‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 36 sur 107 · Mémoires inédits de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Baudot

subissent. Car si l'on aperçoit d'avance qu'elle finira, elle n'agit qu'à moitié; chacun se prépare en secret à détrôner l'épouvantail.

C'est assez dire que le principe de ce gouvernement doit être d'ôter l'espérance. A cela vous reconnaissez s'il remplit les conditions de sa nature.

Quand les hommes ne voient plus de lendemain devant eux, ils cessent d'en attendre. Alors ils se soumettent à tout ce que vous exigez, comme à la nécessité absolue avec laquelle on ne discute pas. Tel doit être le but de cette sorte de gouvernement.

Mais s'il laisse penser aux hommes qu'il n'est pas définitif, s'il leur promet lui-même de changer de caractère, de se démettre à un certain jour, il va directement contre son propre génie. A peine les hommes ont entrevu la possibilité de se défaire du joug de la peur, ils sont pris d'une impatience immodérée de s'en affranchir. Cette passion allant toujours croissant et devenant fureur, il est immanquable qu'elle surmonte et abolisse enfin le régime qu'ils ont cessé de craindre.

Disons aussi un mot des supplices qui conviennent à un régime de terreur. Ce sont les supplices cachés et sourds : des exils lointains sous des climats sûrement homicides, des nœuds de soie dans l'intérieur d'un sérail, les prisons d'où personne ne sort vivant dans le palais des Doges, audessous des lagunes, les in pace de l'Inquisition. On peut citer aussi les exils en Sibérie, les mines de l'Oural, et, dans des contrées inconnues, fermées à la pitié, sous le fouet et les verges, des morts lentes dont les neiges et les glaces sanglantes gardent seules la mémoire. Voilà les châtiments propres par leur nature à un régime d'épouvante; ils remplissent l'imagination sans l'épuiser jamais ni la lasser. Ils grossissent par l'éloignement et le secret. Les maux que l'on ne voit pas, que l'on ne mesure pas, paraissent les plus redoutables.

Mais des morts retentissantes, deséchafauds permanents, le sang versé en plein soleil et sous les yeux du monde, le monde y répugne. La terreur ainsi faite épuise promptement la terreur.

Celle qui s'appuie sur la tribune, sur des clubs et des discours, sort de sa nature. Ce qu'il faut, c'est la nuit, la solitude ; il faut cacher même les supplices; car les afficher trop souvent, c'est y accoutumer les yeux. Les échafauds n'en sont que plus puissants pour être plus secrets.

Mourir au milieu du peuple, c'est se sentir vivre jusqu'au bout. La mort dans l'ombre, loin des vivants, inconnue, oubliée, sans écho, sans témoin, sans testament, voilà la vraie terreur; ce n'est pas celle de 1793.

Telles sont les règles de ce gouvernement. La démocratie ne peut y atteindre, parce que le sang-froid lui manque, qui en est la condition essentielle. Elle se détruit en essayant de prendre le tempérament de ses adversaires. Aussi pouvez-vous conclure qu'une démocratie qui se servira du système de la terreur, sera inévitablement ramenée, dans un terme prochain, à l'aristocratie ou à la monarchie absolue. Quelle pire inégalité, en effet, que l'inégalité de ceux qui sont chargés d'inspirer la peur et de ceux qui sont tenus de la subir I

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