‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 44 sur 107 · POURQUOI LA TERREUR A ÉTÉ SUPPORTÉE SI LONGTEMPS · texte numérisé non relu

POURQUOI LA TERREUR A ÉTÉ SUPPORTÉE SI LONGTEMPS

Je crois en voir une des raisons qui n'a pas été dite, et je supplie qu'on ne s'offense pas de la vérité.

Le peuple n'a plaint aucun de ses chefs, même les plus aimés, quand le moment est venu pour eux de monter sur l'échafaud. Ce sang qu'on croyait lui être "si cher, et qui semblait devoir crier si haut, lui devint tout à coup indifférent. On put lui arracher ainsi, l'un après l'autre, tousceux qui l'avaient le mieux servi. Il vit défiler sur la guil-

lotine tous ses partisans ; jamais il ne leva la main pour arrêter le couteau. Sa curiosité se lassa, jamais sa patience.

Le supplice de Camille Desmoulins ^ celui de Danton étonnèrent; mais on n'entendit aucune plainte, ni on ne surprit aucun regret. L'homme qui avait été le plus applaudi, était renié et oublié par tous dès qu'il était à terre. Le coup qui le frappait le déclarait coupable. Son supplice faisait son crime. Ainsi passèrent sur l'échafaud, l'un après l'autre, tous les favoris du peuple, sans lui tirer un soupir; et il ne paraît pas que de lui-même il eût jamais songé à mettre fin au spectacle du cirque, tant que ses amis eussent consenti à lui en fournir la matière. Toutes ces tètes qui l'avaient charmé ou dominé roulèrent à ses pieds ; à mesure que chacune tombait, par une illusion inconcevable, il se croyait délivré de je ne sais quel péril et se figurait sentir une tyrannie de moins.

Je touche ici à l'un des phénomènes les plus extraordinaires de la Révolution.

Il a été le moins remarqué, parce qu'il a été le plus fréquent; il tient au fond même du tempérament de la démocratie. Chose étrange, vous pouvez frapper, extirper ses chefs, ceux qui se sont compromis pour elle, et vous pouvez faire tout cela sans lui porter ombrage.

Dans l'extirpation des hommes qui marchent à sa tête et qui lui ont tout sacrifié, la démocratie voit je ne sais quel commencement d'égalité qui lui inspire tout le contraire de l'indignation. Elle ne se sent point atteinte et blessée dans les hommes qui souffrent pour elle. C'est là une sorte d'aristocratie dont elle vous sait même gré de la débarrasser. Elle tient en effet les siens pour ennemis dès qu'ils sont sortis du néant; le mérite de l'avoir servie ou d'avoir souffert pour elle est un de ceux qu'elle pardonne le moins.

Par là, vous pouvez la persécuter sans l'affliger, et l'extirper sans l'ofi'enser.

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