‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 5 sur 107 · EN QUOI DIFFÉRAIENT LES DEUX FANATISMES · texte numérisé non relu

EN QUOI DIFFÉRAIENT LES DEUX FANATISMES

Les soulèvements de Lyon, Marseille, Toulon, avaient été purement politiques; la révolte de la Vendée fut religieuse, et la différence ne tarda pas à se montrer. Lyon, une fois bloqué, le 25 août, cessa d'être redoutable. L'insurrection n'avait qu'une tête, et la Convention put la saisir; la ville se rendit le 9 octobre. Marseille avait été prise le 23 août. A Toulon, quand le jeune commandant d'artillerie Bonaparte eut mis le doigt sur la carte, au point d'attaque, la ville tomba; le fantôme de la royauté du Midi disparut. Les mitraillades de Fouché, Collotd'Herbois, Fréron, Barras, vinrent après le péril et le firent paraître plus grand.

Tout est différent en Vendée : la guerre n'y est pas renfermée en des murailles; elle n'a pas une capitale; au contraire, elle est partout ailleurs que dans les villes. Où est un Vendéen, enfant, homme, vieillard, là est un

soldat, un ennemi. Aucune des règles de l'ancien art militaire ne s'applique à cette guerre nouvelle; car les armes principales sont des prières dans les églises écartées, des chapelets à la boutonnière, des sacrés-cœurs cousus aux habits; cfe sont encore des processions nocturnes, des rassemblements dans les bois, des serments de ne plus obéir au recrutement, des récits de miracles, des voix secrètes d'en haut qui appellent toute une population à se lever, des conspirations cachées derrière l'autel de chaque hameau. Les prêtres officient, en plein air, dans les bruyères ou les marais. Vous diriez un soulèvement d'anciens Gaulois à la voix des Druides.

Les paysans s'arment les premiers. La noblesse était encore incertaine dans ses châteaux, quand ils vinrent la sommer de se déclarer. Ce sont des villageois qui entraînent les Lescure, les Larochejacquelein, les Bonchamp, les d'Elbée, les Charrette. Contraste digne de remarque : du côté des révolutionnaires, les classes supérieures avaient poussé le peuple; chez les Vendéens, c'est le peuple qui pousse les classes^supérieures.

Napoléon préféra donner sa démission plutôt que de faire la guerre en Vendée. Pourquoi? Il ne voyait point dans ces guerres la possibilité de développer la grande stratégie, la géométrie militaire qui fermentait dans sa tête. C'était un cas particulier qui pouvait déconcerter l'art nouveau. Dans cette Iliade rustique, bocagère, pleine d'embûches, toujours ramenée aux mêmes villages, tournant dans le cercle des mêmes horizons, entre Machecoul, Montaigu, Chollet, Châtillon, Fontenay, il y avait des pièges pour la gloire. Que serait-il arrivé si celle de Napoléon Bonaparte eût trébuché dès les premiers pas entre deux haies, dans les sabots sanglants d'un paysan de Vendée?

Le plus pieux, le plus humble, est leur premier général. C'est le voiturier colporteur Cathelineau, le saint d'Anjou. Il pétrissait son pain quand il prit le commandement. Du 10 au 14 mars, il s'empare de Saint-Florent, de Chemillé. Un garde-chasse, Stofflet, lui amène deux mille paysans Forêt, ancien domestique, sept cents. A la tête de cette

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foule, armée de faux, de faucilles, de bâtons et de quelques fusils, Cathelineau marche sur Chollet, la première ville du Bocage. Il l'attaque ; les femmes tombent à genoux et prient au loin dans les champs, dans les bois, pendant les combats. De chaque partie du territoire s'élève un vœu, un cri de haine.

Cathelineau a trouvé, dans Chollet, un canon ciselé; les paysans le baptisent du nom de Marie-Jeanne, le couvrent de rubans et de fleurs. Ce sera pour eux une relique sacrée, gage de la victoire. Autour de ce palladium sont réunis déjà plus de vingt mille combattants, ce qu'on appellera la grande armée. Le lendemain, tout a disparu. Chacun a regagné sa chaumière, car la semaine de Pâques est arrivée ; il n'est pas un seul de ces soldats qui ne veuille aller communier dans son église natale.

