DES GOUVERNEMENTS MODELES DE TERÉEUR
De tous les terroristes, Sylla est le seul qui ait pu, sans péril pour lui, se démettre de son règne de Terreur. Mais qu'était-ce que cette abdication? Il se promenait, dit-on, sans gardes sur la place publique. Je le crois bien. Ce n'é • tait là qu'une scène de théâtre. A sa voix se seraient levés les prétoriens enrichis, ses créatures qui lui faisaient partout une escorte invisible. Même mourant, sur son lit, il faisait encore traîner et égorger à son chevet les citoyens qu'il avait oublié de tuer pendant sa puissance; cette terreur par laquelle il avait régné fut le legs qu'il laissa à tous ceux qui parurent après lui. Une fois là peur
installée au cœur des Romains, ils la divinisèrent. César et tout l'empire, jusqu'à la fin, qu'est-ce autre chose que la peur devenue l'institution même de l'État? Chacun la transmet à son successeur. De Tibère jusqu'à Augustule, il sera impossible d'en revenir. Les divinités, là Peur et la Pâleur, furent les dernières que les Romains adorèrent: le Césarisme est le terrorisme fixé et réglementé.
On a vu, il est vrai, les républiques d'Italie se maintenir par un régime de ce genre; là, une moitié de la population proscrivait l'autre moitié; on obtenait ainsi le repos, en expulsant non-seulement un parti, une classe, mais au besoin le peuple entier. La faiblesse numérique de ces Etats permettait de semblables mesures. En France, dans un peuple de vingt-cinq millions d'hommes, ces moyens n'étaient qu'illusoires. On ne proscrivait, ni on ne tuait les factions; elles devenaient irréconciliables sans être détruites. Les terroristes, obligés de s'arrêter à moitié de la terreur, se rendaient odieux sans désarmer la haine : ils épouvantaient sans vaincre, ils tuaient sans détruire ; ils dressaient l'échafaud pour eux-mêmes.
Venise est ici un des meilleurs exemples à citer. Son gouvernement a réussi, parce que la terreur, une fois inaugurée, y a duré toujours. A la dernière heure, le peuple de Saint-Marc était plus que jamais lié à ce gouvernement du silence et de l'intimidation. On n'avait jamais pensé qu'un tel état de choses pût changer. On s'y était attaché à proportion de la durée même qu'on lui attribuait; car l'homme ne s'attache qu'à ce qu'il croit durable.
Les bouches de fer toujours ouvertes pour recevoir en silence les dénonciations, voilà le modèle d'un système de terreur, non pas les accusations bruyantes qui appellent la défense, ni des morts éclatantes. Celles-ci réveillent la pitié qu'il convient, au contraire, d'empécli^er de naître ; et on ne le peut que par des supplices secrets qu'il est toujours ■possible de nier. Par là est atteint ce double but : entretenir à perpétuité une vague épouvante, ne jamais provoquer 1 indignation ou le désir de vengeance.
Admirez ceci. A force de terreur, les Vénitiens étaient
devenus les plus souples des hommes, ce qui faisait que leur gouvernement n'avait plus même besoin de menacer. Ne rencontrant jamais d'opposition, il ne songeait plus à faire usage de sa force ; il était partout, et ne se faisait sentir nulle part. Ce qui explique comment le gouvernement le plus terrible à son origine a pu devenir le plus doux de la terre, et même le plus populaire.
Le chef-d'œuvre est d'atteindre à ce degré où, lésâmes étant également détrempées et matées, vous n'avez plus besoin de menacer pour effrayer, ni de contraindre pour asservir.
De nos jours, nous avons vu un empereur de Russie Nicolas, donner pendant trente ans l'exemple le plus accompli de ce système de gouvernement. Il fit trembler soixante millions d'hommes; mais il se garda bien de leur laisser l'espérance, et surtout de renier ses agents les plus impitoyables. Aussi la pensée ne venait à personne que ce régime pût finir. On s'y était accoutumé comme à une force inexorable de la nature contre laquelle il est insensé de prétendre lutter. Grâce à cette inflexibilité, ce prince a pu jouir d'un règne paisible, d'une vie heureuse. Environné de terreur, il est mort tranquillement dans son lit, respecté et le plus souvent adulé des honnêtes gens.
