‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 39 sur 107 · LA FOLIE CÉSARIENNE · texte numérisé non relu

LA FOLIE CÉSARIENNE

Si les Césars, portés au faîte par quelque coup imprévu, perdaient si aisément l'esprit, que devait-il arriver de ces. empereurs d'un moment, Collot-d'Herbois, Carrier, qui,, eux aussi, croyaient représenter les passions, les colères, les représailles de tout un peuple ? Cette forme de pouvoir sans limites déchaînait en eux des âmes atroces.

L'omnipotence chez les hommes qui, la veille, étaient perdus dans la foule, et qui maintenant croyaient la représenter, produisait ce qu'elle a toujours produit, le vertige» Puis ils étaient abandonnés à eux-mêmes sans direction, sans plan, dans leurs missions lointaines; car les représentants en mission n'étaient liés par aucun mandat particulier. Dans l'indépendance absolue de leur proconsulat, leur imagination s'allumait jusqu'à la frénésie.

Ils avaient le pouvoir absolu ; mais ils ne l'avaient que pour un moment; et la question était « de sauver l'Empire, » comme on parlait alors. Il fallait donc tirer de ce moment tout ce qu'il pouvait renfermer d'énergie, d'audace, et même de supplices inconnus. En effet, le trait particulier aux maîtres d'un instant, tous grands inventeurs de supplices, ne manqua pas aux proconsuls de la Convention.

158 LA EÉVOLUTION

Donner à des individus la puissance de lâcher bride à toutes leurs fureurs, et attendre qu'ils demeurent dans les limites de la raison^ c'est trop exiger de la nature humaine. Jureriez- vous qu'en de semblables conditions votre raison resterait tout entière ?

Aussi la folie césarienne, telle qu'on l'a vue chez Caligula, Néron, Caracalla, le traficant et l'inventeur du suffrage universel, Commode, et même chez le grand Théodose, l'exterminateur de huit mille hommes en un jour, •dans le Cirque, cette folie se retrouve avec des traits pareils, chez Collot-d'Herbois, Carrier, Touché, Fréron. Même délire, même invention de cruautés, même soif ^'extermination. Les bateaux à soupape de Carrier sont une copie du bateau d'Agrippine. Ronsin écrit qu'avant le soir le Rhône emportera les os de toute la population de Lyon, moins quinze cents hommes : voilà en petit le vœu de Caligula.

Seulement, Collot-d'Herbois, Carrier, Fréron, s'enivrent de penser qu'ils agissent pour le compte de l'humanité. Les Césars répètent que l'humanité c'est eux-mêmes.

Après ce temps de délire, quand les proconsuls de la Convention rentrent dans l'Assemblée, ils y paraissent étrangers ; ils ne reconnaissent plus rien autour d'eux; on ne les reconnaît pas : ils ont outre-passé la Terreur.

Ils ont besoin de circonlocution et d'art pour se faire pardonner de la Convention de l'avoir trop bien servie. Même, les fidèles, les Jacobins, s'étonnent de se sentir glacés ; ils ne sont plus à la hauteur. Collot-d'Herbois, à son retour de Lyon, avoue qu'il ne les reconnaît plus. Il les gourmande de leur stupeur; sont-ce bien là ses fidèles? Ne sont-ils donc plus les mêmes? Il faut qu'il les remonte, perpétuellement par ses harangues.

Telle est l'ivresse de cette sorte de despotisme qu'on dit émané de tous : il rend fou. Quand on s'est figuré que l'on frappe au nom du peuple et que l'on ne doit de compte à personne, il est impossible que Ton n'aboutisse pas à des extravagances et à des monstres.

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