La piété fait ainsi la meilleure partie de leur tactique. Si leurs adversaires, les Bleus, viennent pour les cerner, ils ne trouveront personne. Chacun, par d'étroites clairières, aura regagné sa métairie; mais dans une campagne de trois jours les paysans ont eu le sentiment de leur force. Il ne faut qu'un signal porté en secret par un enfant, une femme, pour qu'ils se réunissent de nouveau en plus grand nombre. Ainsi, la grande armée, comme au temps de la Ligue, se forme, marche, combat, s'évanouit pour reparaître en moins d'une semaine.

Que peuvent contre elle toutes les combinaisons de la stratégie? Cette armée n'a pas besoin de magasins; chaque soldat a près de lui son approvisionnement dans son gîte. Elle n'a pas besoin de se ménager des lignes de retraite. Son moyen le plus sûr est de se disperser volontairement; les sentiers les plus opposés la conduisent à son but. Point d'hôpitaux; toutes les chaumières en tiennent lieu.

Lorsqu'il faut combattre, ils y sont préparés; car il est impossible de les y forcer. Alors la contrée entière combat avec eux, naturellement retranchés derrière de larges fossés, d'épaisses haies d'où ils font un feu plongeant et sûr; ils précèdent chaque coup de fusil d'un signe de croix. Dans le bas Poitou et le Marais, de nombreux canaux les protègent. Appuyés sur une longue perche, ils

s'élancent d'un bord à l'autre, ou ils se dérobent dans leurs ioles.

Qu'on se représente au milieu de cette contrée soulevée quinze mille soldats républicains dispersés par petits détachements. Pour eux tout est surprise : tant de haines imprévues, une manière de combattre si nouvelle, un acharnement si inconcevable à repousser leurs bienfaits! Aucun d'eux n'avait supposé qu'une ancienne religion, tenue pour surannée, eût une telle puissance. La Convention elle-même ne l'avait pas imaginé. Toute la France fut lente à croire qu'une guerre religieuse fût encore possible au dix-huitième siècle; aussi les secours arrivèrent-ils trop tard. Cependant les républicains ne s'effrayèrent pas de leur petit nombre. Aux invocations des saints, aux rites, aux offices dans les bois, aux sermons nocturnes entremêlés de fusillades, au tocsin, au Te Dmm, ils opposent la Marseillaise.

On vit ainsi deux fanatismes aux prises, dont l'un renfermait une religion antique et l'autre une idole de liberté qui attendait tout de l'avenir.

Dans cette guerre religieuse, les républicains ne songeaient point à arracher aux Vendéens leur religion ; et ils leur faisaient autant de mal que s'ils eussent voulu la leur ôter.

D'autre part, les Vendéens n'étaient point ennemis de l'égalité civile des républicains; pourtant ils Jes exécraient comme s'ils eussent différé en toutes choses.

Rien ne fut capable d'arrêter le premier élan de cette armée de paysans commandée par un paysan. Les campagnes leur appartenaient; ils s'emparent des villes. Quoique gagnées à la Révolution, elles n'allèrent pas jusqu'à résister à outrance à l'armée catholique. Les paysans entrent dans Thouars, Parthenay, Fontenay, Vihiers, Doué, Montreuil; ils prirent même Saumur et Angers. Napoléon a écrit que si les Vendéens, à ce moment, eussent marché sur Paris, la République eût été perdue. J'ai bien de la peine aie croire. Dans leur propre pays, ils n'enlevaient que des villes qui ne faisaient point de défense; encore, dar;? chacune d'elles, étaient-ils aban-

donnés par une partie des leurs, impatients de retourner au village. Comment supposer qu'après une longue marche à travers les départements où tout leur eût été hostile, ils se fussent si aisément emparés de la capitale?

