‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 43 sur 107 · LE SUCCÈS A-T-IL LEGITIME LA TERREUR · texte numérisé non relu

LE SUCCÈS A-T-IL LEGITIME LA TERREUR

Que nous sert de vivre soixante et dix ans après les événements, si nous nous rejetons systématiquement dans les fureurs et les passions des hommes de 1*793, sans profiter, pour les juger, de l'expérience des temps qui ont suivi? C'est nous enfermer vivants, avec eux, dans leur tombe, sans vouloir rien apercevoir hors de ces cinq pieds de terre. Profitons au moins des échafauds pour voir le bout de l'horizon.

Le seul argument des historiens qui approuvent la violation de la Convention et l'établissement de la Terreur, est qu'il s'agissait de sauver la société française. Qu'ils veulent bien prendre garde à ceci ; cet argument invariable est l'épée de chevet de tous ceux qui se sont senti le besoin de s'imposer à la France. Tels sont les mots que l'on a entendus à la Saint-Barthélémy, aux dragonnades, au 18 brumaire, en d'autres occasions, toutes les fois qu'il s'est agi d'établir une usurpation quelconque.

On montre l'anarchie au dedans, le gouvernement incertain, les armées vaincues au dehors, l'État en péril; et l'on

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conclut qu'il faut absolument le despotisme d'un seul ou de plusieurs pour tout sauver. Les partisans de la Terreur révolutionnaire sont-ils sûrs de n'être pas la dupe de cette illusion historique de l'ancien régime, si fréquente dans notre histoire, qu'elle paraît inhérente à l'esprit français et en être une des faiblesses?

Nos historiens jettent dans les esprits la peur panique pour arriver à la conclusion traditionnelle de l'ancien régime : nécessité de l'absolutisme, besoin urgent de se débarrasser d'une liberté à peine entrevue et dont on ne sait que faire. Mais quoi ! si c'était là un de ces sophismes originels, lieux communs dans lesquels les générations se suivent aveuglément, en dépit de toutes les expériences acquises !

Nous n'éprouverons d'étonnement que le jour où se dressera l'échafaud de Robespierre. Pour celui-là notre logique se déconcerte. Ce n'est pas ainsi que nous l'entendions. Que voulions-nous donc? Ah ! quand on est sorti de l'humanité, qu'il est difficile d'j rentrer!

Les hommes de la Révolution pratiquent l'ancien régime. Ils en prennent les armes, les moyens, la méthode de gouvernement; novateurs en théorie, qui, le plus souvent, dans l'application, restent les hommes du passé. Le danger est grand de se servir des anciens moyens, parce qu'ils ramènent presque infailliblement, sous d'autres formes, les choses anciennes.

Ne prenons plus les barbaries surannées pour la preuve de l'énergie du principe nouveau. Meurtres par les hallebardes ou par les piques, ou par la hart ou par la guillotine, tout cela est vieux de plusieurs siècles. Il n'y a de nouveau que la liberté et l'humanité.

Dans chacune des barbaries de nOS, c'est le moyen âge qui reparaît. Les têtes coupées au haut des piques, voilà l'étendard du passé. L'histoire de Byzance ne marche qu'en suivant de pareils trophées.

Quelques-uns ne réprouvent de 1793 que : « les mutilations, les dépècements de cadavres, les jeux avec les lambeaux de chair humaine ». Selon eux, il suffisait de tuer. En quoi ce langage diffère-t-il de celui de nos historiens.

du moyen âge? Ainsi les événements changent ; nous seuls ne changeons pas. Marat est un autre comte de Montfort. Tous deux ont raison contre la pitié humaine. Les échafauds de 1193 s'appuient à ceux de Richelieu, comme les échafauds de Richelieu à ceux du moyen âge. Une seule parole s'élève au milieu de cette avenue triomphale de supplices : « Il le fallait » ; unique maxime que ces temps nous inspirent.

Et pourquoi ne pas l'appliquer à l'histoire de tous les peuples? pourquoi ne pas prendre sous notre protection tous les meurtres commis sur la surface de la terre? pourquoi ne pas glorifier, légitimer les cent mille échafauds du duc d'Albe et tous ceux des Césars? N'y a-t-il donc que nous qui sachions verser sagement et légitimement le sang humain?

Ainsi la Révolution n'a pas changé notre esprit. Elle a tout déplacé, renversé, excepté notre système. Ce que nous disions du moyen âge, nous le disons de nOS, et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde. L'histoire s'épuisera jusqu'à la dernière heure, sans nous rien apprendre de nouveau. Nous avons tracé notre cercle. Y resteronsnous enfermés pour l'éternité?

