COMMENT LA TERREUR DEMORALISAIT LA RÉVOLUTION
Le capucin Chabot fut un des premiers que la peur jeta clans la délation. Personne ne s'était acharné autant que lui contre monsieur Condourcet , comme il disait dans son langage périgourdin : ce fut Anytus contre Socrate. Tant que le philosophe vécut, Chabot se fit un bouclier de ses dénonciations. Condorcet mort, Chabot resta à découvert.
Il osa se plaindre de ce que les décrets étaient rendus sans être examinés; témérité qui ne s'explique que par l'excès de la crainte. Il donne contre lui une autre prise. Il se marie ; la femme qu'il épouse est soupçonnée d'avoir quelque bien. Avoir fait un mariage avantageux, comme "disait Hébert, quel crime abominable! D'ailleurs on ajouta que Chabot avait épousé une Autrichienne.
Le voilà convaincu d'aristocratie et de trahison. Chabot essaye de se défendre. Tous les purs, principalement ceux qui se sentent menacés, l'accusent, et, le voyant désespéré, l'écrasent de leurs clameurs. Sa tête s'égare ; il crie : Au secours !
Un Jacobin fit remarquer que ce cri : Au secours! avait ^té justement jeté auparavant par un des Girondins. A tous ses crimes, Chabot joignait donc d'être de la Gironde. Sans doute il ne l'avait lui-même condamnée à mort que pour s'en faire l'héritier. Abandonné, renié, ho sachant à qui se prendre. Chabot, deux jours après, est mis en arrestation. Ainsi les révolutionnaires ne savaient point pourquoi ils mouraient; frappés par les révolutionnaires, ils ne sortaient pas de leur stupeur même sur l'échafaud.
Par là il est visible que le pouvoir absolu produisit sous la Terreur le même effet que sous la monarchie. Les intel-
ligences paraissent s'abaisser subitement de plusieurs degrés : la nuit se fait dans les esprits.
Le despotisme de la Terreur eut pour premier résultat d'étouffer au dedans les passions nobles et de déchaîner les petites. L'envie parut la première ; elle joua un grand rôle; car l'égalité, à laquelle on avait tout réduit, n'était qu'apparente. En dépit des mots, il reste toujours une grande'inégalité entre les bourreaux et les victimes, entre les proscripteurs et les proscrits.
L'esprit de courtisan reparaissait aussi. Dès que Robespierre avait menacé, on le courtisait pour le désarmer. Hébert, Chaumette l'adulèrent, le caressèrent jusque sous le couteau de Fouquier-Tinville.
La peur engendre la délation. Pour éviter d'être dénoncéj on se hâtait de dénoncer. Sitôt qu'un révolutionnaire était en péril devant le Comité, tous, ou presque tous, se faisaient ses accusateurs ; c'est une chose incrojable que l'infinité de crimes que l'on se vantait d'avoir découverts.
Ainsi la Terreur démoralisait la Révolution'; les terroristes devaient bientôt s'en apercevoir à leur dam. Si elle eût pu durer, elle eût formé de la nation la plus ouverte de la terre une nation de délateurs.
« J'ai toujours été le premier à dénoncer mes amis, »» s'écrie Camille Desmoulins, en voyant quelques fronts so rembrunir à son approche.
QUE LA MORT AURAIT PU ÊTRE REMPLACÉE PAR l'eXIL . SANS DOMMAGE POUR LA TERREUR.
Suivant un récit inédit que j'ai sous les yeux S Barère proposa, en 1*793, au Comité de salut public, de changer