Jusque-là, cette armée, comme un essaim, avait tourbillonné sur elle-même. Soudain, elle se dirige sur Nantes. C'était d'un seul coup tendre la main à l'Angleterre, porter la Vendée sans la quitter dans le nord de la France. L'insurrection, en gardant ses racines innombrables, aurait eu une tête puissante; il est difficile de dire combien la guerre eût été plus redoutable à la Révolution. Charrette attaque par la rive gauche de la Loire, Cathelineau par la rive droite ; il arrivait déjà sur la place Viarme quand il a le bras cassé d'une balle. Les paysans, voyant couler le sang du saint d'Anjou, désespèrent de la victoire. Sans doute aussi les bonnes dispositions du chef des républicains, le général Canclaux, et le courage des troupes contribuèrent à la fuite de l'armée catholique. Nantes est sauvée; une occasion si grande pour les Vendéens ne se retrouvera plus. Ils auront .des armées plus nombreuses, les esprits seront plus acharnés, le sang coulera avec plus de fureur; mais le terrain manquera à la conquête, la victoire ne saura où se poser. Les Vendéens rentrent dans leurs repaires du Bocage et du Marais; ils y commencent la guerre de partisans.

Cependant la Convention a compris ce qu'il en coûte d'avoir une religion pour ennemie. Les renforts arrivent de tous côtés aux républicains. Rendue libre parla capitulation de juillet, cette fameuse garnison de MayencO; d'abord honnie, puis exaltée par les clubs, accourt en poste. Déjà la Convention avait eu l'idée d'opposer aux généraux paysans de la Vendée, à Cathelineau, Stofflet, Forestier, des généraux républicains pris dans le peuple, Rossignol, Santerre et bientôt Léchelle. Mais cette égalité militaire que les royalistes acceptaient dans leurs rangs, fut repousfcée des républicains comme un scandale et une indiscipline. Les généraux improvisés, au lieu de recevoir l'appui des autres chefs, ne recueillirent que soupçons ou injures. Cette contradiction entre l'esprit d'égalité dans les

rangs des Vendéens et la susceptibilité hautaine dans ceux des républicains, n'est pas un des moindres sujets d'étonnement dans cette guerre qui en a fait voir tant d'autres.

Singulière surprise pour les soldats de fer de Mayence que de se voir arrêtés dès le commencement, à Mortagne, à Torfou, par les paysans de Stofflet et d'Elbée! Le grand Kléber surtout s'en indigna; il rejeta sa défaite sur Rossignol et Santerre. Il est probable que même ces invincibles Mayençais eurent besoin de faire quelque apprentissage d'une guerre si nouvelle. Le vaste plan qui consistait à prendre les Vendéens entre les deux armées sorties l'une de Nantes et l'autre de Saumur, était en soi trop difficile, trop étranger aux conditions de la Vendée, pour qu'il soit besoin d'expliquer les premiers échecs par la trahison ou la lâcheté. Mais les incidents de la guerre se reproduisaient dans la Convention ; chaque défaite est reprochée à chaque parti, suivant le général qui commande. Après les morts, ce sont les factions qui combattent.

Dans les guerres les plus célèbres, il y a une direction pour les armées; victorieuses ou vaincues, elles avancent ou reculent, et le récit marche avec elles. Ici, c'est une mêlée qui dure non pas un jour, mais des années; dans cette mêlée ce ne sont pas seulement des individus, comme dans Homère, ce sont des armées qui se prennent corps à corps; elles périssent pour renaître toujours à la même place ; la même bataille perdue la veille est regagnée le lendemain. Point de droite ou de gauche. La Vendée est un vaste cercle qui fait face partout. A certains jours les Mayençais ouvrent une trouée au milieu de l'incendie et du carnage ; puis le cercle se reforme, les républicains sont rejetés. Ni victoire, ni défaite n'est durable, Fatrocité de la lutte persiste seule. Les fuyards, les blessés sont assommés par les femmes, les enfants. Le plus élégant des gentilshommes, le plus gracieux, M. de Marigny, égorge de sa main les prisonniers. Pendant six mois, dans cette enceinte de l'Anjou et du haut Poitou, les Français, impuissants contre des Français, ne purent que s'entre-tuer, tant le courage, l'instinct naturel de la guerre, et même le fanatisme sont égaux des deux côtés.

