‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 38 sur 107 · MORALE DES TERRORISTES · texte numérisé non relu

MORALE DES TERRORISTES

Dans quelle région morale vivaient les principaux terroristes? Le temps était trop violent pour que la réflexion ne fût pas aisément étouffée par les circonstances. Cependant quelques-uns des chefs ne pouvaient se dérober à la nécessité de se faire un système de morale. Et voici ce qui se passait dans leur esprit aux rares moments où ils se trouvaient face à face avec eux-mêmes.

Des hommes tels que Saint-Just et Robespierre avaient une certaine vision d'un avènement immédiat de lajustice sur la terre. Ils croyaient toucher à cet idéal. Ils s'imagi-r naient n'en être séparés que par quelques têtes qui leurr faisaient obstacle. En comparaison d'un bien infini si proche, que sont ces quelques têtes dressées insolemment ■contre le genre humain? Rien.

Dos lors ils se faisaient un devoir de les abattre, et aucun remords ne s'éveillait en eux. Après cette première immolation, quand ils croyaient saisir leur chimère, ils s'apercevaient qu'ils en étaient aussi loin qu'auparavant.

Ils s'en prenaient de nouveau, selon le hasard ou le caprice, à ceux qui s'offraient témérairement à leur vue, et ils les abattaient encore. Ainsi entraînés par la comparaison entre une félicité idéale, universelle, immédiate et le sacrifice de quelques individus, ils n'hésitaient jamais dans leur choix. Dans un des plateaux de leur balance était un

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suspect; dans Tautre, l'humanité annoncée, promise par tous les sages de l'antiquité. Le moyen d'hésiter?

Une goutte de sang versée, qu'est-ce que cela pour payer la justice, le bonheur, l'égalité surtout, laquelle n'attendait pour naître que ce dernier sacrifice? Car, sans doute,, ce serait le dernier. Voilà pourquoi la mort est la seule peine qu'ils appliquent. Toute autre serait trop douce ; il n'est pas de faute pardonnable ou médiocre chez celui qui ajourne d'un instant la félicité d'un peuple ou d'un monde. Cette manière de sentir et de raisonner est principalement celle des inquisiteurs, des saint Cyrille, des saint Dominique, ou des Sixte-Quint à la nouvelle de la Saint-Barthélémy. Tous entrevoient un règne d'éternelle justice et croient qu'il n'est contrarié que par quelques téméraires. Tous perdent, dans cette pensée, la pitié ; elle n'est plus à leurs yeux qu'une faiblesse ou un crime envers Dieu et les hommes.

La seule différence est que les Terroristes' croient que l'idéal de félicité auquel ils immolent leur adversaire va se réaliser instantanément sur la terre dans le monde civil et politique, tandis que les inquisiteurs l'ajournent dans le royaume céleste.

C'est aussi pour cela que les hommes se sont montrés si indulgents pour les seconds, si implacables pour les premiers. Car la vision de la félicité, immédiate et terrestre^ donne à ses auteurs un trop rude démenti.

On punit leur mémoire à cause de leur insuccès. Au contraire, chez les inquisiteurs et ceux qui ont torturé leurs semblables en vue d'une société invisible, le fond de leur système ne peut être si aisément argué de faux. Tout le inonde sait que la cité de Saint-Just ne s'est pas réalisée, qu'à ce point de vue ses auto-da-fé ont été -stériles. Mais la cité de saint Dominique, de Sixte-Quint, échappe aux yeux mortels. On dispute encore s'ils ont échoué ou réussi; et le doute leur profite autant que ferait la certitude. ,

J'admire comment les mêmes hommes si exigeants, si impatients dans la liberté, deviennent aussitôt les plus patients des êtres sous l'oppression ou la terreur. Les années cessent al(^rs de leur peser. Ils ne les comptent

plus. Que sont, disent-ils, quelques années d'esclavage dans la vie d'un peuple? Rien évidemment. Voilà ce que je les entends répéter sans relâche. Mais ces années de servitude en enfantent d'autres semblables. Ce qu'ils appellent un moment dans la durée est le germe qui se développe et grandit dans leur histoire. Un germe aussi n'est qu'un point perdu dans l'immensité. De ce point se forment l'arbre aux cents rameaux et la forêt inextricable^

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