REVIENNENT A CELLE DES VAINCUS
Ainsi se confirment, avec évidence, les idées contenues dans cet ouvrage.
La guerre de Vendée fut une guerre religieuse dans laquelle la religion positive n'était que d'un côté. Cela donna un tel désavantage aux républicains, qu'en dépit de leur héroïsme, ils arrivèrent à ce dénoûment étrange : tout vainqueurs qu'ils étaient, ils revinrent à la religion des vaincus; c'est ce qu'ils furent obligés d'appeler triomphe et pacification.
• 1. Histoire romaine, t. III, p. 374.
T. Il, 3
38 LA RÉVOI-UTION
On vit là que des idées vagues n'ont aucune prise sur des peuples liés à une foi positive. Vous pouvez les anéantir, mais non les convertir à la vérité nue.
D'ailleurs, l'extermination suppose, dans celui qui l'exerce, un principe absolu de croyance.
Quand Mahomet frappait du glaive, il présentait le Coran. Quand le duc d'Albe exterminait les Pays-Bas, certain de n'être renié dans aucune de ses cruautés, il avait le pape derrière lui. Mais où était le Coran de Carrier? où était son pape? Il avait beau exterminer les prêtres; derrière lui, Danton se mariait devant un prêtre insermenté. Robespierre soutenait le bas clergé. La Convention proclamait en principe la liberté de ceux qu'elle faisait égorger. Une telle contradiction, si monstrueuse, eût pu durer des siècles sans rien produire. Que l'on remplisse d'eau ou de sang le tonneau des Danaïdes, qu'importe ? c'est le même enfer du vide.
Carrier reste exécrable et il a laissé debout tout ce qu'il a cru engloutir. En dépit de ses noyades, combien il est loin de la vertu des cent mille échafauds du duc d'Albe î
En résumé, qui a vaincu? Est-ce la Vendée? Est-ce la Révolution? Cette question étonne. La surprise augmente quand on voit quelle réponse elle appelle.
La Terreur n'a pu réduire les Vendéens; elle n*apas même obtenu de trêve. La pacification n'est devenue réelle que lorsqu'on a accordé aux Vendéens et aux Chouans ce qu'ils demandaient, l'ancien régime dans la religion. Les prêtres réfractaires, en pleine révolte avec les choses nouvelles, ont dû être laissés pour guides et tuteurs du peuple.
Hoche engage les généraux et les soldats de la Révolution à assister aux offices de ces mêmes prêtres qui avaient juré haine éternelle aux hommes et aux choses de 89. Par là, il est vrai, on obtint la paix; ce moyen, sinon le plus honorable, fut au moins le plus politique et le ^eul efficace. Mais, dans la réalité, où étaient les vainqueurs?
Les révolutionnaires n'obtinrent un triomphe apparent qu'en renonçant à leurs propres idées pour se pher à celles de leurs adversaires ; ce qui semble marquer que le catho-
licisme n'aurait pu être vaincu que par une autre forme du christianisme.
La Révolution n'aurait pu entamer Tancienne religion qu'en lui opposant une autre foi positive. Mais cela étant impossible, tous les efforts de la France moderne et un demi-million d'hommes se consumèrent en vain ; ils ne réussirent qu'à montrer leur impuissance dans l'ordre des choses fondamentales.
Le sang des Cathelineau, des Stofflet n'a pas été versé inutilement; les paysans de Vendée ont obtenu ce qui leur mit les armes à la main. Ils ont gagné pour leur postérité la suprématie, en fait, de leur religion, la domination réelle de leurs prêtres, de leurs autels ; ils les ont rétablis, non-seulement pour eux, mais pour toute la France.
Au contraire, la religion de liberté de leurs adversaires républicains, les Kléber, les Marceau, les Quetineau, les Merlin de Thionville, les Philippeaux, où est-elle ? Où sont ses rites? Où sont ses autels, ses trophées? Elle a disparu des âmes plus encore que des choses.
Par là, l'historien peut être entraîné à dire, s'il s'arrête aux apparences, que ce sont les Vendéens qui ont vaincu, puisqu'ils ont sauvé ce qu'ils mettaient au-dessus de tout, et qu'au contraire leurs adversaires ont perdu la chose même pour laquelle ils combattaient.
Ce ne serait pas, en effet, répondre à la question posée plus haut de dire que les Bleus l'ont emporté puisqu'ils ont imposé Tégalité du Code civil; car il n'est pas un article de ces lois qui ait été une cause de guerre entre les uns et les autres.
Est-ce contre les principes du Code civil ou pénal, ou de commerce, ou de procédure que s'insurgeaient les paysans de Vendée? Nullement. Eux aussi étaient amoureux del'égalifté. Tels de leurs chefs, comme Jolly, détestait la noblesse. Charrette ne reconnaissait d'autre hiérarchie que sa volonté ; il tenait à l'écart, dans l'antichambre, Larochejacquclein vaincu et errant. « Nous voila maintenant tous frères et sœurs, » disaient les paytans à M™* de Lescure.
• Pour ménager cet esprit d'égalité, les Vendéens furent
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longtemps commandés par des hommes du peuple, ce qu'il fut presque impossible à la Convention d'obtenir de ses armées.
On vit ainsi cette contradiction : des armées royales obéissant à de simples paysans, vêtus encore de leur costume de labour, et des officiers républicains presque soulevés à la pensée d'avoir pour chefs un Santerre, un Rossignol, un Léchelle, qui, hier encore, n'avaient pas d'épaulettes; car c'est ce qu'on leur reprochait autant que leur incapacité. Il y avait loin de là aux Romains consolant l'imbécile Varron de sa défaite.
C'étaient de pauvres généraux; qui en doute? Mais ils eussent eu toutes les qualités nécessaires, l'emploi leur en eût été rendu presque impossible. Kléber, au lieu de les encourager, le prit sur eux avec une telle hauteur, que des hommes de génie même en eussent été embarrassés. Aucun mérite dans un chef civil ne trouvait grâce devant ce commencement de morgue militaire; par où Ton peut croire que Kléber et Marceau sont morts à temps pour leur gloire; ils sont restés les héros incomparables, étrangers à tous les jougs. Qui voudrait soutenir l'idée d'un Kléber et d'un Marceau maréchaux d'empire?
Il est bien visible aujourd'hui qu'aucune république n'est possible, ni même aucune liberté durable, avec une grande armée permanente où le civil est tenu en mépris. A ce point de vue, les Vendéens, en prenant tous leurs chefs dans le civil, étaient dans le plan d'une république ; leur armée a montré que, si elle ne valait rien pour la conquête, elle était admirable pour la défense de son territoire. L'armée républicaine contenait déjà les germes du militarisme qui a été le fléau caché dans toutes nos gloires. Mais le bras de fer de la Convention se leva à temps ; il empêcha ces germes d'éclore. ^