32 LA. EÉVOLUTION

Chez les Vendéens, les prêtres vouent leurs fuyards à Tenfer; chez les républicains, la Convention voue les siens à l'échafaud. Santerre est défait à Coron ; Kléber à Torfou. Cent cinquante mille républicains se fondent dans cette bataille de six mois, et il n'y a encore pour personne un pouce de terrain assuré. Au milieu de ce tourbillon s'élèvent les figures de Kléber, de Marceau, d'Aubert- Dubayet. Merlin de Thion ville arrive presque à leur hauteur. Parmi les Vendéens, le jeune Henri de la Rochejacquelein, Lescure, d'Elbée, Stofflet, Bonchamp; au loin, dans le bas Poitou, Charrette, auquel on a refusé une part de butin (quelques centaines de souliers), se venge en se tenant à l'écart. Il semble trahir la cause pour laquelle il se bat avec acharnement; car il hait tous ceux auxquels il ne commande pas.

Dans cette confusion inextricable, si vous cherchez un plan militaire, quelque chose de semblable à la stratégie moderne, voici ce que vous finissez par apercevoir : c'est une espèce de battue à travers les bois, qui refoule devant elle tout ce qui a vie. Par deux côtés principaux, par Nantes et par Saumur, les Vendéens sont rejetés les uns sur les autres; au midi, vers Niort, Westermann les empêche de sortir de l'enceinte de fer et de feu. Souvent cette stratégie est renversée; il ne reste alors que les traces du carnage, les villes, les villages en flammes, et I3 désir mutuel d'extermination.

Cependant la grande armée royale est réunie à Chollet; enveloppée, elle y combat deux jours avec désespoir. Ses principaux chefs, Lescure, Bonchamp, d'Elbée, sont blessés mortellement. Une seule issue reste pour la retraite, la Loire. Tous s'y précipitent par une marche de nuit. Kléber, Marceau, n'avaient qu'à étendre la main pour les noyer dans le fleuve. Mais les républicains ont eux-mêmes à panser leurs blessures. Chose extraordinaire, s'il pouvait y avoir matière à s'étonner dans une guerre où tout est surprise, ils laissent trois jours aux Vendéens pour se transporter sur l'autre rive. Peut-être craignirent-ils l'effet du désespoir chez des hommes qu'ils apprenaient enfin à connaître. Peut-être aussi jugèrent-ils que c'était

une victoire sufûsante d'avoir ôté la Vendée aux Vendéens.

En effet, rien de plus lamentable que le passage de la Loire par ce peuple qui a été comparé aux Hébreux chassés d'Egypte. Depuis le temps des migrations des barbares, pareil spectacle ne s'était pas présenté en Europe. Les femmes, les enfants, même les troupeaux mêlés aux combattants, sur une ligne de quatre lieues de long; une multitude éperdue, sanglante, assise sur les deux rives et poussant des cris de douleur ou de joie, suivant qu'ils avaient perdu ou qu'ils retrouvaient leur famille ou leurs compagnons; les lamentations des blessés, les prières des agonisants, les sermons des prêtres mêlés à la fusillade lointaine, aux cris des rameurs, au murmure du fleuve autour des îles, tout cela, dit un survivant de cette scène, nous reportait en esprit au jour du jugement dernier. Des paroisses entières fuyaient; et pour cette multitude de quatre-vingt mille hommes, il n'y avait qu'une vingtaine de petites, barques. On s'attendait, à chaque minute, à voir déboucher les Bleus. Bonchamp expire en touchant l'autre bord. Lescure, porté sur un fauteuil de paille, est mourant; Henri de la Rochejacquelein le remplace dans le commandement.

