‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 49 sur 107 · Mémoires inédits du conventionnel Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits du conventionnel Baudot

Alors il parla en maître et se donna carrière. Ne gardant plus de frein dans ses dénonciations, il dit : « Que jamais la République n'avait été dans un péril si imminent; que la Convention n'était qu'une fabrique de lois sans ordre, sans vues, sans direction ; que chaque district se gouvernait à sa fantaisie; que les représentants du peuple en mission dans les départements ou près des armées abusaient de leurs pouvoirs; qu'ils faisaient plus de mal que de bien; qu'il était temps de les punir. D'ailleurs, son collègue Saint-Just avait recueilli un grand nombre de faits sur l'intérieur de la Convention et sur ses délégués au dehors. Si on ne voulait périr, il fallait ne pas ajourner le remède. »

Ses collègues le pressent de conclure : « Ma conclusion, répond-il, c'est qu'il faut réunir les deux Comités de salut public et de sûreté générale, pour aviser aux moyens de donner de la force au gouvernement. Saint-Just a réuni quelques notes, il vous en fera part; nous délibérerons ensuite. »»

La réunion fut décidée pour le surlendemain, sans que l'on eût la moindre idée de ce qui devait être mis en délibération.. Chacun interrogeait des yeux ses collègues et s'épuisait en vaines recherches ; Saint-Just mit fin à ces incertitudes.

Jamais sa figure raideet inflexible n'avait mieuxan nonce ses projets ; il rapportait de ses missions fréquentes aux armées une habitude de commandement militaire qu'il avait fait accepter de ses collègues. Ce jour-là, son langage fut plus impérieux encore que de coutume. Selon son habitude, il fit planer longtemps les accusations sur toutes les têtes. Aucun de ceux qui avaient pris part au gouvernement révolutionnaire n'était épargné. Quand il crut avoir assez menacé pour terrifier, il déclara qu'un dictateur seul pouvait remédier à tant de maux, et nomma Ro- "bespierre comme le seul capable de porter ce glorieux et dangereux fardeau.

Suivit un montent de silence et de stupeur. Robespierre feignit d'abord la surprise; puis, après quelques instants pour se remettre, il répliqua froidement : « Je n'aurais j a-

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mais songé à cette suprême magistrature ; puisque le nom est prononcé, j'en accepte la responsabilité ; si je succombe, je saurai boire la ciguë. »

C'est alors que David prononça le mot qu'il devait répéter plus tard : « Je la boirai avec toi 1 «

Pendant ce temps, les membres du Comité s'étaient levés; presque tous protestaient à hauts cris contre le futur dictateur. Jagot, membre obscur du Comité de sûreté générale» mit le plus d'éclafdans cette révolte intestine. Lorsque Saint-Just n'était pas obéi au premier mot, l'orgueil l'empêchait d'insister. Par une raison semblable, Robespierre était rentré dans le silence. Les esprits semblaient calmés ; on alla aux voix. Robespierre, Saint-Just, Couthon, David, Lebas, furent seuls d'avis de la dictature ; les autres s'y opposèrent. Les auteurs de cette tentative sortirent sur-le-champ, doublement furieux de s'être démasqués et d'avoir échoué.

Peu de temps après, Robespierre jeune, entraîné par son zèle pour son frère, entre précipitamment au Comité. Pour tirer une première vengeance, il s'emporte contre ceux qui ont désobéi : « Tu as été contre nous, disait-il à Barère, mais nous t'aurons ! Tu n'as pas à aller loin I » Robespierre jeune n'avait que son dévouement ; d'ailleurs peu de lumières et de vues, quand il n'était pas conduit à la lisière. Il livrait d'avance le secret des ressentiments que son frère avait tant d'intérêt à dissimuler encore.

Tels sont les récits inédits i que j'ai sous les yeux en rapportant cette entreprise du triumvirat vers la dictature. Je ne pouvais les taire, quoiqu'ils laissent plus d'un doute dans mon esprit.

D'autres prétendent que le nom de Robespierre ne fut pas prononcé ; j'avoue que cette seconde version semble

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