre ; il court porter sa panique dans la Convention. Il raconte qu'il a vu un être en dehors de la nature humaine, que ce spectre, à la taille et au port superle, en veut à toute la Montagne. Legendre se croit déjà assassiné. Une atmosphère de crainte se répand autour de la vierge d'airain.

Les jours suivants, deux gendarmes restèrent constamment dans sa chambre, sans doute, disait-elle en riant, pour la préserver de l'ennui. Elle demanda que la nuit il en fût autrement, et ne put l'obtenir. Au reste, il n'y avait

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rien chez elle de la roideur Cornélienne. L'enjouement de la jeune demoiselle de Caen succéda sans presque aucun intervalle, après le meurtre, aux scènes tragiques. Elle pas^t<ait une partie de son temps à copier des chansons politiques de Valadé; elle écrivait à Barbaroux en datant du second jour de la préparation de la paix. Bientôt elle s'occupera de son portrait et badinera avec le peintre; elle demande grâce, en plaisantant, pour la légèreté de son caractère. Le sacrifice de sa vie était si entier qu'elle habitait d'avance dans les Champs-Elysées et jouait avec Brutus et quelques anciens ; « car les modernes, ajoutaitelle, ne me tentent pas! Ils sont si vils! »

On trouva sur elle une adresse aux Français. Que voulaitelle dire par ces mots : « Français, vous connaissez vos ennemis. Je vous ai montré le chemin. Levez-vous! Marchez et frappez! » Elle espérait qu'elle serait déchirée par les Maratistes, mais que sa tête, portée au haut d'une pique, soulèverait le vrai peuple contre les Montagnards, et servirait d'étendard contre eux. Elle se plaisait dans cette image de « sa tête portée dans Paris « ; elle accoutumait d'avance ses yeux à soutenir cette dernière scène; une vision si terrible n'ôta rien à sa grâce et à sa sérénité.

Le procès ne fut jugé que le 17 juillet. Il n'y avait pas alors l'impatience que l'on vit bientôt quand les supplices eurent allumé la soif des supplices. On interrogeait encore, et la mort ne devançait pas les réponses. L'âme de Corneille était sur les lèvres de Charlotte, sans qu'elle le sût.

Fouquier-Ti nville lui demande qui l'a portée à tuer Marat.

— Que haïssiez-vous dans sa personne?

— Ses crimes.

— Croyez-vous avoir assassiné tous les Marats?

— Celui-là mort, les autres auront peur peut-être.

— Qu'entendez-vous par énergie?

— Mettre son intérêt particulier de côté et se sacrifier pour sauver la patrie.

— Qui vous a conseillée?

— On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même 1

— Pourquoi avez-vous tué Marat?

— J'ai tué un homme pour en sauver cent mille.

— Qu'avez-vous à répondre?

— Rien, sinon que j'ai réussi.

Mettez une rinae à ces mots, vous avez un dialogue des Horaces. Elle aussi aurait pu ajouter :

— A quoi bon me défendre ?

Vous savez l'action ; vous la venez d'entendre

L'auditoire frémissait d'une émotion que l'on n'avait pasvue encore au tribunal révolutionnaire. Quelqu'un dessinait le portrait de Charlotte Corday ; elle se tourna du côté du peintre, avec le même calme que dans un jour ordinaire. Son défenseur, Chauveau-Lagarde , osa parler de cette « abnégation sublime » ; aucune voix ne s'éleva contre lui. Elle le remercia, à la manière antique, en lui léguant ses dettes de prison, puisque ses biens venaient d'être confisqués.

Un peu avant le jugement, on lut sa longue lettre à Barbaroux, dans laquelle se mêlent, d'une manière si étrange, la plaisanterie d'une jeune fille et le stoïcisme d'un conspirateur antique. « Demain, à midi, j'aurai vécu , pour parler le langage romain. » Elle prend congé de son père,, et se met sous la protection de Thomas Corneille :

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud.

Le bourreau vint la chercher, qu'elle écrivait encore unbillet à Pontécoulant. Elle pria d'attendre que sa lettre fût cachetée. Le bourreau tient la chemise rouge et des ciseaux, Elle prend les ciseaux, coupe une mèche de ses cheveux, la donne au peintre Hauer, qui achève le portrait. On voulut lui attacher les mains; elle demanda de garder ses gants, ce qu'on lui refusa; elle tendit alors ses mains nues, et reçut sur ses épaules le manteau rouge.

Quand Charlotte Corday parut sur le tombereau , si belle, si impassible, au milieu de la ville terrifiée, des bravos meurtriers l'accueillirent et l'accompagnèrent jusqu'à l'échafaud. La voiture marchait lentement. « Vous trouvez, lui dit le bourreau, que cela est bien long? — Bahl nous

sommes toujours sûrs d'arriver. » Dans ce long trajet, on ne surprit sur son visage que ce même sourire qui avait glacé ses juges. C'était à la fois la joie du sacrifice et le mépris de tout ce qui l'entourait. Seulement, on ne sait si dans ce mépris elle comprenait le lointain avenir. Les exécuteurs s'approchèrent pour lui lier les pieds. Elle crut à un outrage, et fit résistance. Quand elle sut que cela aussi faisait partie du supplice, elle céda et s'excusa. Au dernier instant, le bourreau arracha le fichu qui lui couvrait la poitrine, elle rougit. Sa tête tomba. Le valet du bourreau la ramassa tout émue encore de pudeur virginale. Il la montra au peuple et la souffleta. Un long murmure s'éleva de la foule ; la nature osa se montrer un moment. Après la mort, la haine et la curiosité se prirent encore au cadavre ; elles ne purent découvrir que la vierge de Tauride.