La véritable raison qui porta l'armée vendéenne à passer la Loire fut la nécessité. Il fallait mettre le fleuve entre elle et des vainqueurs impitoyables; mouvement naturel d'une armée cernée qui s'échappe par la seule issue restée ouverte. Mais les chefs qui survivaient trouvèrent promptement dans ce désastre un motif d'espérer. Ils disaient que l'on quittait un pays épuisé de batailles, que l'on toucherait sur l'autre bord une terre neuve encore pour la guerre civile. La Bretagne surtout n'attendait que le signal. On y trouverait une seconde Vendée, qui profiterait des victoires et des revers de la première; il y en avait même, comme le prince de Talmont, qui pensaient que c'était là le chemin de Paris. On laissait aux armées de Kléber, de Marceau, les villes et les villages en cendre du Poitou, de l'Anjou. Et quelle joie de se venger de tant d'incendies et de meurtres par l'incendie de la capitale et le meurtre de la Convention!

Personne ne prononçait le nom de retraite ; on allait

chercher un plus grand champ de bataille. Dans les premiers jours, on ne savait encore si c'était aux Bas-Bretons ou aux Anglais que l'on tendrait d'abord la main. C'est aux Anglais que la préférence fut donnée. Les Vendéens Se hâtent vers Gran ville. Ils devaient y trouver avec un port de mer un abri pour les femmes, les blessés, et la main puissante de l'Angleterre. Dès lors la Vendée se transforme. Jusque-là elle était restée française en déchirant la France; elle devient anglaise de cœur en pleine sécurité de conscience. Aucun scrupule ne se montra ni dans les chefs ni dans l'armée; l'idée vivante de patrie n'existait que parmi les révolutionnaires. L'ancien régime ne voyant la France que dans le roi, livrait sans remords une patrie qu'il ne reconnaissait plus : la haine était si aveugle que la cause catholique cherche son salut dans le peuple qui personnifie l'hérésie.

• L'espoir d'attirer à eux l'Angleterre donne des ailes aux Vendéens; ils courent on ne sait à quelle conquête. Les républicains les atteignent dans Laval ; ils croyaient avoir afiaire à des fuyards. Les Vendéens se retournent contre les républicains, et les mènent tambour battant jusqu'à Château-Gonthier. C'est là que sont écrasés les Mayençais qui déjà s'étaient relevés, plus forts, de tant de désastres; mais cette fois ils achèvent de disparaître. La Convention profite de leur petit nombre pour leur ôter leur nom et les fondre dans d'autres corps d'armée ; on craignait que, chez eux, le soldat ne primât déjà le citoyen.

Débarrassée de ses plus terribles adversaires, l'armée vendéenne prend neuf jours de repos dans Laval; puis, comme si elle était maîtresse de la France, elle court vers la basse Normandie. Elle traverse sans combats Mayenne, Fougères, Dol, et se jette enfin sur Granville. Une mer déserte, pas une voile à l'horizon, ce spectacle fut le premier châtiment de l'armée qui avait mis tout son espoir dans la flotte anglaise. Mais le caractère des Vendéens était de ne montrer jamais plus d'audace que lorsque tout semblait perdu.

Ils étaient encore trente mille. Armés de quelques

échelles, les paysans tentent Tescalade avec fureur. Ils pénètrent dans les faubourgs, y mettent le feu ; le jour et la nuit qui suivent, l'attaque continue; les rejrards se reportaient de l'assaut des murailles sur la haute mer, pour y chercher les secours attendus. Ces secours ne vinrent pas. Alors il fallut se retirer et reprendre cette même route que l'on venait, de suivre.

Dans une situation aussi désastreuse, le découragement ne se montra encore nulle part. Les Vendéens étaient soutenus par Fespoir de revenir à la Loire, comme ils avaient été soutenus précédemment par celui d'atteindre la mer. A Dol, la retraite est fermée parles républicains. Les paysans errants, affamés, passent sur le corps des Bleus, en font un grand carnage, et vont chanter un Te Deum à Fougères. Partout, sur leur chemin, ils apprennent que les malades, les blessés qu'ils ont laissés après eux ont été fusillés. La nécessité de vaincre entre dans tous les cœurs. Enfin ils sont au terme de leurs vœux ; ils ont att-eint la Loire aux environs d'Angers, et de l'autre côté est la patrie vendéenne.