Yit-on jamais pareil asservissement de l'esprit? Adopter, pour la Erance nouvelle, le principe de l'ancienne î Et cela se dit maintenant, non plus dans l'exaltation du danger et de la fureur, mais avec la réflexion de l'érudit. Phrase constante qu'on entend d^ns l'ancienne France comme dans la nouvelle : Il fallait « centraliser l'autorité». C'est à cette phrase : w Unité de l'action révolutionnaire, » qu'il convient de sacrifier tous les révolutionnaires jusqu'à ce qu'il ne reste plus personne pour défendre la Révolution.

A ce monstre livrons tout : personnes, services rendus, liberté, pitié, amitié, humanité î

Et si ce n'était là par hasard qu'un monstre de rhétorique, une de ces idoles que les peuples modernes se font en paroles creuses et sonores, altérés de sang? si, avec ce même lieu commun, avaient été accomplis tous les crimes d^État de la vieille France, tous ceux qui ont ajourné

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l'avénement de la nouvelle? Ne faudrait-il pas croire qu'il s'agit ici d'un de ces préjugés de race qui se retrouvent sous tous les régimes, pour produire, malgré les changements de mœurs et de coutumes, le même résultat final, inévitable, invariable, le renouvellement de l'ancien bail de servitude? Et ne serait-ce pas aussi un devoir de sortir courageusement de ce cercle maudit, où les siècles ramènent, avec les mêmes mots, les mêmes défaites du droit et de la conscience ?

Il est certain que si vous tenez pour nécessaires toutes les fautes, tous les aveuglements, vous arrivez ainsi à une somme d'erreurs prodigieuse ; et s'il faut les couvrir toutes, ce n'était pas trop de la Terreur extrême. Mais qui osera dire que cet édifice entier de colère était fatal et nécessaire ? Carrier lui-même soutenait que la Terreur n'aurait pas dû dépasser novembre 1793. De grâce, ne soyons pas, la plume à la main, par amour du système, plus impitoyables que Carrier.

Quand la liberté conquise semblait assurée, on pouvait imaginer qu'un tel bien n'avait pas été acheté trop cher. Pour nous réveiller de nos sophismes, l'expérience est venue ; maintenant force est de se demander à quoi bon tant d'échafauds et de morts ! pourquoi les hommes ont-ils été si cruels les uns envers les autres ? Il n'y a plus à ces fureurs la compensation du succès, qui rend ordinairement la postérité si indulgente sur les moyens. La fureur paraît toute seule ; quand oala voit de plus impuissante et inféconde, qui donc n'est tenté de s'écrier : à quoi bon!

Les Terroristes avaient très-bien vu que, pour rendre les Français propres à la liberté, il fallait entreprendre de changer leur tempérament. En cela, ils ont montré leur sagacité. Où ils se sont trompés, c'est lorsqu'ils ont cru que, pour modifier le tempérament d'un peuple, il leur suffirait de quelques mois d'une courte terreur. Philippe II, il est vrai, changea le caractère du peuple espagnol. 11 ploya le génie national. Mais il y mit un demi-siècle. Au contraire, qu'était ce peu de mois de terreur révolutionnaire? Ils suffisaient justement pour exciter l'exécration ; après quoi l'esprit public reparut plus léger, plus inconsistant que

jamais. Au sortir de la Terreur, on retrouve la Régence; après elle, l'ancien pouvoir absolu. Alors le cercle est fermé. Vous êtes revenus au point de départ, la servitude.

L'illusion persistante des Terroristes est d'invoquer le succès pour se couvrir devant la postérité. En effet, lui seul pouvait les absoudre. Mais ce succès, où est-il? Les Terroristes dévorés par les échafauds qu'ils ont dressés, la République non-seulement perdue, mais devenue exécrable, la contre-Révolution politique victorieuse, le despotisme à la place de la liberté pour laquelle toute une nation avait juré de mourir : est-ce là le succès?

Combien de temps répéterez-vous encore cet étrange non-sens, que tous les échafauds étaient nécessaires pour sauver la Révolution qui n'a pas été sauvée ?

Cependant " la guillotine marchait ». Oui, mais il aurait fallu qu'elle marchât au bout du monde; dès qu'elle s'arrêtait, elle décapitait les bourreaux.

N'importe, ajoute-t-on; il fallait ces supplices pour tout sauver. Et moi, après une expérience de quatre-vingts ans, je demande aujourd'hui, avec la postérité : que pouvait-il donc nous arriver de pis?

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