Un jeune Allemand de Mayence, Adam Lux, qui l'avait vue passer sur la charrette, s'éprit subitement d'amour pour elle. Il osa publier l'éloge de Charlotte Corday, « plus grande que Brutus »», et réussit par là à mourir de la même mort qu'elle. Ce n'est pas d'un amour romanesque que voulait être aimée Charlotte Corday. Elle n'était pas de la famille de Charlotte de Werther.

Et toi, grand Corneille, es-tu content de ta petite-nièce et connais-tu ton sang? La tragédie a-t-elle été bien conduite? Est-il un seul de tes Romains qui ait eu l'âme plus romaine? Que tes conspirateurs, Maxime, Cinna, pâlissent àcôté de mademoiselle d'Armont I Quelle prudence pusillanime chez eux ! Que de soins pour se cacher! S'ils le pouvaient, ils feraient leurs trames sous la terre ! Chez elle, au contraire, quel oubli entier de soi-même! quel manque absolu de sollicitude ! Il faudrait un miracle pour la sauver. Elle porte sur elle son extrait de baptême pour s'ôter toute chance de déguisement et d'évasion. Camille, Sabine, Cornélie revivent dans Charlotte Corday; mais la réalité s'est trouvée plus haute et plus fière que le poëme.

Charlotte Corday est une compatriote et une contemporaine des Anciens vers lesquels elle tend les bras. Qu'ils la jugent! l'affaire est trop pesante pour nous; elle ne nous appartient jas.

Il est donc vrai que la poésie n*est pas toujours une fiction, un mensonge, comme on le répète. Quelquefois la pensée d'un homme se réalise dans l'un de ses descendants. Ce qui n'était que drame s'incarne et prend chair ; alors le monde s'étonne et tombe dans une stupeur inexplicable ; il ne se doutait pas que les vers fussent chose sérieuse et que cela dût jamais tirer à conséquence.

Qui sait si certaines dispositions qui ne sont encore que lueurs, pressentiipents, poésie, imagination, rêveries à l'origine, ne prennent pas, de génération en génération, une consistance réelle et ne finissent pas, au dernier anneau de la chaîne, par passer dans les veines et dans le sang du dernier descendant pour s'y changer en caractère et en actions? Il se voit des choses plus extraordinaires dans la nature; c'est peut-être là toute une physiologie nouvelle.

Hébert a déjà demandé à la Commune, pour Marat, les honneurs de V apothéose. La demande a été renvoyée aux conventionnels, qui seuls ont le pouvoir d'ouvrir les cieux. Mais comment douter que la requête ne soit accordée? Le grand homme est déjà sacré, demain il sera divinisé. •— « Que penses-tu de Marat? » Voilà le premier mot du nouveau catéchisme politique. La réponse sera la pierre de touche des sans-culottes de 1793. On fera pour Marat une liturgie mêlée d'encens et de prières. Efi'orts impuissants 1 deuil inutile! Les hommes auront beau se frapper la poitrine, l'encens montera en vain vers le ciel. Rien ne fera revivre « le sauveur, le père du peuple » ; il ne sera remplacé par personne.

Si Marat eût vécu, la Terreur ne l'eût pas satisfait; il l'eût voulue plus terrible. Prenant en pitié l'étroit échafaud de 93, il aurait aspiré à mieux; il aurait découvert, par delà 93, de nouvelles cimes dans un horizon de sang.

Ce « tribun militaire, ce dictateur »» qu'il cherchait, ce maître absolu de toutes les têtes, contenait en germe, nous l'avons vu plus haut, un nouveau césarisme. Marat est mort sans avoir pu le couronner.

Le césarisme sans-culotte tombe sous le couteau de

Brutus ramassé par Charlotte Corday. La républicaine de la Gironde tue l'impérialisme inconscient de Marat.

Plusieurs voudront le remplacer ou le faire revivre. Les qualités du « tribun militaire » ne se trouveront pas. Ce sera un desideratum qui ne pourra être comblé dans le plan du « Père du peuple »; nul ne prendra sa succession. Qu'est-ce que Hébert, Roux, Momoro, pour y prétendre? Malheur à eux d'avoir voulu l'égaler! La citoyenne Simonne Evrard, qu'on appelle sa veuve, s'indignera de ces imitations de pygmées. Marat régnait sur l'imagination des foules. Son règne est vacant. Robespierre luimême ne pourra occuper, à lui seul, le royaume de l'épouvante.

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