Mais c'est là que l'illusion tombe. L'impossibilité d'emporter des murailles se retrouve à Angers comme à Granville. Après un assaut de trente heures, il faut se retirer sans savoir où. Cette armée qui tourne sur elle-même, sans direction, dans un pays où tout reste neutre ou ennemi, était frappée à la tète ; il ne s'agissait plus que de décider où elle devait périr. Elle marche sur le Mans, et semble encore, en fuyant, menacer Paris ; ce fut son dernier jour de témérité.

Marceau l'atteint au Mans; il lui tue quinze mille hommes. Qui n'eût cru que les restes allaient se débander? Mais non l comme si elle n'eût pu mourir, elle se relève pour marcher sur Laval; elle y rentre et va une dernière fois tenter de repasser la Loire. A Ancenis, elle revoit son fleuve sauveur. Ses deux chefs, Henri de Larochejacquelein et Stofflet, se jettent dans une barque et atteignent l'autre rive; ils ne peuvent revenir.

L'armée errante, privée de ses généraux, réduite à dix mille hommes, traquée de tous côtés, marche sur Blain;

elle arrive à Savenay. C'est encore Marceau qui la suit. Elle périt enfin sous cette grande épée, mais d'un seul coup et tout entière, comme un seul homme. Les bois, les fermes éloignées recueillent quelques femmes traînant après elles leurs enfants, restes des quatre-vingt mille Vendéens qui, le 1 "7 octobre, avaient passé la Loire.

Qui ne croirait que c'est fait pour toujours de la révolte de iOuesù? mais que dire, au contraire, d'une guerre dans laquelle, après de semblables victoires, tout est à recommencer*^

Après Savenay, la France crût qu'il n'y avait plus de Vendée Le général Turreau remplace Marceau, et trouve que rien n'est fait. Tl organise ses douze colonnes infernales; il les lance à travers l'Anjou, le Poitou, pour extirper ce qui a échappé à la guerre précédente. Sur cette terre nue d'habitants, on trouve encore, jusqu'en mai 1794, à livrer dix affaires générales, soixante combats. Pendant que Turreau établit ses camps retranchés, les représentants du peuple décrètent « que tous les habitants de la Vendée quitteront le pays »». Carrier est à Nantes; il invente les noyades. La Convention le met à l'aise; c'est l'extermination qu'elle ordonne.

Après ces fureurs, Turreau déclare que les moyens militaires ne suffisent plus, que « la régénération morale serait à désirer, » qu'elle seule pourrait exécuter ce que le sabre et le fusil ne peuvent faire, qu'il faudrait, après tout, essayer de la « douceur ».

L'épée s'est usée ; elle demande grâce. Quelle chose incroyable ! La contrée est déserte, et il se trouve toujours des armées de paysans, des gens « étrangers au métier, des hordes impétueuses » pour livrer bataille et écraser les meilleurs militaires. Cette guerre est, pour eux, »< Recueil des talents et de la gloire ". Voilà ce que confesse Turreau. La conséqu«înce qui nous reste à en tirer, c'est qu'une religion ne peut é/re extirpée que par une autre religion.

De nos jours, dans une guerre de même nature, le czar de Russie a employé un moyan bien pu'saant : il donne aux paysans de Pologne les teires des nobles, et personne ne

réclame. Qu'eût-on dit si la Convention, usant d'un moyen de ce genre, eût distribué aux soldats vendéens rentrés en grâce les domaines de la noblesse vendéenne? Quels cris de malédictions en Europe contre les conventionnels! C'est alors qu'on les eût accusés de tous les crimes. L'idée ne leur vint pas de ce partage, qui seul peut-être eût résolu la question de la Vendée; mais ce qui est licite et glorieux dans un czar eût été le dernier des forfaits chez des hommes de révolution.

Il arriva ainsi que l'on ne prit, ni dans la religion, ni dans la propriété, aucune mesure profonde, irrévocable. On lit des actions glorieuses^ héroïques; on les fit avec des pensées timides. De là, l'historien Niebuhr * remarquait déjà avec étonnement qu'en dépit des confiscations et des guerres civiles, la noblesse française a conservé la plus grande partie de ses terres ; un autre écrivain non moins autorisé ajoute qu'elle est aujourd'hui plus riche qu'en 89.

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