Vous auriez cru que le czar qui avait pu impunément être cruel pourrait aussi impunément se montrer indulgent ou modéré ; le contraire n'a pas tardé à éclater. Le jour où il s'est trouvé un czar qui a tenté d'abandonner le système terroriste pour un régime d'humanité, l'enapire a été ébranlé ; une partie s'est révoltée. Tout l'Etat a semblé se dissoudre. Il a fallu rentrer en toute hâte dans le système de barbarie qu'on avait un moment abandonné.
Combien à plus forte raison dans un pays tel que la France, où les terroristes- ne puisaient leur légitimité que dans la terreur! S'en dépouiller un moment, c'était se mettre à la merci de leurs victimes.
Il est temps de voir Robespierre achevé par la toatepuissance. Je voudrais être juste envers lui. Lorsque j'aurai reconnu qu'il était presque toujours sincère dans ses passions, intègre en matière d'argent, qu'il voulut, de toutes les forces de son esprit, l'avènement du peuple dans la République, qu'il eut tout l'appareil de la logique, par lequel sont aisément éblouis les hommes nouveaux, il semble que je pourrais m'arrêter.
Je veux pourtant ajouter que, dans un pays où tout chancelle dans les esprits, l'homme qui trouva un point fixe et s'y enracina, dont les actions furent exactement conformes aux pensées, et qui put s'appeler « l'homme de principe «, dut paraître un prodige, et l'est encore resté pour quelques-uns.
C'est après le 31 mai que Robespierre acheva de brouiller le peuple et la bourgeoisie.
Il s'appuya uniquement sur le premier, et crut avoir trouvé un solide fondement; Texpérience montra combien il se trompait. Il obtint, il est vrai, un règne de quelques mois; mais, au premier danger, quand il fit appel au peuple, personne ne répondit. Son tocsin de thermidor ne devait être entendu que de ses ennemis. Le peuple, pour lequel il croyait avoir vaincu, sembla ne pas exister encore.
En toutes choses Robespierre dogmatise ; ce ton-là devait produire un grand effet chez des hommes nouveaux aux choses de l'esprit. Cette dignité, cette pompe dans la fureur imposaient un respect prodigieux aux Jacobins. Nulle discussion avec lui, il commande. Les sociétés populaires, qui semblent être la liberté même, deviennent
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ainsi un instrument incomparable de domination; elles popularisent la servitude.
Robespierre permettait à l'esprit français de traiter telle question ; il interdisait telle autre, et le silence se faisait sur tout le territoire.
Une telle docilité de vingt-cinq millions d'hommes ne s'était peut-être jamais vue. Elle ne manqua jamais à ce commandement qui disposait des intelligences politiques et religieuses, comme du maniement des armes sur un champ d'exercice. D'autres fois, Robespierre posait subitement à l'esprit français une question vide, banale, de pure rhétorique (telle que les vices de l'Angleterre). Aussitôt écrivains, orateurs, journalistes rentraient dans le rang pour exécuter la manœuvre.
Si, comme beaucoup le prétendent, il n'avait eu aucun talent d'écrire, ses noirs soupçons auraient pu se dissiper en nuages. Mais il s'empressait de les fixer par la parole écrite, de les amplifier par la méthode oratoire de Rousseau. Dès ce moment les spectres devenaient des réalités. Terrible chose, dans une révolution, qu'un auteur qui prend tous ses procédés d'écrivain pour autant de dogmes et d'arrêts de la justice suprême sur les hommes et les choses.
Ce fanatisme de rhétorique ne devait se voir que dans une nation aussi oratoire que la nôtre.
Robespierre colorait ainsi ses passions les plus mauvaises. Quand il avait rédigé en phrases cadencées et laborieuses ses soupçons d'abord informes, il réussissait à leur donner une certaine apparence qui l'abusait luimême.
Il finissait par être dupe de ses artifices d'écrivain. Souvent, quand il commençait une de ses dénonciations, il était encore incertain sur ce qu'il devait penser; Mais il habillait ce premier thème de tout ce que la rhétorique pouvait lui fournir ; et ce spectre, ainsi vêtu de mots sonores, équivalait bientôt pour lui à la vérité. Dès que ses méfiances avaient été travaillées, élaborées sous sa plume, elles devenaient pour lui des dogmes établis. C'étaient là autant de compositions et d' œuvres qui ne devaient plus
être démenties. Il eut juste assez d'art pour étouffer en lui la nature. Jamais manie d'écrire ne produisit d'effets si funestes.
Pour diriger la Révolution, il eût fallu un grand esprit judicieux qui eût percé les vapeurs dont s'entouraient des hommes jetés pour la première fois dans la vie publique. Le génie le plus net, le plus perçant, n'eût pas été de trop pour se conduire à travers les imaginations populaires, toujours partagées entre l'exaltation et la panique. Robespierre ne sut qu'augmenter ces troubles de l'esprit et s'orienter sur des fantômes.
Il les dénonce; à force de les dénoncer, il les produit. Jamais, dans cette intelligence effarée, on ne vit luire le point solide. Cette capacité illimitée de se créer des monstres fit sa supériorité. On accorda tout à celui qui soupçonnait tout. Il sembla avoir lui seul la sagesse, la Tertu, la vérité. Quand, à force d'ombrage, il eut tout brouillé, sa force réelle se trouva nulle.
Sans solidité d'esprit, s'embarrassant à plcisir dans ses noirs fantômes, qu'était-ce donc que Robespierre? Un caractère. C'est ce qui fit sa domination dans un pays où le caractère est ce qui manque le plus à chaque parti. Sa voie était obscure, étroite. Il n^y apporta guère que de fausses lueurs; mais il marcha résolument. Tous le suivirent, et il régna.
Froid, correct, implacable, maître de lui, quand l'irritation de l'écrivain ne le troublait pas, c'était bien là les qualités du système. Une fausse vue perdit tout. Ce fut de sa part une chose insensée de croire qu'il pourrait désarmer. Par là, il allait au-devant de l'impossible. S'il eût pénétré mieux dans son système, il eût vu que c'était pour toujours. Il n'eût laissé l'espérance à personne; peut-être ainsi eût-il duré quelque temps de plus, après avoir convaincu les autres que la Terreur une fois établie et subie ne devait plus cesser.
Le système de Robespierre ne pouvait que le détruire ; car il croyait à Toubli de la part de ceux qu'il avait persécutés jusqu'à la mort. En cela, il était en contradiction absolue avec tout ce qu'il y a eu de politiques terroristes,
clairvoyants, sur la terre. Le i^ardon, l'oubli, la fusion des partis, sous les chefs du terrorisme, quelle conception im- / possible ! quelle ignorance du cœur humain!
Ainsi, deux erreurs capitales : premièrement, Robespierre s'imagine pouvoir compter sur la Plaine; deuxièmement, par une suite de cette inconcevable méprise, il croit n'avoir plus à ménager les chefs de la Révolution, c'est-àdire qu'il va renverser la seule base sur laquelle il pouvait s'appuyer.
Il est, en effet, hors de doute que dès que Robespierre se mit en tête de frapper les révolutionnaires exaltés, immodérés, il devait périr. Toute raison d'être lui échappait. Où étaient-ils ces purs, ces archanges qui pouvaient dormir en paix? Il n'y eut plus un seul homme qui ne dût trembler. Par là se montra l'impossibilité du système : terroriser et détruire les terroristes.
. Utopie! Au lieu de les menacer, il fallait les couvrir; au lieu de les perdre, les consacrer. C'est ce qu'ont fait tous les hommes qui ont manié avec succès l'arme de la terreur. Dernière chimère! Robespierre croyait pouvoir se réconcilier avec un état régulier. Pour se délivrer de la haine qui s'attachait à son nom et qui commençait à lui peser, il imagina de donner pour otage et pour holocauste les hommes mêmes qui avaient servi d'instrument aveugle à son système. Il ne vit pas qu'en les perdant, il se perdait lui et sa cause. Cartons ensemble ne devaient former qu'un seul parti devant la postérité. La terreur était son arme, sa pensée, sa loi, son bon et son mauvais génie, sa raison dans les siècles à venir. Dénoncer et frapper les siens, c'était se livrer.
A cette vue fausse, point de" remède. Disons le vrai : il s'était chargé d'horreurs qu'il ne pouvait plus porter. Le dégoût le prit à son tour. Les carnages le lassèrent. Peutêtre aussi n'avait-il pas l'âme assez atroce pour continuer davantage son rôle de Marins. Il se fatigua de meurtres. Dans cet ouvrage interrompu, il ne pouvait manquer de périr.
Ajoutons qu'il avait pris le droit public des temps barbares. Mais ce droit-là était perpétuellement contrarié
chez lui et ruiné par les idées philanthropiques du dix-huitième siècle. La vieille arme barbare, rouillée de sang barbare, se brisait dans ses mains.
Enfin, il faut avouer qu'un prince trouvera toujours pour ce rôle des complaisances et des patiences qui manqueront à un simple citoyen